Monde

Chávez, responsable mais pas (toujours) coupable

Marc Fernandez, mis à jour le 18.02.2010 à 10 h 37

On peut ne pas être partisan de Chávez ou le considérer comme un despote, voire comme un dictateur. Mais on peut s'étonner dans le même temps du traitement médiatique qu'on lui fait subir, de la désinformation dont il fait systématiquement l'objet dans les médias européens.

Devinette. Qui a dit: «Le tremblement de terre en Haïti est le résultat clair d'un essai de la marine américaine. Un séisme expérimental des Etats-Unis a dévasté le pays»? Réponse: Hugo Chávez, bien sûr. C'est en tous cas ce qu'affirment les médias français et européens.

Dans un blog hébergé par Le Monde, Audrey Fournier assure que «M. Chávez soupçonne Washington d'être directement à l'origine du séisme.» Quant au JDD, le titre du papier est sans équivoque: «Haïti: les divagations de Chávez». Et Nicolas Moscovici de certifier:

Hugo Chávez ne recule devant rien. Pourfendeur de "l'impérialisme américain" aussi notoire qu'obstiné, le chef de l'Etat vénézuélien est allé très loin dans la provocation ces derniers jours en attribuant aux Etats-Unis la responsabilité directe du tremblement de terre qui a ravagé Haïti le 12 janvier dernier. Selon le leader populiste, citant des informations en provenance de la déliquescente "flotte russe du Nord", l'US Navy aurait provoqué le séisme en testant en mer des Caraïbes une arme d'un type tout particulier.

Seulement voilà, Hugo Chávez n'a jamais déclaré que les Etats-Unis avaient provoqué le tremblement de terre.

Comment en est-on arrivé là?

Tout démarre par un article du quotidien conservateur espagnol ABC le 20 janvier dernier. «Chávez accuse les Etats-Unis de provoquer le séisme en Haïti», titre le journal de droite. Pour ABC, le gouvernement du Venezuela est antiaméricain et paranoïaque (je cite ABC: «dans son habituelle paranoïa contre l'impérialisme yankee»). Mais ça, ce n'est pas un scoop. En revanche, le quotidien ne cite jamais directement Chávez, mais parle uniquement d'un article publié sur le site de la chaîne d'Etat Vive qui se fait l'écho d'un rapport préparé par la flotte russe du Nord. On est loin des déclarations tonitruantes d'un président qui aurait des hallucinations. D'ailleurs, l'Agence bolivarienne de presse (l'AFP locale) ne s'est même pas fait l'écho de cette nouvelle.

C'est alors que la chaîne de télévision Russia Today, par le biais de son canal anglophone, entre en scène en reprenant cette «information» pour se moquer du président du Venezuela, comme le prouve le lancement du sujet cité par un article de l'agence de presse indépendante Latinreporters (basée à Madrid et dirigée par le journaliste Christian Galloy, ancien de l'AFP et fin connaisseur du continent).

Le leader vénézuélien Hugo Chavez a une fois de plus accusé les Etats-Unis de se prendre pour Dieu. Mais cette fois, c'est du séisme catastrophique en Haïti qu'il croit responsables les Etats-Unis. Cité par le journal espagnol ABC, Chavez dit que l'US Navy a lancé une arme capable de provoquer un puissant séisme au large d'Haïti. Il ajoute que cette fois c'était seulement un exercice et que l'intention finale est la destruction et le contrôle de l'Iran.





On peut faire dire ce que l'on veut aux images. Et la chaîne russe ne s'en prive pas, puisqu'elle utilise un enregistrement d'Hugo Chávez datant du 30 décembre dernier à Caracas lors de la présentation de son bilan annuel et les fait passer pour une déclaration du 20 janvier sur Haïti. Impossible pour les hispanophones d'entendre les propos de Chávez, doublés en anglais. Cette vidéo a immédiatement fait le tour du Net.

Ah, juste un détail, les Etats-Unis travaillent bien au développement d'une arme sismique et ne s'en cachent pas puisque le programme Haarp, c'est son nom, dispose même d'un site Internet.

Caricaturé, diabolisé, le président vénézuélien l'est tous les jours. Dans l'article du JDD, par exemple, il est systématiquement affublé de qualificatifs -«sulfureux» et «maître de Caracas» étant nos préférés.

Il faut avouer que Chávez est l'auteur de quelques diatribes surprenantes. A l'ONU, par exemple, en septembre 2006, lors d'un discours devant l'Assemblée générale, il arrive avec un exemplaire d'un livre de Noam Chomsky (Hégémonie ou Survie) et affirme sans sourciller:

Hier le Diable est venu ici, dans ce même endroit. Ça sent encore le soufre sur ce pupitre où je parle maintenant. Hier mesdames, messieurs, depuis cette même tribune, Monsieur le président des Etats Unis, que j'appelle Le Diable, est venu ici en parlant comme le maître du monde.

Rien que ça. On peut ne pas être partisan de Chávez ou le considérer comme un despote, voire comme un dictateur. Mais on peut s'étonner dans le même temps du traitement médiatique qu'on lui fait subir, de la désinformation dont il fait systématiquement l'objet dans les médias européens.

Car le système Chávez existe, qu'on le veuille ou non, et il serait bon de s'y intéresser sereinement. Ce que la révolution bolivarienne a de bon, ce qui ne marche pas. Il est difficile d'avoir des chiffres fiables et non manipulés, mais, d'après l'Unesco, la politique de lutte contre la faim menée par le pays est un exemple à suivre, la pauvreté semble diminuer, une politique de redistribution des terres est mise en place, tout comme l'alphabétisation de la population. Le système de microcrédits à destination des plus défavorisés a reçu les honneurs du Haut Commissariat des Nations Unies. Tout n'est pas parfait, la corruption atteint des niveaux records, les dividendes du pétrole continuent d'être mal redistribués, la liberté de la presse est bafouée (même si l'attitude des médias privés laisse à désirer). Hugo Chávez a remporté l'élection présidentielle de manière assez nette, sans que les accusations de fraudes n'aient pu être prouvées. Idem pour d'autres scrutins surveillés de près par des observateurs internationaux.

Ne soyons pas dupes, Chávez est sans doute populiste, despote et/ou autocrate. De là à le montrer du doigt, le stigmatiser à chaque fois qu'il ouvre la bouche et même quand il ne l'ouvre pas, il y a un pas que de nombreux médias franchissent allègrement. C'est dommage. La compréhension de la situation vénézuélienne, très complexe, n'a pas besoin de ça.

Marc Fernandez

Image de une: Hugo Chavez, le 12 février 2010 à Caracas. REUTERS/Jorge Silva


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