Culture

Le jour où je suis devenu un homme

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] J'avais 13 ans. L'âge de la bar-mitsva. Quand on m'a amené de force à la synagogue lire un texte que je ne comprenais même pas.

Il n’a que 13 ans et doit chanter ce bout de texte auquel il ne comprend pas grand-chose. | Michele Pace via Flickr
Il n’a que 13 ans et doit chanter ce bout de texte auquel il ne comprend pas grand-chose. | Michele Pace via Flickr

J’étais âgé de 13 ans et des poussières quand, à la suite de je ne sais quel décret venu tout droit des latitudes célestes, on décréta que j’étais un homme. Haut comme trois cigarettes au miel se donnant l’accolade, imberbe tel un dalaï-lama en sandales au sortir de sa douche, sentant encore bon la naïveté et l’innocence de l’enfance, je fus amené de force à la synagogue afin d’accomplir l’acte fondateur de tout homme juif, la bar-mitsva et ses mille et un sortilèges.

L’année précédente, une à deux fois par semaine, un rabbin était venu à la maison m’initier à l’hébreu. Péniblement, n’étant alors doué pour rien, de mauvaise grâce, j’avais appris son alphabet. Le jeu savant des consonnes et des voyelles, le phrasé si particulier de la langue, l’initiation mille fois recommencée aux règles de grammaire les plus élémentaires. Étrange exercice puisque si, au bout de quelques semaines, j’étais capable de le réciter à peu près, de déchiffrer non sans difficulté quelques phrases écrites dans la langue de mes prétendus ancêtres, je n’en saisissais pas le sens.

Je lisais sans comprendre comme un perroquet ahuri qui passerait son temps à répéter des phrases apprises par cœur en une approximative et hésitante récitation. Ce n’était pas prévu dans le programme. Le temps était compté et si je voulais être prêt pour le grand jour, il fallait renoncer à explorer plus en avant cette langue étrange dont je m’appliquais à épouser le rythme sans me départir de mon accent profondément franchouillard, en totale contradiction avec le rythme séculier des versets bibliques qui imposent un chant roulant venu des tréfonds de la gorge. J’éructais plus que je ne chantais et quand j’essayais de descendre dans les graves afin d’imiter les accents des prophètes d’antan, ma voix se brisait net, se répandant en des gémissements aigus qui terrorisaient tout le quartier.

Patiemment, le rabbin m’expliqua la Bible, l’exode, Jacob, Joseph, Moïse, les principes fondateurs du judaïsme avec ses règles à foison. Je n’étais pas convaincu, loin de là. Je ne comprenais pas pourquoi on avait le droit ou pas de manger des poissons avec des sabots fendus ou des animaux pourvus d’écailles, et lui, désemparé devant la rare mais constante stupidité de mes questions –un jour je lui demandai si Dieu lui-même avait un Dieu auquel il devait rendre des comptes– se perdait en explications foireuses qui achevaient de me rendre encore plus circonspect. Il élevait la voix, gratouillait nerveusement sa barbe grise, enlevait sa kippa pour mieux la remettre, s’épongeait le front, marmonnait quelques borborygmes qui devaient sonner comme des insultes et quand il me demandait de réciter le morceau de Paracha censé être lu le jour de ma bar-mitsva, tout à fait horrifié par mon absence totale de sens choral, il levait les yeux au ciel en implorant une aide divine.

Enfin le grand jour arriva.

Pour le goy de service, il faut bien se représenter l’effroyable terreur qui habite ce jour-là le jeune élu. Il n’a que 13 ans, c’est un enfant, un pauvre enfant sans défense à peine capable de lacer ses chaussures sans trébucher, à peine au courant des pratiques onanistes qui bientôt peupleraient ses jours comme ses nuits et voilà qu’affublé pour la première fois d’un costume, on l’amène tout ficelé à l’autel de la synagogue où, son tour venu, dans la solennité du temple, sous le regard de l’Éternel, face à toute la famille réunie pour l’occasion, il se doit de chanter, oui de chanter, ce bout de texte auquel il ne comprend pas grand-chose. Sadisme absolu d’une religion qui persécute ses fidèles à l’heure où ils rêvent encore de carambars et de chocolats glacés.

Dire que je n’en menais pas large serait le plus grand des mensonges: je me liquéfiais sur place. Je louchais, je bavais, je claquais des dents, je raclais ma gorge, je mordais ma langue; j’appelais à l’aide père et mère qui, ayant perdu tout sens commun, me contemplaient d’un air aussi ravi qu'ébahi; j’étais perdu, j’aurais donné ma vie pour être ailleurs, je haïssais Dieu et tous les Moïse de la terre, j'ignorais ce que je foutais là, je regardais mon rabbin qui, au fur et mesure de ma lecture, se décomposait à vue d’œil; un peu plus et je me serais donné au Christ, à Bouddha, à n’importe quelle divinité capable d’abréger mes souffrances.

Quand ce fut fini, j’arborais le sourire idiot du malade quand il revient de la salle d’opération. Je m’étonnais d’être encore en vie. On me félicita. On me pinça les joues. On me souhaita bienvenue dans la communauté. Sans même m’en apercevoir, sans même le mériter, j’étais devenu un homme et pour cet exploit retentissant, je reçus dix-huit montres, cinq radio-réveils, sept stylos, trois Quid et quelques chèques que mes parents désireux de m'apprendre la cruauté des adultes employèrent pour payer les frais de la cérémonie.

C’était il y a quarante ans.

Depuis, je n’ai jamais remis les pieds dans une synagogue: je suis interdit d’entrée.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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