Sports

Les Espagnols ne savent pas skier

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 17.02.2010 à 18 h 44

Triomphants dans beaucoup de sports, les Espagnols sont peu doués sous la neige.

En Espagne, ces dernières années, on parle de la Edad de Oro (l'Âge d'or) du sport espagnol. Champions d'Europe de foot en 2008, champions d'Europe et du Monde de basket en 2009 et 2006, Nadal en tennis, Alonso en F1, Pedrosa ou Lorenzo en Moto GP, Contador en cyclisme... Il semble que rien ne puisse échapper à la domination ibérique. Pourtant, un petit village résiste encore et toujours à l'envahisseur. Et ce «petit village», ces jours-ci, c'est Vancouver. Car, s'ils ne sont pas une référence dans la course aux médailles, les Espagnols obtiennent généralement des résultats honorables aux JO d'été, notamment grâce aux sports d'équipes et au fond (et demi-fond) en athlétisme.

L'Espagne congelée

Il en va autrement quand le climat commence à être moins agréable et les températures chutent. Aux derniers JO d'hiver, à Turin en 2006, l'Espagne a obtenu... zéro médaille. Une mauvaise année? Aux JO de Salt Lake City en 2002, même constat. Nagano 1998, Lillehammer 1994? La même chose. En fait, il faut remonter jusqu'aux Jeux d'Albertville (en 1992!) pour retrouver la dernière médaille espagnole. Un bronze remporté par Blanca Fernández Ochoa en slalom. D'ailleurs, son frère, «Paquito» Fernández Ochoa avait remporté la première (et seule) médaille d'or pour le pays à  Sapporo en 1972. Deux médailles en tout et pour tout. Même un pays si peu réputé pour ses sports d'hiver, comme le Royaume-Uni, en a obtenu une à Turin. Alors, pourquoi cette hécatombe espagnole sous la neige?

Le constat est d'autant plus étonnant que la géographie n'est pas des plus désavantageuses: avec une moyenne de 650 mètres au dessus du niveau de la mer, le pays est même le cinquième le plus montagneux d'Europe. Si le pays a des massifs moins importants et connus que la France ou l'Italie (c'est-à-dire les Alpes), il reste plus escarpé que beaucoup d'autres (le Royaume-Uni notamment). Qui plus est, les Espagnols, comme beaucoup d'Européens, adorent les sports d'hiver. Nombreuses sont les familles qui partent pour le week-end faire du ski ou du snowboard et beaucoup de gens qui possèdent des résidences secondaires dans les Pyrénées. Même le roi, Juan Carlos, y passe quelques jours par an sous le feu des projecteurs. Ce n'est donc pas, semble-t-il, un problème de société.

Sports de vacanciers

Mais ce hobby semble avoir du mal à se transformer en une passion professionnelle. La Fédération espagnole des sports de glace (patinage, hockey, curling...) n'existe que depuis 2006. Et elle n'a réussi à envoyer que trois sportifs à Vancouver. Pourtant, pour la présidente, María Teresa Samaranch, «avoir réussi à faire participer trois personnes est déjà un succès en soi». Une curieuse manière d'aborder les Jeux mais qui se comprend mieux si on sait que l'Espagne n'a envoyé que 18 sportifs au Canada.

Dans ce contexte, il est peut-être plus compréhensible que les aspirations de Samaranch soient mitigées. Du patineur Javier Fernández, elle dit qu'on pourra parler «d'un très bon résultat s'il finit dans les 15 premiers». Pour Sonia Lafuente (patineuse artistique), passer les barrages du premier jour et pouvoir se présenter au programme libre du second serait un grand succès. Et pourtant, on parle de celle que l'on surnommait, il y a quelques temps, «le grand espoir espagnol» ou la «meilleure patineuse qu'a eu le pays». Des propos qui peuvent paraître extrêmement pessimistes mais qui sont dans l'air du temps en Espagne. Le président du COE (le Comité olympique espagnol) rappelle, quant à lui, que «si on revient sans rien, il ne faudra pas être trop mécontent non plus».

Même discours du côté de la dernière médaillée espagnole, Blanca Fernández Ochoa, qui pense qu'«il faudra beaucoup de temps avant que quelqu'un ait des chances de médaille». On est loin des slogans qui accompagnent d'habitude les sélections nationales de foot ou de basket, comme le populaire «Podemos» («On peut»), et du triomphalisme ambiant qui règne toujours en Espagne autour de Nadal ou Alonso. C'est que les sports d'hiver sont extrêmement minoritaires dans le pays.

Les JO invisibles

Et, surtout, ils sont extrêmement sous-exposés médiatiquement. Si, en France, on débat sur la couverture que France Télévision ou L'Equipe font de l'événement, l'affaire est vite réglée en Espagne. Personne ne parle de Vancouver. Les principaux journaux sportifs (As ou Marca, le journal sportif digital le plus lu du monde) boudent l'événement et n'en parlent que dans le bas fond de leur édition en ligne.

Ce n'est d'ailleurs qu'un reflet de la société espagnole. Comme l'a montré le phénomène Alonso, celle-ci (comme bien d'autres) marche en réponse au succès. Il y a quelques années, personne ne regardait la F1 en Espagne. On était (très) loin des réunions familiales pour profiter du départ du grand prix à 14h, comme en France. Mais avec l'arrivée de Fernando Alonso, c'est devenu une vraie coutume. Et les enfants se reconnaissent maintenant dans leur idole et rêvent d'être pilote de Formule 1.

Car il faut reconnaître qu'il est plus simple, pour un enfant, de pratiquer le foot et le basket que la luge ou le patinage artistique. Ce n'est pas un hasard si l'un des facteurs clés pour calculer le nombre de médailles aux JO d'hiver, selon l'étude de l'économiste Daniel Johnson, est le climat. Et logiquement, vu ses caractéristiques dans ce domaine, l'Espagne forme beaucoup plus de champions de tennis (et en terre battue notamment) que de cadors du bobsleigh.

Perdants à tous les coups

D'ailleurs si on regarde de plus près les différents critères, on voit que l'Espagne n'est vraiment pas bien placée. En plus du climat, il faut prendre en compte  la population, le revenu par personne, la structure politique et l'avantage d'être la nation-hôte. Pour la population, la différence n'est pas très significative. Mais la structure politique (sortie d'une dictature dans les années 70) et, surtout, le revenu par personne sont des facteurs essentiels. Il est extrêmement coûteux pour un Espagnol (comme pour un Français d'ailleurs) de s'acheter un snowboard et d'aller s'entraîner pendant toute sa jeunesse. Et il y a moins de personnes qui vivent près des pistes qu'en France ou en Italie, sans parler de la Norvège ou de la Suisse.

Le maire de Barcelone a annoncé qu'il pensait à présenter une candidature (avec des villes des Pyrénées) pour les JO de 2022. Histoire d'avoir le temps de se préparer. Ils ne seraient d'ailleurs pas les seuls car une autre candidature espagnole, Zaragoza-Jaca, a déjà essayé six fois. Sans grand succès. Si, selon la même étude, «la nation-hôte gagne trois médailles de plus que ce qu'on attendrait, dont une en or», alors ce serait l'extase en Espagne. Et il ne resterait plus, pour le pays, qu'à gagner le tournoi des Six Nations. Mais ça c'est une autre histoire.

Aurélien Le Genissel

Image de une: Fernando Alonso, janvier 2010, Alessandro Bianchi / Reuters

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