Culture

Pourquoi ne voit-on plus de grands twists de fin au cinéma?

Temps de lecture : 10 min

Les séries et les films s'influencent réciproquement quand il s'agit de réinventer le retournement de situation.

Anne Hathaway dans «Serenity» | Capture d'écran via Netflix
Anne Hathaway dans «Serenity» | Capture d'écran via Netflix

Attention: cet article révèle la fin des films Sixième Sens, La Planète des Singes (1968), Remember Me, Savages, Un Havre de Paix, Fast & Furious 6, Split et Tully, ainsi qu'une scène-clé de Hérédité.

L’affiche était belle: deux stars oscarisées, Matthew McConaughey et Anne Hathaway, et un auteur, Steven Knight, à qui l’on doit les scénarios de Dirty Pretty Things et Les Promesses de l’ombre, ainsi que la création de l’excellente série Peaky Blinders.

Accompagnée d’une bande-annonce vendant un film noir dans la grande tradition du genre –l’histoire d’une femme battue demandant à son ex d’assassiner son riche mari en échange d’une belle somme d’argent–, Serenity, disponible depuis quelques jours sur Netflix après une sortie en salles quelques semaines auparavant aux États-Unis, me promettait de passer un bon moment de divertissement, plein de retournements de situations dans la veine d’autres films du même genre, des Diaboliques à Angel Heart.

De ce point de vue, je dois le confesser, je n’ai pas été déçu. Des rebondissements, il y en avait. Beaucoup. Mais l'un d'eux était plus intense, insensé et fou que tous les autres combinés. C’était un retournement de situation qui, sur le papier, était comparable au «Bruce Willis était mort depuis le début» ou «Charlton Heston était sur Terre depuis le début mais dans le futur». C’était un twist qui remettait tout en perspective, un twist qu’on accompagnerait sûrement d’un GIF d’une tête qui explose.

Mais voilà, ce twist, étrangement placé au milieu du film, était, comme on pouvait le lire dans la presse anglo-saxonne, «ridicule», «grotesque» et «incroyablement atroce» –ce qui était en soi un argument de vente bizarrement efficace. Comme le résumait le Telegraph, il «devait être vu pour être cru».

D’autant que ce genre de twists n’était plus si fréquent au cinéma. Entrer dans l’univers de Serenity était, en quelque sorte, une façon de replonger dans des émotions qui m’avaient bercé pendant une bonne vingtaine d’années, quand aller voir un thriller au cinéma signifiait souvent tomber de son siège dans le dernier acte.

Twist ad nauseam

Quand, à la fin des années 1980, David Mamet subjuguait le monde avec ses films d’arnaques Engrenages et La Prisonnière espagnole. Quand, dans les années 1990, certaines et certains revisitaient le film noir avec des polars machiavéliques comme Usual Suspects ou Memento. Quand, dans les années 2000, d’autres repensaient le cinéma d’horreur avec les néo-baroques Sixième Sens ou Les Autres.

Parce que ces films avaient fait de David Fincher (Se7en, The Game, Fight Club), Christopher Nolan (Memento, Le Prestige), Bryan Singer (Usual Suspects, Un élève doué) et bien sûr M. Night Shyamalan (Sixième Sens, Incassable, Le Village) des superstars et les coqueluches d’Hollywood, il n’y avait alors rien de plus efficace pour se faire remarquer que d’écrire et/ou réaliser ce genre de scénarios pervers et manipulateurs. Voyez aujourd’hui les carrières de Denis Villeneuve –passé de Incendies à Blade Runner 2049– ou de James Wan –passé de Saw à Aquaman.

C’était de ces films dont la conversation culturelle globale était faite, ceux qui monopolisaient les discussions à la machine à café ou entre deux cours au lycée.

Pourtant, ces films à twists ont quasiment disparus ces dernières années. Comme un trop plein. Comme une lassitude aussi.

En 2007, par exemple, la fin du Nombre 23 avec Jim Carrey donnait la sensation d’avoir perdu une heure trente de sa vie à tenter de résoudre une énigme… qui n’existait pas. Idem avec Savages d’Oliver Stone quand l’héroïne incarnée par Blake Lively avouait que la fin précédente, dans laquelle tout le monde mourrait, n’était que… dans sa tête. Frustrant et énervant.

Intellectuellement insultant même quand, appliqués aux romances, les twists ne servaient seulement qu’à rajouter une couche de saccharine et de tragedy-porn. À la fin d’Un havre de paix, par exemple, on apprenait qu’une femme battue (Julianne Hough) et un veuf (Josh Duhamel) avaient été réunis… par le fantôme de la femme de ce dernier. Quant à Remember Me, une fois les deux amoureux (Robert Pattinson et Emily De Ravin) enfin réunis, on apprenait que toute l’action se déroulait en fait… en 2001 et que Pattinson se trouvait dans le World Trade Center le 11 septembre. Nausée.

Marketing du mystère et réelle déception

En mutant en passage obligé, en bling-bling destiné seulement à en mettre plein la vue à des décideurs fatigués de lire toujours la même chose, le twist a arrêté d'être un (souvent) efficace procédé narratif pour ne devenir qu'une simple curiosité malsaine, celle qui m’avait poussé à regarder Serenity un vendredi soir et avait attiré trois millions de Françaises et Français (dont moi) dans les salles pour voir le magnifiquement abscons Insaisissables. À force de se faire abuser et maltraiter par des petites malines et des petits malins payés grassement par Hollywood, tout le monde avait fini par comprendre l’arnaque.

D’autant que le marketing venait souvent en remettre une couche. À force de faire avaler des promesses qu’ils ne pouvaient pas toujours tenir, les studios étaient pris dans des pièges qu’ils avaient eux-mêmes posés. En 2008, par exemple, quand la Paramount lançait la campagne de Cloverfield avec une bande-annonce promettant un film de science-fiction radical et visionnaire, elle jouait sur cette curiosité, ce besoin de mystère, d’être surpris. Personne ne savait qui, quoi et comment et cela suffisait, dans un contexte de surinformation, à susciter une envie démesurée comparable à celle d’enfants à qui on interdirait d’ouvrir leurs cadeaux avant le 25 décembre au matin. Le problème est que cet a priori génie marketing s'est confronté à la réalité triviale du film, un film de monstre assez banal. Dans la grande décharge des promesses ne pouvait survivre que la déception.

C'est pourquoi, quelques mois après le box-office en demi-teinte du film, son producteur J.J. Abrams prenait sa plus belle plume pour écrire sur Wired qu'il restait convaincu que la stratégie de Cloverfield était la bonne, qu'il était, plus que jamais, nécessaire de garder le mystère et d’en dire le moins possible. «En quoi le fait de savoir le twist avant même de franchir le pas du cinéma –ou de savoir ce qu’est vraiment l’île avant de regarder le dernier épisode [de Lost, ndlr]– faisait une expérience plus riche?», se demandait-il quelques mois avant de révéler la traumatisante et décevante vérité sur sa célèbre série.

Essor des séries et avènement du spoiler

Alors que la décennie 2000 se refermait, le paysage médiatique et culturel était en train de changer radicalement, avec des auteurs et autrices se sentant menacées dans leur chair. D’un côté, le grand public se mettait à adopter massivement les médias sociaux, en particulier Twitter. De l’autre, il se mettait à consommer massivement des séries télé avec l’arrivée sur les petits écrans de Breaking Bad en 2009, The Walking Dead en 2010, ainsi que Homeland et Game of Thrones en 2011. Et aux croisements des deux mondes, un mot, un épouvantail, le grand méchant loup du twist: le spoiler.

«Ça dit quelque chose que le terme lui-même –spoiler– soit devenu synonyme d’une “info cool que tu peux avoir avant les autres”. Ce que tout le monde oublie est que ça signifie littéralement “endommager irrémédiablement” et “ruiner”», écrivait alors Abrams suivi quelques mois plus tard par Damon Lindelof, le showrunner de Lost, qui exprimait sur Grantland ses craintes et cette anxiété à voir le métier de scénariste changer irrémédiablement.

«Aujourd’hui, si je pense à un twist majeur, je ne le ferais pas à moins d’être sûr de moi à 100%. Aujourd’hui, 80% n’est pas acceptable.»

Damon Lindelof, producteur et scénariste américain

Comment, dans cette culture du spoiler, parvenir à créer des rebondissements, à rendre l’expérience cinématographique excitante et riche? Comment créer, en somme, ce qui fait l’essence même d’une histoire et d’un scénario?

«Parfois j’aimerais vivre à l’époque d’Alfred Hitchcock, où je pourrais juste m'asseoir dans un fauteuil inclinable au début du programme et dire “Mesdames et Messieurs, il n’y pas de combines ici”, expliquait-il à Chuck Klosterman. Mais bien sûr, à notre époque, ça aurait l’effet complètement opposé. En ces temps ancestraux –et par ancestraux, je veux dire “il y a quatre ans”– j’aurais été tenté de d’essayer n’importe quoi. J’aurais juste écrit ce qui m’intéressait. Mais aujourd’hui, si je pense à un twist majeur, je ne le ferais pas à moins d’être sûr de moi à 100%. Aujourd’hui, 80% n’est pas acceptable. Et quand vous décidez de faire quelque chose comme ça, vous devez vous demander ce que vous êtes prêt à faire pour cacher ça. Est-ce que je suis prêt à mentir à à peu près tous les gens que je connais? Est-ce que ça vaut le coup de mentir aux techniciens et à tous ceux avec qui je travaille? Car c’est la seule façon que vous avez de réussir quelque chose comme ça.»

Le risque d’avoir son twist révélé était devenu plus grand que la récompense d’un succès potentiel au box-office. Après les sorties en 2009 et 2010 de Esther et Shutter Island, les deux derniers grands succès au box-office mondial dans le registre du «grand film à twist final», il était devenu plus sûr de créer des histoires plus directes, moins fragiles.

Une paralysie qui a eu un résultat aussi concret qu’absurde sur les écrans: les twists de fin les plus surprenants de ces dix dernières années ont eu lieu… hors des films. Ils ont eu lieu après ou pendant le générique de fin, quand, par exemple, dans Fast & Furious 6, Shaw (Jason Statham) assassine Han (Sung Kang) ou quand, à la fin de Split, on comprend être en fait dans le même univers que Incassable, un film sorti seize ans plus tôt.

Le twist en guise de césure

Les films ont, en somme, essayé, comme ils pouvaient, de devenir des séries. Alors que ces dernières se rapprochaient de plus en plus des productions values cinématographiques et tentaient, à l’image de Mr Robot, Sharp Objects ou The Good Place, des complexes et très cinématographiques retournements de situations, les films, eux, cherchaient à fidéliser en leur empruntant leur cliffhanger, une autre forme de twist: il ne s’agissait plus de remettre en question les deux heures précédentes mais d’anticiper les deux suivantes.

À l’image de Serenity, les plus intenses retournements de situations de la dernière décennie ont par conséquent eu lieu, non plus à la fin, mais au milieu des films, comme deux épisodes de série rattachés l’un à l’autre. C’était le cas notamment de Gone Girl de David Fincher ou du très récent Hérédité.

Cela permettait de déjouer les règles attendues du thriller, celles que les années 1990 et 2000 avaient tant usées, mais cela permettait surtout d’enrayer cette culture du spoiler si prégnante ces dix dernières années. Placé au milieu, un twist n’avait (souvent) plus ce pouvoir despotique sur l’histoire qui effrayait tant Damon Lindelof. Il n’était qu’un de ses éléments, un parmi d’autres.

Certes, come l'a parfaitement démontré Serenity, il pouvait toujours être ridicule et décevant. Mais sa nouvelle place ne l'empêchait pas d'être autant voire plus traumatique, comme l’a rappelé le réalisateur Barry Jenkins dans un tweet à propos du twist central d’Hérédité: «Un des moments les plus viscéraux de ma vie de spectateur de cinéma», écrivait-il.

Un moment que l’on devait autant au réalisateur qu’au département marketing du mini-studio A24. En focalisant sa campagne publicitaire sur la seule première partie du film et en jouant sur des codes bien connus du cinéma d’horreur, ceux de films comme L’Exorciste ou La Malédiction en mettant en évidence le personnage de Charlie, le mini-studio déjouait toutes les attentes.

«C’est quelque chose dont nous avons parlé dès le début», disait ainsi Ari Aster, le réalisateur, à Indiewire. «Nous voulions vraiment préserver ce twist pour que les spectateurs soient jetés dans un film complètement différent dans le deuxième acte.» L’horreur en était que plus totale et absolue.

Reste que ce twist, au-delà du marketing, au-delà de l’efficacité de sa mise en scène, au-delà de sa place dans le film, ne fonctionnait que parce qu’il avait du sens, pour l’histoire et pour les personnages. Il faut revoir, par exemple, des années plus tard, un film comme Sixième Sens pour le mesurer: le fait de connaître la résolution finale n'annihilait pas l’histoire. Au contraire, elle la bonifiait. Elle permettait de mettre en évidence ses émotions et ses qualités les plus subtiles.

Le twist est d'en mettre là où ne l'attend pas

C’est pourquoi il est encore largement possible, en 2019 et pour les années à venir, d’imaginer de beaux et grands twists de fin. La scénariste Diablo Cody l’a montré il y a quelques mois dans Tully, un film qui n’était ni un thriller, ni un film d’horreur mais un drame tout ce qu’il y a (a priori) de plus classique –en quelque sorte, une autre façon de déjouer les attentes.

Elle l’a montré avec un twist qui, sur le papier, n’avait même rien de très original. Il était ce qu’on pourrait appeler «un moment Tyler Durden» quand il est révélé que Tully, la jeune nounou (Mackenzie Davis) venue aider Marlo, la mère de famille déprimée et épuisée (Charlize Theron) par la naissance d’un troisième enfant, n’était que le fruit de l’imagination de cette dernière, une version d’elle-même vingt ans plus tôt.

Mais sans ce twist, le film n'aurait pas été le même. «Si vous tourniez ce film avec un autre point de vue, cela aurait été l’histoire de la version jeune de Marlo entrant dans ce foyer et se demandant “Qui suis-je devenue? Qui ai-je épousé? À quoi ressemblent mes enfants? Suis-je heureuse?”», expliquait Charlize Theron à Vulture à propos de ce twist qui donnait toute sa puissance émotionnelle au film.

«Quand tu le dis comme ça, ça me donne envie de pleurer», lui répondait, surprise, sa partenaire.

Michael Atlan

Newsletters

Lego City, la ville juste?

Lego City, la ville juste?

Quel est donc le sujet emblématique de l’imitation Lego? Eh bien, c’est la ville. On parle de «briques» Lego et la première fonction des briques, c’est de bâtir des bâtiments.

Votre nom de famille en dit beaucoup sur vous et vos origines

Votre nom de famille en dit beaucoup sur vous et vos origines

Ces patronymes, que nous n'avons pas choisis, nous influenceraient plus que l'on croit. En les décortiquant, on découvre bien des surprises.

Les figures de galants ou de libertins que nos intellos adulent sont des violeurs

Les figures de galants ou de libertins que nos intellos adulent sont des violeurs

Valérie Rey-Robert le démontre très bien dans son ouvrage.

Newsletters