Société / Tech & internet

Tinder, la compétition qui a réveillé mes pires souvenirs d'enfance

Temps de lecture : 5 min

Slate publie les bonnes feuilles de «L'amour sous algorithme», de Judith Duportail.

L'appli revendique plus de quatre millions de membres payant | Joe Raedle / Getty images North America / AFP
L'appli revendique plus de quatre millions de membres payant | Joe Raedle / Getty images North America / AFP

Après une rupture amoureuse, la journaliste Judith Duportail décide de s’inscrire sur Tinder. En parallèle des rencontres, espoirs et déceptions, elle décide d'en savoir plus sur le fonctionnement de cette application de rencontre.

Il en a tiré le livre L'Amour sous algorithme, publié aux Éditions Goutte d'Or, qui sort le 21 mars 2018.

Nous en publions ci-dessous des extraits. Le titre et les intertitres sont de la rédaction de Slate.

Chaque profil a sa note «de désirabilité»

Chaque utilisateur de Tinder est donc noté en fonction de sa désirabilité. Quoi? Je savais qu’Uber notait ses passagers, d’ailleurs je m’amuse régulièrement à comparer ma note avec mes amis. Tinder aussi?

«Ce n’est pas une simple mesure de la beauté, explique Sean Rad [le PDG de Tinder, ndlr] dans l’article. Il ne s’agit pas juste de calculer le nombre de personnes qui ont swipé à droite sur vos photos. C’est un système très complexe pour évaluer la désirabilité d’un profil. Nous avons mis deux mois et demi à construire cet algorithme car un grand nombre de facteurs sont pris en compte.»

Chaque utilisateur possède donc un Elo Score –ce terme désigne, à la base, le système mondial de classement des joueurs d’échecs. Le Elo Score fait partie d’une branche spécifique des mathématiques –la théorie des jeux– qui étudie et tente de modéliser les choix des individus en interaction.

Cette évaluation a été imaginée au début du XXe siècle par Arpad Elo, un Hongro-Américain grand joueur d’échecs et aussi professeur de physique. Le système a depuis inspiré de nombreux modèles de classement dans les jeux comme dans les compétitions de Scrabble ou de backgammon, mais aussi dans le sport. La Fifa a également indiqué en juin 2018 qu’elle allait changer son système de notation des joueurs pour appliquer un Elo Score.

Un Elo Score est une cote attribuée à chaque individu en fonction de ses performances passées dans un domaine. Par exemple, un joueur de foot obtient des points quand il marque des buts ou remporte des matchs. Mais comme il est plus dur de gagner contre le Bayern Munich que contre Guingamp, chaque match remporté ne vaut pas le même nombre de points. Plus c’est dur, plus ça rapporte! Idem si vous perdez contre une équipe considérée comme en dessous de votre cote.

À quel moment de notre inscription Tinder nous prévient que l’application vire à la compétition? Où se trouve notre intérêt, en tant qu’utilisateur, dans ce système de fonctionnement?

«Dans le jeu vidéo World of Warcraft, quand vous affrontez quelqu’un avec un très bon score, à la fin, vous obtenez plus de points que si vous affrontez quelqu’un avec un moins bon score», explique dans l’article de Fast Company le responsable produit Tinder. Il faut donc comprendre que, chaque fois que votre profil est présenté à une personne se joue un mini-tournoi, comme un match de foot ou une partie d’échecs. D’ailleurs, le responsable produit de Tinder le précise dans l’article : quand votre profil est montré à quelqu’un, vous êtes matché «contre» quelqu’un d’autre.

Si la personne «contre» vous a une cote haute et vous like, vous gagnez des points. Si elle a une cote basse et vous ignore… vous en perdez.

À ce niveau de l’article, je suis déjà en colère. À quel moment de notre inscription Tinder nous prévient que l’application vire à la compétition? Comment est calculée ma cote, au départ? Où se trouve notre intérêt, en tant qu’utilisateur, dans ce système de fonctionnement? Pourquoi n’avons-nous pas accès à cette note?

Le reste de ma lecture va m’achever. Après avoir copieusement mis en scène sa complicité avec Sean Rad qui «le taquine» toute la soirée, le journaliste finit par se rendre dans les locaux de Tinder pour consulter sa note. À aucun moment ce dernier ne questionne la légitimité ou la légalité d’un tel classement. Derrière chacun de ses mots, j’entends mon exclusion, notre exclusion à tous du petit cercle de la Silicon Valley qui
«se taquine» en dînant avant de se révéler des informations dont nous, simples utilisateurs, ignorons même l’existence. Il a donc rendez-vous avec la team «data analytics». Austin Carr interroge l’équipe: «Est-ce que les informations que vous allez me donner vont blesser mon ego?»

C’est tout? C’est la seule question qu’il pose à l’équipe data analytics? Non pas: «Comment sont évalués les profils?»; «Pourquoi?»; «Où sont stockées ces données?»; «À qui appartiennent-elles?»; «Combien de temps les stockez-vous?»; «Les vendez-vous à des publicitaires?» Parce que oui, tiens, vendre une liste de femmes qui passent leurs journées à se prendre des râteaux sur Tinder, je suis sûre que ça intéresse des marques de produits cosmétiques, des chaînes de salles de sport, ou même d’autres sites de dating, qui pourront alors les interpeller avec une campagne de publicité ciblée: «Fatiguées par Tinder?»

Le Wall Street de la rencontre

Cette irruption de violence m’est déjà si familière, je l’ai rencontrée des dizaines de fois, des centaines de fois, même. La plus ancienne dont je me souvienne: j’ai 7 ou 8 ans, sur le chemin de l’école, je cherche à savoir si mes cuisses bougent ou se frottent plus que la veille. J’observe le tissu de mes fuseaux à fleurs s’élimer entre les cuisses et je regarde ceux des autres fillettes, je me demande s’ils s’usent à la même vitesse.

Ce matin-là, quand je retourne m’asseoir à mon bureau après la conférence de rédaction du Figaro, je fais pareil, j’étudie le mouvement de mes cuisses, la densité du tissu, est-ce que mon gras ballote?

Je suis habitée par un mouvement contradictoire. D’un côté, je rêve d’être une bombe officielle, un 9,5 sur 10. De l’autre, j’enrage qu’on soit notés, objectivés, évalués comme des objets.

Parce que moi aussi, je suis comme Austin Carr au fond, je veux une bonne note. Pourquoi? Pour prendre une revanche sur le passé? Pour mieux soigner mon ego? Je suis habitée par un mouvement contradictoire. D’un côté, je rêve d’être une Zoé, une bombe officielle, un 9,5 sur 10. De l’autre, j’enrage qu’on soit notés, objectivés, évalués comme des objets. Ça crisse à l’intérieur de ma tête, mes deux élans viennent se heurter.

Mais comme des silex que l’on frotte pour faire du feu, leur rencontre me procure une énergie volcanique. Je veux, je dois en savoir plus. Même si je n’étais pas journaliste, j’aurais développé la même obsession pour ce système de notation. Son existence vient appuyer pile-poil au cœur de mes angoisses et contradictions, entre ego, désir d’être belle et désir de m’en foutre d’être belle, désir de séduire et désir d’être considérée comme une personne et non un objet, entre frivolité et féminisme. Je dois connaître ma note et je dois en savoir plus sur l’application la plus rentable de l’Apple Store –800  millions de dollars de chiffre d’affaires en 2018.

Tinder ne communique plus sur son nombre total d’abonnés [il ne divulgue que le nombre d’utilisateurs payants: 4,1 millions fin 2018]. Fin 2015, l’application revendiquait 60  millions d’inscrits. Soit 60  millions de notes mystérieuses. Je ne parviens même pas à visualiser ce que ça représente. J’imagine un tableau Excel interminable, en caractère 6, avec des noms écrits dans toutes les langues, tous les alphabets, et leur note à côté. Ou alors une salle des marchés virtuelle, façon Wall Street, où l’on voit les cotes des entreprises évoluer en direct, mais avec 60  millions de photos Tinder et un nombre à trois chiffres à côté qui ne cesse d’évoluer. Et moi, ma photo avec mon écharpe bleue devant la Tate Modern, là, noyée dans la masse, mais quelque part. Avec quelle note?

Judith Duportail

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