Politique / Société

Les casseurs, combien de divisions?

Temps de lecture : 4 min

La somme des activistes issus de l'ultra-gauche et de l'ultra-droite ne suffit pas à expliquer le nombre de personnes violentes dans les manifestations des «gilets jaunes».

Un «gilet jaune» devant une barricade en feu en face d'une boutique des Champs-Élysees le 16 mars 2019 | Zakaria Abdelkafi / AFP
Un «gilet jaune» devant une barricade en feu en face d'une boutique des Champs-Élysees le 16 mars 2019 | Zakaria Abdelkafi / AFP

Le changement de préfet décidé par le gouvernement ne solde pas le débat sur le maintien de l’ordre à Paris. Le nombre d’éléments violents annoncés par les forces de l’ordre au fil des «actes» hebdomadaires parisiens de «gilets jaunes» se révèle élevé: 1.500 pour ce dernier samedi, soit une ou un manifestant pour dix environ si on suit le décompte officiel. Selon le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, «des professionnels de la casse et du désordre équipés et masqués ont infiltré les cortèges».

Autrement dit: la mobilisation des radicaux serait responsable de la rupture de l’ordre public. Soit. Mais cette proportion est particulièrement stupéfiante et mérite d’être replacée dans le contexte des mobilisations violentes connues lors de manifestations de ces dernières années, afin de comparer ce qu’a été la quantité d’activistes mobilisables.

Décompte des activistes issus de l'ultra-gauche

En 2016, le mouvement social massif contre la «loi Travail» avait mené à un déferlement d’articles de presse sur les «casseurs d’ultra-gauche». La protestation s’était étendue durant des mois, à l’instar de celle des «gilets jaunes». Les violences parisiennes du 26 mai avaient été le fait d’une cinquantaine de militantes et militants selon L’Expansion, d’une centaine selon LCI. Le 15 septembre, pour la quatorzième journée nationale d’action, à Paris la police annonçait qu’il y avait 13.000 manifestants et 1.500 membres des forces de l’ordre: il y eut quinze personnes blessées en tout, dont huit manifestants.

En 2017, les activistes d’ultra-gauche affermirent leurs positions. Le premier mai, 800 ultras étaient en action et huit policiers étaient blessés. Le 7 mai eut lieu une manifestation spécifique de l’ultra-gauche, sans que pour cette fois celle-ci soit mêlée à des protestataires «ordinaires». La casse fut au rendez-vous, mais l’événement rassemblait 300 militantes et militants. Le même nombre de personnes composait le black bloc particulièrement actif de la manifestation contre la réforme du code du travail.

En somme, jusqu’il y a peu, l’ultra-gauche ne paraissait nullement capable d’aligner un black bloc de 1.500 personnes tel que cela a été annoncé il y a quelques jours.

Les radicaux de droite grossissent-ils les rangs?

Serait-ce qu’elle a bénéficié des renforts de l’ultra-droite? Le fait que les deux bords puissent se retrouver dans les «actes» des «gilets jaunes» a été abondamment commenté ces derniers mois. Toutefois, là aussi: quelle quantité d’activistes l’extrême droite est-elle parvenue à mobiliser ces dernières années? On peut, en conservant Paris comme référent, prendre cette fois le mouvement social contre le droit au mariage des homosexuels.

Le 18 avril 2013, la soirée de violences post-défilé de La Manif pour tous (LMPT) rassemblait «quelques centaines» de militants d’extrême droite. Le 23 avril, rebelote, mais ils n’étaient qu’une centaine. L’année suivante, le 26 janvier 2014 à Paris, l’extrême droite hors-FN parvenait à rassembler 17.000 personnes lors de la très radicale manifestation «Jour de Colère», venues exiger la démission du président de la République. Le groupe d’ultras fut particulièrement véhément et, cette fois, probablement grâce à une organisation ayant permis de faire monter des militants des territoires, s’élevait à plusieurs centaines d’activistes.

Un climat social propice à la radicalisation

De ces observations, que peut-on remarquer pour l’instant présent? Il est certes rationnel que plus un mouvement s’étend dans le temps, plus certains éléments s’y durcissent et n’ont aucun désir de retour à la normale. Quand les esprits se sont chauffés en s'imaginant les enfants de la Révolution française, de la Commune de Paris, de la Résistance ou du front de l’Est, accepter de revenir à l’ordinaire est un acte demandant un effort difficile. Mais force est de constater que même si les radicaux des deux bords se mobilisaient tous ensemble, en acceptant de se mélanger en un groupe unique, idée qui est une vue de l’esprit particulièrement stupide, il ne semble guère y avoir 1.500 activistes expérimentés aisément et facilement mobilisables à Paris (qu’ils en viennent ou arrivent d'autres villes n’étant qu’affaire subalterne s’ils le font dans un cas et non dans l’autre). C’est une bonne nouvelle, mais donc la piste de la radicalisation endogène au mouvement des «gilets jaunes» n’est pas à rejeter d’un revers de main. Néanmoins, cette piste n’est sans doute pas suffisante.

Qu’est-ce qui fait que nous nous effarouchions, il y a quelques années, de dizaines d'activistes, et que nous sommes coutumiers aujourd’hui de ce qui ne sont plus des «débordements» mais des rendez-vous massifs?

L’accumulation des personnes radicalisées laissées orphelines de victoires a minima, telles qu’en représentaient jadis les accords négociés par les syndicats pour clôturer un mouvement social, pèse probablement. Le fait, quelle que soit la majorité politique, de s’être foncièrement écarté depuis des années des procédures stabilisatrices produites par les accords avec les corps intermédiaires se paye. Le climat social et son acclimatation patente à une forme de violence verbale permanente, de querelles pyromanes, et de violence physique désormais est un autre élément. L’État se claquemure, la société se déchire.

Ne serait-ce pas cette articulation qui fabrique bon nombre des activistes, bien plus qu’une simple et somme toute rassurante hyper-mobilisation des éléments déjà radicaux? Les extrémistes ne sont pas des champignons poussant au gré d’événements indépendants de nos volontés. Soutenir le mouvement des «gilets jaunes», en regrettant ou légitimant la violence, ou s’y opposer, à cause de cette violence, n’a que peu de sens si on ne se pose pas une question: qu’est-ce qui fait que nous nous effarouchions, il y a quelques années, de dizaines d'activistes, et que nous sommes coutumiers aujourd’hui de ce qui ne sont plus des «débordements» mais des rendez-vous massifs?

Nicolas Lebourg Chercheur en sciences humaines et sociales

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