Parents & enfants / Société

Blanquer, le bon élève du gouvernement de moins en moins populaire auprès des profs

Temps de lecture : 7 min

«On rencontre les équipes du ministère mais on n’est pas du tout écoutés.»

La grève du mardi 19 mars s'annonce très suivie. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation nationale, dans la cour du Palais de l'Élysée, le 18 mars. | Ludovic Marin / AFP
La grève du mardi 19 mars s'annonce très suivie. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation nationale, dans la cour du Palais de l'Élysée, le 18 mars. | Ludovic Marin / AFP

«Si je devais résumer mon ressenti de prof, je dirais qu’on a le sentiment d’être complètement méprisés», me dit Raphaël, professeur de mathématiques en Seine-Saint-Denis chez qui je sens pointer une forme de fatigue à force de mobilisation. Il participe à la grève de la fonction publique, ce mardi 19 mars. Et il n'est pas le seul: les journalistes qui suivent l’éducation ressentent un décalage de plus en plus grand entre le terrain et l'image plutôt rassurante du ministre étayée par des sondages positifs et son traitement médiatique amène, comme ce jour au JT de TF1 où Jean-Pierre Pernaut demande à Jean-Michel Blanquer s’il est content… on a vu des interviews de ministres plus incisives.

Le corps enseignant se sent malmené

Voilà comment un de mes collègues de la presse écrite (il ne souhaite pas être cité nommément) voit les choses: «Il me semble qu'il a une image beaucoup plus lisse chez les journalistes politiques que chez les rubricards [les journalistes affectés à une rubrique en particulier, ndlr]. Pour les services politiques c'est le techno pragmatique associé à l'incarnation du bon directeur d'école, sévère mais juste. Ça colle bien avec une opinion publique finalement assez conservatrice. Pour nous, au contraire, c'est un bonhomme très politique avec une vision tout à fait honorable mais très marquée idéologiquement de “l'éduc nat”. En fait, on ne met pas la même chose sous le terme politique: Blanquer n'est pas bon en politicaillerie que ce soit avec les syndicats ou les parlementaires mais il mène bien une politique de réforme en profondeur de l'institution. Mais c'est visible pour les spécialistes. Et les enseignants, bizarrement, n'y prêtent pas vraiment attention. Même si ça commence tout juste à bouger.»

Si ça «bouge», c'est parce que des professeures et des enseignants se sentent sincèrement malmenés et «sonnés par une avalanche de modifications radicales subies de la part d’un ministre qui met en avant la notion de confiance. Et dans le même temps, sa loi pour une “école de la confiance” commence par un article pour nous faire taire», explique Raphaël en faisant référence au premier article de la future loi qui insiste sur le «devoir de réserve des fonctionnaires de l’Éducation nationale».

Un article dangereux, estime la Fédération syndicale unitaire (FSU), car il «vise à inscrire dans la loi une obligation de réserve qui n’y figure pas. Il permettrait de donner un fondement légal à des mesures disciplinaires condamnant des personnels jugés coupables de “faits portant atteinte à la réputation du service public”, expression suffisamment floue pour y inclure toute critique des politiques scolaires».

L’inquiétude formulée par ce syndicat et d’autres serait que la hiérarchie de l’Éducation nationale tente de «museler les personnels et de faire taire leurs critiques et leur opposition aux réformes».

40% de grévistes?

Les syndicats du premier degré ont annoncé une mobilisation massive de quatre enseignantes et enseignants sur dix. Pour Francette Popineau, secrétaire générale du principal de ces syndicats (le Snuipp) si la grève de ce mardi est si bien suivie chez les professeures et professeurs des écoles, «c’est parce que ces derniers, en plus de vouloir défendre le service public de l’éducation, demandent tout simplement à être respectés, ce qui leur semble être de moins en moins le cas!»

«En voulant développer une image rassurante, en disant que la dictée et le calcul mental sont essentiels, le ministre emploie une rhétorique qui plaît mais il accuse au passage les enseignants de ne pas faire tout cela avec les élèves, ce qui est totalement faux!»

Francette Popineau, secrétaire générale du Snuipp

Et Popineau de battre ainsi en brèche l’idée que Blanquer serait populaire: «Surtout chez les Français les plus âgés». Une popularité qui repose sur des faux-semblants entretenus par un ministre qui «dit à l’opinion ce qu’elle a envie de l’entendre!»

La syndicaliste voit la colère monter chez des enseignantes et enseignants qui reprochent tout particulièrement à Jean-Michel Blanquer de donner une mauvaise image de la profession pour se mettre en valeur: «En voulant développer une image rassurante, en disant que la dictée et le calcul mental sont essentiels, le ministre emploie une rhétorique qui plaît mais il accuse au passage les enseignants de ne pas faire tout cela avec les élèves, ce qui est totalement faux!»

La réforme «hypocrite» du lycée

Un ministre qui construit un discours entre tradition (la dictée) et modernité (les neurosciences) mais qui mène sa politique à budget constant voire moindre… et c’est là que le bât blesse pour les profs, par exemple avec la réforme du lycée contestée dans de nombreux établissements, mêmes favorisés, comme dans la très bourgeoise ville de Sceaux où les enseignants parlent d’une «réforme hypocrite» et incohérente qui va pénaliser les élèves et où les parents d’élèves font circuler leur tract…

«La liberté annoncée n’est qu’un trompe l’œil quand les gamins seront en fait sélectionnés plus tôt, selon leur choix de groupe de spécialité.»

Raphaël, professeur de collège de Seine-Saint-Denis

Idem pour Henri IV, parangon de notre élitisme républicain où on s’inquiète du manque de moyens au micro de France Inter: «Comme tous les lycées perdent des heures en France, y compris à Paris, il n'y a pas de raison qu'Henri IV n'en perde pas», explique une professeure d’espagnol interviewée par Sonia Princet, qui s’alarme de la diminution de la dotation horaire de sa discipline: «Il n'y a déjà quasiment pas de classes allégées ou de groupes de langue à effectifs réduits.»

Les lycées se mobilisent en organisant des nuits d’occupation comme à Tournan et où les professeures et enseignants ont fait la grève des notes, comme me l’explique un enseignant: «Ils ont vu la totalité des notes disparaître de leur bulletin» en signe de protestation, comme dans d’autres établissements en France. Raphaël, notre professeur de collège de Seine-Saint-Denis, s’inquiète aussi pour ses élèves: «La liberté annoncée n’est qu’un trompe l’œil quand les gamins seront en fait sélectionnés plus tôt, selon leur choix de groupe de spécialité.»

Une dévalorisation des profs et de la pédagogie

Quid de la réforme phare, le CP à douze élèves dans l’éducation prioritaire? Francette Popineau déplore que cette mesure, faite en prenant les moyens sur d’autres classes, s’accompagne d’une dévalorisation de la profession et de la pédagogie. La syndicaliste prend l’exemple de l’apprentissage de la lecture: «L’approche de Blanquer rassure parce qu’elle convoque le b.a-ba que tout le monde connaît, mais elle tourne le dos à la compréhension des textes.» Ce qui «contredit la recherche»: «On risque de faire des élèves qui ne comprennent pas les textes ou mal…», insiste Popineau.

Il est exact que d’après les évaluations internationales comme la grande étude PIRLS citée sur le site du ministère de l’Éducation, la compréhension des textes en lecture est le point faible des élèves français: «On se sent abandonnés dans nos efforts. Cette vision de l’apprentissage de la lecture va former des élèves qui donneront l’illusion de savoir lire mais qui ne comprendront pas vraiment et resteront sur le côté au bout de quelques années.»

Capture d'écran via le site de l'Éducation nationale.

Francette Popineau en est sûre et certaine, Jean-Michel Blanquer «est dans la défiance totale vis-à-vis des enseignants». Le moment de rupture remonte à son commentaire des résultats des évaluations de CP, en septembre: «Un élève sur quatre ne faisait pas correspondre la lettre et le son, Blanquer s’est présenté comme le sauveur… alors que les enfants n’avaient que quinze jours de CP. Ça a mis le doute dans la tête des enseignants: il n’est pas de notre côté! Et nous lui avons dit...» Et? «On rencontre les équipes du ministère mais on n’est pas du tout écouté. Pas du tout.»

Beaucoup de réformes, mais des réformes illisibles

À ceci s’ajoutent des inquiétudes multiples alimentées par le fait que le ministre réforme beaucoup et sur des sujets techniques que le grand public peine parfois à saisir, comme la formation des professeures et enseignants, qui seront prérecrutés mais qui vont l'être très tôt –donc sans formation sur le terrain– comme stagiaires à temps plein; ou la réforme des établissements des savoirs fondamentaux contenue elle aussi dans la loi et aussi peu lisible tant elle paraît ne concerner que la gestion administrative.

Pourtant c’est bien un échelon de notre école qui pourrait ainsi disparaître, soulignent les directeurs et directrices d’école comme Sébastien Rome, dans Le Monde du 12 mars dernier: «Ce texte fait disparaître comme par un coup de baguette magique les directrices et directeurs d’écoles élémentaires et plus d’un siècle de l’histoire de notre école républicaine, laïque et populaire. Le principal du collège se verra attribuer les compétences de directeur d’école […] De ce fait, les parents et le maire perdront leur interlocuteur familier, proche, incarnant l’Éducation nationale. Au lieu d’avoir des réponses immédiates, comme celles que leur donnent actuellement les milliers de directrices et directeurs d’école dévoués à leurs tâches, ils se verront renvoyés, parfois, à plusieurs dizaines de kilomètres. Une nouvelle fois, ce sont les familles les plus éloignées de la culture scolaire qui en souffriront le plus.»

Un ministre peu enclin à réduire les inégalités

C’est ce qui revient comme un leitmotiv chez toutes celles et tous ceux qui critiquent Blanquer: les inégalités qui grèvent notre école ne seraient pas un sujet pour ce ministre, mis à part la mesure des CP à douze élèves. Pour Francette Popineau, la question n’est pas soulevée, ni dans la loi ni à travers une politique de carte scolaire, comme le note le chercheur Julien Grenet, qui soulignait récemment dans mon émission sur France Culture que la mesure du CP à douze élèves ne pouvait faire office à elle seule de lutte contre les inégalités, ni à travers la réforme du lycée.

Mais cette trop faible lutte contre les inégalités (qui n’est pas une nouveauté) et tous les sujets si techniques et si contestés propres aux dossiers compliqués typiques de l’Éducation nationale peuvent-ils changer notre regard sur un ministre et, surtout, sur notre école? À part les enseignantes et professeur qui sont au front et qui font face aux scandaleuses inégalités sociales et scolaires, qui s’en soucie vraiment?

Louise Tourret Journaliste

Newsletters

«Docteur La Peluche pourrait être la première femme afro-américaine à la Maison-Blanche»

«Docteur La Peluche pourrait être la première femme afro-américaine à la Maison-Blanche»

Tout semblait sur les rails: Dottie allait devenir un grand médecin. Mais Michelle Obama est passée par là.

Des écoles du Colorado équipées de litières en cas de confinement lors d'une fusillade

Des écoles du Colorado équipées de litières en cas de confinement lors d'une fusillade

Pour la pré-rentrée, le personnel enseignant a reçu des seaux et de la litière pour chat à utiliser en cas de verrouillage des classes pendant une fusillade.

En Chine, des écoles financées par l'industrie du tabac

En Chine, des écoles financées par l'industrie du tabac

La première productrice mondiale de tabac investit dans les écoles primaires des zones rurales de la Chine, et cherche à exporter ce modèle à l'étranger.

Newsletters