Égalités / Société

Des travailleuses du sexe se forment à l'auto-défense, et ça en dit long

Temps de lecture : 6 min

«Le travail du sexe est tellement stigmatisé qu'un grand nombre d’entre nous sommes très isolées.»

Table ronde au Snap Festival, Paris |  Snap Marie Rouge
Table ronde au Snap Festival, Paris | Snap Marie Rouge

En novembre dernier se tenait à Paris le festival Snap (comme dans Sex workers Narratives Arts and Politics), avec pour but de donner la parole à celles et ceux que l’on entend trop peu dans le débat sur le travail du sexe, et qui sont pourtant les premières personnes concernées: les travailleurs et travailleuses du sexe en personne. Fort de son succès, le Snap festival s'apprête à partir sur les routes de France et de Belgique afin d'y rencontrer son public.

Du 6 avril au 16 mai, un périple mènera l'équipe du festival (performers, intervenantes et intervenants) de Lille à Bruxelles en passant par Lyon, Marseille, Bordeaux et Paris. Le public pourra découvrir des projections de films, tables rondes et performances et pourra entamer la discussion avec les sex workers présentes et présents.

Pesha Shatte en fera partie. Elle y présentera Jasmine, programme de lutte contre les violences faites aux travailleurs et travailleuses du sexe, ainsi que le Swag (Sex Work Autodefense Group), une méthode d’auto-défense développée par les sex workers depuis 2015.

«On est censées être disponibles, touchables, belles à regarder, et tout ça gratuitement, 24 heures sur 24.»

Pesha Shatte, travailleuse du sexe

Pesha Shatte est elle-même travailleuse du sexe (TDS, comme disent les membres de la corporation). Elle explique l’être devenue par nécessité économique:

«Fatiguée d’être humiliée et sous-payée dans des boulots de serveuse ou d'hôtesse, j’ai trouvé dans le travail du sexe une possibilité de travailler de manière plus flexible et de me sentir plus droite dans mes bottes. Quitte à ce que, puisque je suis une jeune femme, on me considère comme un objet, autant en tirer profit. Il m’était désormais possible de poser un cadre dans l’accès à mon corps: une main au cul, c’est si je veux et c’est tel tarif. Le travail du sexe est un endroit où j’ai compris l’ampleur de l’emprise qu’a la société sur les corps des femmes. On est censées être disponibles, touchables, belles à regarder, et tout ça gratuitement, 24 heures sur 24. Dans notre domaine, cet effort est reconnu, rémunéré. Je pratique de manière occasionnelle, par période, depuis environ quinze ans, parmi d’autres activités.»

Pesha Shatte lors de l'édition parisienne du Snap Festival 2018 | Snap Otto Zinsou

Esprit de corps

Pesha raconte combien l’éveil militant a été primordial pour elle:

«Quand j’ai découvert l’existence d’une communauté de TDS qui militait pour leurs droits, ça a été un immense soulagement. Le travail du sexe est tellement stigmatisé qu'un grand nombre d’entre nous sommes très isolées. J’ai tout de suite voulu m’investir, rester au contact, créer du lien. L’autodéfense s’est présentée comme une évidence: j’avais un petit bagage d’arts martiaux, une énergie de dingue à investir, et la question de la lutte contre les violences me paraissait centrale. L’idée a été super bien accueillie et un projet est né: le programme Jasmine, que Médecins du monde a rapidement soutenu. Toutes les personnes avec lesquelles j’ai travaillé ensuite, les collègues, les allié·e·s, m’ont énormément appris. Mon apprentissage militant se fait tous les jours.»

C’est cet esprit de communauté et de soutien que défend le festival Snap. L’idée que les sex workers doivent se reconnaître et faire preuve de solidarité, et le fait que le grand public doit accepter d’enfin les humaniser plutôt que les diaboliser.

Cette déshumanisation des TDS explique en partie la violence dont elles et ils sont victimes au quotidien dans l’exercice de leur travail. C'est ce qu’explique Pesha Shatte:

«Nous avons besoin de nous défendre face à plusieurs types de violences. Déjà, le stigma qui pèse sur les TDS crée un isolement terrible, la peur qu'on nous juge ou qu'on nous maltraite juste parce qu’on est qui on est. Le fait que les lois françaises criminalisent l’exercice du travail du sexe de diverses manières (pénalisation des clients, loi sur le proxénétisme hôtelier) ne fait qu’empirer les choses, augmentant la précarité et donc les violences. Les discours disant que le travail du sexe est un travail violent en soi ne fait que détourner l’attention des vrais problèmes et de la responsabilité de l’État. La loi sur la pénalisation des clients, par exemple, fait que les TDS qui bossent en extérieur doivent attendre les clients dans des endroits de plus en plus isolés et sombres, car ceux-ci ont peur de se faire prendre par la police. Cela rend donc beaucoup plus vulnérable face à des agresseurs potentiels qui tirent profit de cette situation. Beaucoup n’osent ou ne peuvent pas porter plainte; ainsi les agresseurs courent toujours. Mais le gouvernement semble s’en moquer, car ce qui compte pour lui c’est de faire des disparaître les TDS du paysage.»

Cohésion et résistance

C'est un véritable esprit de résistance qui anime les sex workers: «Dans les ateliers nous apprenons non seulement à nous défendre physiquement, mais aussi à nous sentir légitimes à le faire. En développant cet outil Swag nous développons nos propres stratégies, entretenons la solidarité, le sentiment d’appartenir à une communauté. Nous nous sentons plus forts et plus fortes.»

C’est dans cet esprit que Pesha Shatte s’est engagée en 2015 dans le projet Jasmine: «Le projet a démarré avec des ateliers-laboratoire. Aujoud’hui, après quasiment quatre ans d’ateliers, de rencontres et de travail de recherche, nous avons notre propre méthode d’autodéfense par et pour les TDS, nommée Swag (Sex Work Autodefensia Groupe), basée sur les principes de l’autodéfense féministe.» Une dizaine de travailleuses du sexe appartenant à différentes communautés sont actuellement en formation pour devenir formatrices à leur tour, en lien avec d'autres associations de sex workers, en France et de par le monde.

«Je n’imaginais pas que ce projet deviendrait un support d’empowerment aussi puissant.»

Pesha Shatte, travailleuse du sexe

«Le projet va au-delà de la stricte autodéfense», précise Pesha Shatte. «Il regroupe les communautés dans la communauté (migrantes et migrants, traditionnelles, travailleurs et travailleuses de rue, d’appart, du bois, personnes cis et trans, etc.), valorise l’autonomie, l’expérience et la production d’outils qui nous correspondent (personne ne sait mieux que nous ce dont nous avons besoin). Par son existence-même, il dénonce une politique française désastreuse. Au tout début, je n’imaginais pas que ce projet deviendrait un support d’empowerment aussi puissant.»

Sur nos forces motrices

Pesha sera présente tout au long de la tournée du festival Snap: «Je vais proposer une discussion autour de ces questions de violence et de comment les TDS s'emparent de ce sujet. Nous parlerons du programme Jasmine, qui se préoccupe des violences faites aux TDS via la prévention, l’accès aux soins et l’accompagnement juridique. Nous parlerons du projet Swag, de sa naissance à aujourd’hui, de ses perspectives. Activement soutenu par le programme Jasmine, Swag s’inscrit ainsi dans les différents processus de réappropriation du travail du sexe présentés par le Snap: nous sommes notre force motrice, nous avons de la ressource et des opinions, nous créons nous-mêmes des outils qui nous correspondent.»

À l'heure actuelle, les sphères féministes ont souvent tendance à se déchirer lorsqu'il s'agit d'évoquer le travail du sexe. Aucun consensus ne semble en voie d'être trouvé, ce qui fait bien du tort aux TDS. Pour Pesha Shatte le soutien des groupes féministes constituerait pourtant un appui fondamental: «La lutte pour les droits des TDS doit être centrale dans les luttes féministes aujourd’hui. Lorsqu’on stigmatise les TDS, on stigmatise toutes les femmes: le fait que le mot “pute” soit un terme considéré comme insultant et puisse s’appliquer à une adolescente en jupe en dit long. Les lois dites féministes mais qui ne profitent qu’aux femmes d’un certain milieu n’apportent rien aux plus précaires, à celles qui n’ont pas de papiers, etc., c’est un féminisme de privilégiées, un entre-soi. Le jour où une femme trans, migrante et TDS pourra vivre et travailler en toute sérénité, c’est la qualité de vie de toutes les femmes qui en sera améliorée. Les luttes TDS apportent une perspective intersectionnelle précieuse, qu’il est urgent d’écouter.»

Aujourd’hui encore la question du travail du sexe est sujette au déchaînement des passions. C’est probablement le signe qu’il y a un abcès à crever, une parole à entendre. Du 6 avril au 16 mai, qu'on soit TDS, cliente ou client, ou que l'on fasse juste preuve de curiosité et d'ouverture d'esprit, il ne faudra pas passer à côté de la tournée du Snap, passionnante main tendue par une communauté qui souhaite être enfin entendue par celles et ceux qui l’oppriment.

Lucile Bellan Journaliste

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