Égalités

Joyeux et politique, le projet hors normes du Gros Festival

Temps de lecture : 4 min

Samedi 23 et dimanche 24 mars, le collectif Gras politique organise son premier festival, avec pour principal objectif de fédérer contre la grossophobie.

Ginger from Venus réalisera une performance lors du Gros Festival. | Didier Bonin / Wunder Kabarett / Cantada II
Ginger from Venus réalisera une performance lors du Gros Festival. | Didier Bonin / Wunder Kabarett / Cantada II

Les 23 et 24 mars 2019 a lieu au pavillon des canaux à Paris le premier Gros Festival, organisé par le collectif Gras politique, engagé contre la grossophobie depuis 2016. Au programme de ces deux jours: un atelier d’auto-gynécologie, des séances de tatouages, un vide-dressing, mais aussi une soirée festive et une table ronde autour de la grossesse et de la parentalité grosses.

Dans son communiqué de presse, Gras politique décrit le Gros Festival comme «deux jours d’évènements militants et festifs autour de la lutte anti-grossophobie, fait par des personnes grosses pour tout le monde, concerné·es ou allié·es. Ce sera un week-end fait pour mettre en lumière les talents des personnes grosses, permettre de nous réunir, d’apprendre, de transmettre et de nous amuser».

Communauté en devenir

Dans leur livre «Gros» n’est pas un gros mot, publié en mai 2018, les responsables de Gras politique, Eva Perez-Bello et Daria Marx, mettaient en lumière l’importance de la notion de communauté: «La représentation est un facteur participant de l’acceptation des personnes hors normes en raison de leur orientation sexuelle, leur identité de genre, leur appartenance ethnique… […] L’idée de communauté de personnes souffrant de la même discrimination permet d’offrir un accès à un espace de parole bienveillant et de partager sans peur son quotidien et les ennuis liés à sa condition. Elle permet aussi de prendre conscience de la discrimination systémique subie par les personnes grosses et de les mobiliser pour lutter ensemble.»

À ce jour, elles estiment qu’il reste du chemin à parcourir, et particulièrement en France, pour permettre à cette communauté de connaître le développement qu'elle mérite. «On ne peut pas vraiment parler de “communauté grosse”. Nous sommes mêlés à tout le monde, nous venons d’horizons différents, de cultures différentes, de milieux différents, nous sommes parfois à l’intersectionnalité de plusieurs oppressions, mais nous sommes encore éparpillés, souvent peu enclin à se regrouper à cause des stigmas de la société qui font que les personnes grosses se sentent illégitimes à chercher de l’aide, à se faire entendre. Par exemple, nous devons encore aujourd’hui expliquer ce qu’est la grossophobie à des personnes concernées, c’est dire s’il n’y a pas encore de communauté. C’est d’ailleurs bien l’un des buts de Gras politique et l’objectif vers lequel on tend: qu’il y ait de plus en plus d’associations qui permettent de lutter ensemble contre l’oppression systémique que nous subissons.»

Pour les responsables du collectif, «il est primordial de créer des espaces où les personnes concernées puissent se regrouper, discuter, échanger, apprendre à déconstruire les biais internalisés. On le voit dans toutes les autres luttes contre une oppression, une communauté est plus que nécessaire et joue un grand rôle dans l’avancement de celle-ci. Bien souvent, le premier effet d’ailleurs de ce rassemblement, c’est que les concerné·es se sentent mieux, plus écouté·es, compris·es, moins seul·es. On peut alors prendre part plus efficacement à une certaine forme de militantisme. Si nous ne nous battons pas nous-mêmes pour réclamer nos droits, pour faire avancer la société sur la grossophobie, personne ne le fera à notre place. C’est à nous de trouver des solutions ensemble pour pouvoir nous libérer des oppressions, que ce soit par des actions politiques comme le lobbying ou des actions plus intimistes comme la création de groupes de paroles, d’entraide».

Pas si simple

Depuis 2016, le collectif propose sur son site une liste de médecins, praticiennes et praticiens «safe», c’est à dire non grossophobes, et liste également celles et ceux non «safe».

À Paris, Gras politique a également organisé des séances de «yo-gras», un yoga inclusif convenant aux personnes de toutes corpulences. Une activité testée à plusieurs reprises par l'autrice de ces lignes, qui a notamment apprécié l’ambiance permettant de vraiment se concentrer sur la pratique de la discipline sans avoir l'impression de faire tache entre deux femmes longilignes.

Mais si les membres du collectif Gras politique admettent qu’internet a grandement facilité leur visibilité, elles affirment qu'il n'est pas beaucoup plus facile d’être gros ou grosse dans la société actuelle. «L’avènement d’internet et des réseaux sociaux a été une véritable révolution pour la diffusion de certaines cause, la lutte anti-grossophobie n’est pas en reste. Pouvoir créer une communauté en ligne est une première étape essentielle afin de passer au travail IRL. Maintenant, nous ne pensons pas que cela soit plus simple d’être une personne grosse aujourd’hui, pas avec la puissance des lobbys du régime, des médecins, de la mode qui ont tout intérêt à ce que les personnes grosses soient mises au ban de la société.»

Dans «Gros» n'est pas un gros mot, Eva Perez-Bello et Daria Marx soulignent l’importance d'effectuer un travail collectif, gros ou pas, pour éteindre cette discrimination: «La lutte contre la grossophobie nous concerne tous. Si les personnes grosses apprennent dès leur plus jeune âge à ne pas prendre de place, les discriminations grossophobes se chargent de leur rappeler le volume qu’elles occupent. L'un des premiers pas de la lutte contre la grossophobie est donc de rendre aux personnes grosses leur espace, et leur légitimité à l’occuper.»

Le monde a encore besoin de changer, et le collectif s’y emploie avec courage, mais les réactions violentes demeurent: «Comme tout projet “hors normes”, le Gros Festival attire son lot de personnes mal intentionnées et malveillantes. Pour certain·es, voir des personnes grosses se réapproprier leurs corps et leurs vies paraît tout à fait insupportable, d’où une avalanche d’insultes. On se dit que si on suscite de telles réactions, c'est parce qu'on fait bien les choses!»

Avec cet événement, le premier du genre, le collectif propose un espace où être gros ou grosse ne sera pas un gros mot. Et peut-être qu’à l’issue de ces deux jours, certaines personnes auront l'impression de faire partie d’une communauté. Gras politique, en tout cas, a planté la graine.

Lucile Bellan Journaliste

Newsletters

Crawl funding

Crawl funding

Nommer des rues en hommage à des personnalités LGBT+, un petit geste qui veut dire beaucoup

Nommer des rues en hommage à des personnalités LGBT+, un petit geste qui veut dire beaucoup

L'anniversaire des 50 ans de Stonewall inspire une accélération des plaques mémorielles. Enfin! Mais il ne faudrait pas se limiter au passé: l'histoire LGBT+ récente mérite aussi une reconnaissance.

À Singapour, les lesbiennes mènent la lutte pour les droits LGBT+

À Singapour, les lesbiennes mènent la lutte pour les droits LGBT+

Alors que la Pride de la cité-Etat, encore plus politique qu’à l’accoutumée, aura lieu dans une semaine, les femmes cis et transgenres sont aux avant-postes.

Newsletters