Médias / Politique

C'était super, ce grand débat des idées

Temps de lecture : 6 min

France Culture a organisé un ultra-grand oral pour Emmanuel Macron, avec plus de soixante personnalités du monde intellectuel qui lui ont sagement posé une soixantaine de questions.

Le grand débat des idées à l'Élysée, le 18 mars 2019 (même là, ça n'a pas l'air très marrant) | Michel Euler / Pool / AFP
Le grand débat des idées à l'Élysée, le 18 mars 2019 (même là, ça n'a pas l'air très marrant) | Michel Euler / Pool / AFP

Ah ça, France Culture nous l’a bien vendue, cette «soirée exceptionnelle», au cours de laquelle Emmanuel Macron allait débattre avec soixante-cinq intellectuelles et intellectuels, «peut-être soixante-sept, on n’a pas fait le décompte». On ignorait qu’il y en eût tant. «Les invités sont installés à table pour pouvoir prendre des notes», nous dit-on –c’est donc du sérieux.

Le «gilet jaune» n’a droit qu’à une chaise; l’intellectuel a un stylo. Mais également, si on veut être précis, une bouteille d’eau (EN PLASTIQUE, MAIS PUTAIN, ARRÊTEZ, ÇA TUE LES DAUPHINS), un verre et il pose sa fesse d’intellectuel sur –autant que l'on puisse voir– une chaise Napoléon III blanc, fixe, en polycarbonate?, ainsi décrite par Options, qui les loue à partir de sept euros l'unité: «Un blanc immaculé de designer mais un style ancien et recherché: cette chaise garde le meilleur de chaque époque.» Un petit chevalet à son nom, aussi, avec un liseré noir –c’est dire si l’heure est à la gravité.

Organisation du grand débat des idées (fig. 1: les accessoires) | Capture écran via France Culture

Merci pour l'invitation

À quelques instants du gong, tout va bien: «Ils sont assez enthousiastes à l’idée de débattre», entend-on. Bien que l’un d’entre eux doute de «l’efficacité de débattre à plus de soixante». Le président entre: «À raison de deux secondes par serrage de mains, ça nous laisse quelques minutes» pour meubler, en soulignant que «c’est complètement inédit», qu’il s’agit d’un «dispositif inédit» ou de «quelque chose d‘absolument inédit», voire d’un «exercice inédit». Bon prince, le roi Manu confirme: il s’agit d’un «exercice un peu inédit».

Immédiatement, Emmanuel Macron montre qu’il n’a pas peur de ce grand oral puissance dix. Il assène quelques phrases destinées à assommer le public: «Le problème étant un peu le symptôme apparent» conduit rapidement à la certitude qu’il y a «derrière le symptôme quelque chose qu’il nous faut caractériser», qui tiendrait du «mal français», tout ceci pourrait bien être «civilisationnel».

Des intellectuelles et intellectuels présents, il n’attend pas leur «part disciplinaire» –au sens de leur discipline, pas de se faire fouetter dans un donjon, hein– et, courtois, les flatte: «Je vous remercie infiniment d’être là.» Il sera entendu, car presque toutes les personnalités le remercieront à leur tour: «Merci de cette invitation.»

C’est à Pascal Bruckner que revient l’honneur d’entamer le combat. Avec l’audace d’un député La République en marche lors des questions au gouvernement, il fustige un «coup d’État au ralenti, anarcho-fasciste», déplore le «sentiment de déliquescence» qui frappe un «pays en état d’effondrement progressif», dénonce le désordre, les grèves, l’anarchie, les mauvaises nouvelles et demande «une réaction un peu plus ferme [...]. Est-ce que Paris sera enfin débarrassé des “gilets jaunes”?» Encore un peu et il exigerait du napalm. À la place de Castaner, je fermerais mon bureau à clef.

Sébastien Lecornu écoute attentivement Pascal Bruckner | Capture écran via France Culture

L'économie d'une réflexion

À présent, les économistes et sociologues ont droit à la parole. Dominique Méda préconise un «très grand plan d’investissements». Z’y va, rétorque Manu, augmenter les impôts, «si c’était c’qui nous rend plus heureux ou plus forts...», ça se saurait! Puis Daniel Cohen invite à «tout faire pour rester dans le scénario A mais si jamais on est dans le scénario B», je perds un peu le fil, il est l'heure de l'apéro aussi, ces personnes ne se rendent pas compte, d’autant plus que les «économistes ne savent pas trop si on va dans le A ou le B», mais les marchés financiers sont «plutôt dans le B». Et de conclure: «Peut-on faire l’économie d’une réflexion sur la fiscalité du patrimoine?»

J’adore cette expression qui l’air de rien permet de citer sa discipline et accule son interlocuteur à répondre que non, évidemment, on ne peut jamais faire l’économie d’une réflexion, une telle pingrerie intellectuelle, vous n’y pensez pas.

Les réponses d’Emmanuel Macron, entre «mécanismes profonds» et acteurs «qui réagissent à des stimulus», me plongent dans une tendre et érotique rêverie. «Les maux sont profonds.» OMG. On dirait la (fausse) lettre de George Sand à Alfred de Musset.

Hélas, m’extirpant de cette douce torpeur, un ping pong entre économistes s'installe.

«Je voudrais revenir sur les sujets fiscaux.»

«Je ne crois pas du tout au grand soir fiscal.»

Un autre s’étrangle. Pour la «douzième année consécutive, la France accuse un déficit de la balance courante. Douzième année consécutive!». J’aimerais beaucoup qu’il n’y en ait pas une treizième, il a l’air vraiment triste. Bercy, si tu nous lis...

Heureusement, Yann Algan, professeur d'économie, ne veut «pas un débat monopolisé par les économistes». Il évoque lui aussi le «civilisationnel». Agathe Cagé tient à ce que l'on ne parle pas de dépenses publiques mais plutôt «d’investissement public» quand il s’agit de santé et d’éducation. Ah, mais. Point vocabulaire important que des intellos notent sur leurs feuilles pour les prochaines fois, au cas où ils se tromperaient.

Brusquement, Emmanuel Macron part en vrille. Ce ne sont plus qu’«externalités climatiques négatives», «stress tests», combinaison d’«ISF, flat tax, taxe d’habitation», «fiscalité du capital», évaluation de «l’impact de la redistribution», «retour ou maintien du capital productif», «inclusion sociale et politique», «asset managers», «impacts négatifs d’un système productif», «pouvoir d’évaluation des politiques publiques», «le phasage tel qu’il a été décidé crée une primauté de la fonction présidentielle», «quel est le commun et comment je construis mon destin individuel dans un destin collectif», «maïeutique à ciel ouvert»...

«Pardon, hein, d’être un peu basique», conclut-il.

Alexandrins et verticalité

19h38: une solution surgit. On va «taxer les acteurs indiens, chinois, russes».

19h40: une intervenante fait passer quelques frissons dans la salle. «L’apocalypse est là», peut-on entendre.

Aux environs de 19h45, Frédéric Worms parle d’un «débat atypique» –il y avait donc des synonymes à «inédit». Il voit «dans cette invitation faite aux intellectuels le désir d’une médiation [qui est] la fonction principale des intellectuels [...]. Dans la tradition française, l’intellectuel est celui qui articule la science et les principes». On ne voit pas trop venir sa question, peu importe, il nous fait savoir que «ce débat n’est pas un épilogue», car on a besoin «des intellectuels, des débats et des lieux de débat». Évidemment, «on n’est pas forcément d’accord entre nous». C’est assez vrai.

Avec l’audace d’un député MoDem un jour de questions au gouvernement, Michel Wieviorka fustige le président: «Vous êtes critiqué pour votre verticalité.» Mais pour mieux l’assurer de sa loyauté: «Les “gilets jaunes” se sont aussi comportés avec une certaine verticalité.» Enfin, il se lance dans une longue et obscure tirade, précédée de: «Ma question est très simple, mais c’est une question de fond.»

À 20h05, la parole présidentielle est hachée. En fait, Emmanuel Macron se tourne vers Michel Wieviorka et ne parle plus dans le micro. J’imagine la panique chez l'équipe technique.

Parfois, il semble que le président soit en train d’improviser des alexandrins:

«Construire des processus de légitimation

Blablabla blablabla bla Articulation.»

Organisation du grand débat des idées (fig. 2: tout le monde a faim)| Capture écran via France Culture

20h09: l’heure de la pause pipi.

Aux environs de 21h30, Boris Cyrulnik cite une centaine de pays et de pourcentages tous aussi déprimants les uns que les autres, d'un ton idéalement accablé.

21h38: «Monsieur le Président, aidez-moi!» Hein, quoi, qui a dit ça?

Le public en PLS migre massivement vers TF1, qui passe Les Bracelets rouges: «Clément et Louise n’en croient pas leurs yeux: Côme a bougé les lèvres! Nathalie insiste pour qu’il passe un scanner afin de voir si son état connaît une évolution. Avec sa prothèse...»

Forfait par K.O.

21h46: À peine une vingtaine d'intellectuelles et intellectuels ont pris la parole. Ce débat des idées est aussi long qu'une pièce de Claudel.

22h00: Pause d'un quart d'heure. France Culture passe des extraits du grand débat des idées. Il est temps de faire notre propre synthèse. Notons d’abord l’usage irraisonné de la préposition sur, le débat fourmillant d’«intervenir sur un autre point», de «revenir sur ce débat», «poursuivre sur la question écologique», «avancer sur l’environnement», «inquiétude sur les intellectuels», etc.

Notre Observatoire des citations© fait état de formules récurrentes permettant d'identifier très précisément les interventions des intellectuels et des journalistes de France culture.

Grand débat des idées - Synthèse exclusive Slate.fr

22h16: L'observatoire France Culture des personnalités ayant participé au débat en posant une question en répertorie vingt-sept. Il en reste une quarantaine. Je déclare forfait.

22h18: De fait, ça repart très fort. «On a oublié ce qu'était l'oubli et ça, c'est un autre problème.» Voilà, on réunissait des intellos et ils finissaient par chanter du Eddy Mitchell. La France n'allait pas si mal.

On continuait pourtant à se demander si avoir un président qui avait réponse à tout allait résoudre nos problèmes.

Jean-Marc Proust Journaliste

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