Société

«C’est un signal envoyé: on n’enquête pas sur le Kremlin en France»

Temps de lecture : 16 min

Compte-rendu du procès de Cécile Vaissié, autrice du livre «Les réseaux du Kremlin en France», attaquée en diffamation, entre autres par Olivier Berruyer.

Le président russe Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou le 22 février 2018. | Yuri Kadobnov / AFP
Le président russe Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou le 22 février 2018. | Yuri Kadobnov / AFP

À ce jour, le blogueur Olivier Berruyer a engagé une vingtaine de procédures en diffamation, notamment contre des journalistes et personnalités l’ayant qualifié de «complotiste». Les 14 et 15 mars, une première affaire était jugée par la 17e chambre du tribunal de grande instance (TGI) de Paris. Aux côtés d’Olivier Berruyer, cinq personnes ont déposé plainte pour diffamation contre la chercheuse Cécile Vaissié, autrice du livre Les Réseaux du Kremlin en France, et son éditrice Marie-Édith Alouf, des Petits Matins: l’ancien conseiller de Jean-Luc Mélenchon Djordje Kuzmanovic et son épouse Véra Nikolski, le président du conseil de coordination des compatriotes (russes) Gueorgui Chepelev, ainsi que la blogueuse Hélène-Richard Favre et le blogueur Pierre Lamblé.

Un «tir coordonné» qui, selon la journaliste de Libération Veronika Dorman, «ne présage rien de bon pour la recherche, l’enquête et l’analyse critique de la Russie contemporaine», même si le livre a été critiqué sur certains aspects –notamment méthodologiques– par des spécialistes de la Russie.

«Les parties civiles appartiennent-elles à ces réseaux?»

Les soutiens des deux camps étant venus en nombre, ce n’est qu’au bout de deux heures que nous pourrons accéder dans un tribunal plein comme un œuf. C’est alors la directrice des éditions Les Petits Matins, Marie-Edith Alouf, qui s’exprime à la barre. Elle et son avocat soulignent que si le tribunal donnait raison à tous et toutes les plaignantes, il en coûterait environ 60.000 euros aux Petits Matins, qui ne s'en relèveraient pas. Elle dit être attaquée en diffamation pour la première fois, malgré d'autres livres publiés sur des sujets similaires.

Puis Cécile Vaissié s’exprime. Rappelant –longuement– son parcours d’universitaire spécialiste de la Russie, elle rejette toute accusation de «russophobie» et précise qu'elle agit aussi par «amour de la Russie», distinguant le pays de son gouvernement. Elle dit avoir senti un tournant au moment de la guerre en Ukraine, où elle a vu fleurir des blogs, des chaînes de mails justifiant l'intervention russe. «Mon but était de dresser une cartographie en montrant comment des groupes très différents reprennent, pour des raisons très diverses, les narratifs du Kremlin.»

Le président du tribunal l’interroge alors sur ses méthodes. «Est-ce que le fait que ces personnes émettent un certain point de vue ne vous conduit pas à les considérer comme appartenant à un réseau occulte?» Le sens donné au mot «réseaux» est un point important de la procédure. Cécile Vaissié martèle qu’il s’agit de gens qui se connaissent, et non pas d’une conspiration. «Les parties civiles appartiennent-elles à ces réseaux?» Elle évoque Gueorgui Chepelev, passé de l’activisme anti-Poutine à la présidence du Conseil de coordination des compatriotes, une structure proche de l’ambassade russe, le blogueur Pierre Lamblé, qui diffusait le narratif du Kremlin sur la guerre en Ukraine depuis Tahiti, Djordje Kuzmanovic, qui a conseillé Jean-Luc Mélenchon sur l’international –lequel a approuvé la politique du Kremlin sur l'Ukraine et la Syrie. «Elle est folle, complètement folle», ne cesse de me répéter un bruyant soutien des parties civiles.

Cécile Vaissié précise qu’elle n’accuse personne d’être «stipendié» par la Russie avant d’être interrogée par Me Jérémie Assous, avocat des parties civiles. Il insiste sur le fait qu’être assimilé «à tort» aux réseaux du Kremlin, présentés comme une menace pour la sécurité de la France sur la quatrième de couverture du livre (qui n’est pas attaquée en diffamation, ndlr) est une atteinte à la réputation.

Les nazis ukrainiens au cœur des débats

Le premier témoin de la défense à comparaître est la journaliste russe Yulia Berezovskaya, fondatrice du site d'information (aujourd'hui bloqué en Russie) Grani.ru. Elle affirme que le Kremlin n'a pas d'objectif idéologique mais vise «la déstabilisation de l'Occident». Me Assous lui demande en quoi Kuzmanovic appartient aux réseaux du Kremlin. Yulia Berezovskaya répond que Mélenchon est l’un des politiciens les plus pro-Poutine et que Djordje Kuzmanovic s'est rendu dans le Donbass ou en Crimée. Maître Assous réfute cette accusation.

L’historien Antoine Arjakovsky est appelé à la barre en deuxième. Il s’interroge sur le caractère coordonné des plaintes en diffamation qui témoignent selon lui d’une volonté d’intimidation. Il est ensuite bombardé de questions sur l’extrême droite ukrainienne par Maître Assous. Parler des «députés nazis» ukrainiens, c'est relayer la propagande du Kremlin? Oleh Tyahnybok (leader du parti d’extrême droite Svoboda) est-il fréquentable? Savez-vous qu’il pose en uniforme nazi, fait des saluts nazis et a reçu la Croix d'or des vétérans de la Waffen-SS Galicie? Savez-vous que le centre Simon-Wiesenthal l’a classé dans son «top 10» des antisémites? Antoine Arjakovsky insiste sur les faibles résultats du parti et de Tyahnybok aux élections (à partir de 2014) et sur un «effet de loupe» des médias russes.

Troisième témoin de la défense: la journaliste Anastasia Kirilenko. Le magistrat lui demande pourquoi elle considère Les Crises, le blog de Berruyer, comme un site complotiste. «[Il] prétend donner un point de vue non conformiste mais ce sont des mensonges.» Interrogée à propos de RT France et Sputnik, elle leur reproche de reproduire le point de vue du Kremlin et de diffuser de fausses informations «notamment sur les attaques chimiques en Syrie». Puis il attaque à nouveau sur les nazis ukrainiens. Il ne faudrait pas parler des trente députées et députés nazis, comme le fait Berruyer? Pouvez-vous prouver que Les Crises ont dit que l'Ukraine était néo-nazie? Savez-vous qu’Oleh Tyahnybok a reçu la Croix d'or des vétérans de la Waffen-SS? Quand on pose en uniforme nazi, on est un nazi? Il termine en rappelant qu’Anastasia Kirilenko a travaillé pour Radio Free Europe, un média financé par le Congrès américain.

«Depuis 2003 le Kremlin cherche à contrôler les communautés russes à l'étranger. Le FSB surveille étroitement les activistes russes en France.»

Maxime Filandrov, cofondateur de l’association Russie-Libertés

Le dernier témoin est Maxime Filandrov, l’un des fondateurs de l’association Russie-Libertés (ONG œuvrant pour «la défense de la liberté d’expression») particulièrement remonté contre le Kremlin. Il raconte que Gueorgui Chepelev a organisé des manifestations parallèles à celles du mouvement Russie-Libertés pour «siphonner» le mouvement. «Le conseil de coordination des compatriotes est contrôlé par l'ambassade. Depuis 2003 le Kremlin cherche à contrôler les communautés russes à l'étranger. Le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB) surveille étroitement les activistes russes en France.» Il dit avoir été révolté de voir des manifestations «pour la paix en Ukraine» qui étaient en réalité «contre Maïdan». Interrogé sur Berruyer, Filandrov évoque un «relais d'âneries sur l'Ukraine», de la «pseudo-géopolitique», quelqu’un qui «ne comprend rien à la Russie et à l'Ukraine, ni aux autres sujets» et fait des «simplifications extrémistes» et est obsédé par les nazis en Ukraine.

L’audience est suspendue et reprendra le lendemain à 13h30. Difficile à ce stade d’en imaginer l’issue, mais certaines et certains témoins de la défense ont été mis en difficulté par Me Assous lorsqu’il leur a demandé de fournir des éléments spécifiques attestant de l’appartenance des parties civiles aux réseaux du Kremlin.

La question du contradictoire

La deuxième journée du procès s’ouvre à 13h30. Me Assous cherche à démontrer qu'insister sur l'influence des néo-nazis en Ukraine (comme l'ont fait Olivier Berruyer et Pierre Lamblé) pendant et après le mouvement Euromaïdan, est une démarche légitime et non pas la reprise d'un narratif du Kremlin. Il déclare avoir versé au dossier des graphiques et cartes issus du site Les Crises (d’Olivier Berruyer) et de nombreuses photos du parti Svoboda et de ses dirigeants. «On voit certains dirigeants faire des saluts nazis et participer à des messes de la Waffen-SS. Il me semble indispensable de communiquer ces éléments puisqu’on ne cesse de les nier.» Le président rappelle que le tribunal n’est pas «saisi de la situation de l’Ukraine mais de faits de diffamation. Heureusement qu’on ne [lui demande pas] de se mêler de géopolitique!»

«On peut parler du nazisme en Ukraine mais […] insister [autant] là-dessus rentre dans les narratifs du Kremlin.»

Cécile Vaissié, autrice du livre «Les Réseaux du Kremlin en France»

Cécile Vaissié est ensuite longuement interrogée par l’avocate de Gueorgui Chepelev. Me Assous lui reproche une erreur: avoir évoqué dans son livre un colloque organisé par l’association France-Royalistes qui a en fait été annulé. «Si vous aviez appelé les gens, ça vous aurait évité d’écrire deux pages complètement fausses.» L’absence de «contradictoire» (le fait de contacter les personnes mises en cause), est un des principaux reproches faits à Cécile Vaissié, qui assume cet aspect de sa méthodologie. Maître Assous lui demande ensuite de détailler la «volonté de déformer les faits, d’attaquer et de tromper» d’Olivier Berruyer évoquée dans le livre. Elle explique que dans une série de vingt billets sur l’Ukraine, neuf sont consacrés au phénomène néonazi. «Ça traduit une approche [biaisée]. On peut parler du nazisme en Ukraine mais […] insister [autant] là-dessus rentre dans les narratifs du Kremlin.» Me Assous affirme que plus de 300 articles sur l’Ukraine ont été publiés sur le site.

Les parties civiles dénoncent l’atteinte faite à leur réputation

Gueorgui Chepelev est la première partie civile à s’exprimer. «Je ne me reconnais pas dans le personnage décrit par Mme Vaissié, je ne partage pas sa vision du Kremlin, je ne suis pas un agent d’un autre pays, moralement et professionnellement douteux.» Il dit avoir choisi de coopérer avec l’ambassade pour faire avancer les idées de la société civile.

Véra Nikolski, fonctionnaire de l’Assemblée nationale, ancienne secrétaire du groupe d’amitié France-Russie de l’Assemblée nationale, et épouse de Djordje Kuzmanovic, est elle aussi citée dans le livre. «Pourquoi une plainte? Étant fonctionnaire de l’Assemblée nationale, ça me porte préjudice. Nous avons l’exigence d’une neutralité politique stricte et devoir de réserve. cela pose un problème de déontologie parlementaire. Ça peut potentiellement poser un risque grave pour ma carrière». Elle insiste sur le caractère administratif et «ingrat» du poste de secrétaire du groupe d’amitié France-Russie. Maître Terel, avocat de la défense, s’interroge sur le ruban de St-Georges qu’elle a porté en Russie symbole de la lutte soviétique contre le nazisme mais devenu aussi, selon les opposants russes, celui du soutien à Vladimir Poutine. Après une série de questions fermées, Maître Terel conclut: «Tout ce qui est écrit sur vous dans cet ouvrage est exact.»

«Elle n’a pris aucun contact. Elle ne s’est renseignée sur rien. Une fois entré en France, je voulais trouver un poste [d’enseignement], c’est comme si j’avais une ligne invisible sur mon CV qui dit "troll du Kremlin", comme par hasard on me refuse les postes.»

Pierre Lamblé, chercheur en littérature et blogueur

Son époux Djordje Kuzmanovic souhaite quant à lui «défendre [son] honneur. (...) Mme Vaissié insinue assez clairement que je suis agent du Kremlin.» Il rappelle avoir servi sous les drapeaux français en Afghanistan et explique qu’il était alors habilité à rencontrer des fonctionnaires du renseignement russe. «Imaginez le niveau de vérification et de contrôle pour rencontrer des gens du renseignement russe [en Afghanistan]. On n’envoie pas des gens négocier s’ils sont pro-Kremlin.» Il considère être critiqué parce qu’il critique lui-même l’Union européenne et l’OTAN. «Si on critique l’OTAN, alors on défend M. Poutine, c’est une façon de disqualifier une pensée libre.» «Comprenez-vous qu’on soit interloqué que quelqu’un qui a été officier puisse poster des photos à côté d’un portrait de Vladimir Poutine?», interroge Maître Terel. «La Russie est un allié!», s’exclame alors Maître Assous.

Djordje Kuzmanovic est également interrogé sur un billet où il attribue l'incendie de la maison des syndicats d'Odessa à l'extrême droite ukrainienne (alors que les coupables n'ont pas été identifiés par la justice), sur un autre article coécrit avec Véra Nikolski dans la revue Mouvements sur l'élection présidentielle russe de 2008 (article jugé favorable à Poutine), et sur sa participation à une manifestation «pour la paix en Ukraine» favorable aux séparatistes pro-russes du Donbass.

Pierre Lamblé, chercheur en littérature et blogueur, dénonce vertement l’ouvrage. «Elle n’a pris aucun contact, j’appelle ça du mépris pour les gens et de l’ignorance assumée. Elle ne s’est renseignée sur rien. Une fois entré en France, [il était à Tahiti, ndlr] je voulais trouver un poste [d’enseignement], c’est comme si j’avais une ligne invisible sur mon CV qui dit troll du Kremlin”, comme par hasard on me refuse les postes.»

Vient le tour d’Olivier Berruyer, fondateur du blog Les Crises. Il se présente comme «un citoyen engagé» et bénévole, certes dépourvu de compétences universitaires, mais qui cherche à «compléter» ce qui est publié dans les médias en proposant un autre point de vue. Il se dit enfant de mensonges médiatiques comme l'affaire des couveuses au Koweït et les faux charniers de Timișoara, et disciple de Noam Chomsky. «Vous semblez mal supporter la critique de votre propre travail» remarque Maître Terel. «En détruisant mon honneur et ma réputation, elle entrave ma liberté d’expression. Dans les trois mois qui ont suivi [la publication du livre], on n’a plus eu d’invitations.» Pour Olivier Berruyer, Cécile Vaissié a transformé un «réseau des gens opposés à la politique étrangère de Laurent Fabius» en «réseau pro-russe».

Hélène Richard-Favre, écrivaine et blogueuse, est la dernière partie civile à prendre la parole. «J’ai porté plainte car quand je lis que je suis un danger pour mon pays, je dois réagir.» Interrogée par Maître Terel sur ses contacts avec Laurent Brayard et Sébastien Hairon, deux mercenaires français ayant combattu en Ukraine aux côtés des séparatistes soutenus par la Russie, elle confirme les connaître «sur Facebook».

Qui bâillonne qui?

L’heure –tardive– des plaidoiries est arrivée. L’avocate de Gueorgui Chelepev prend la parole pour dénoncer une enquête à charge et demander 20.000 euros d’indemnisation. Maître Assous lui succède et attaque violemment Cécile Vaissié et Marie-Édith Alouf. «Ils hurlent à la tentative de déstabilisation, de censure, aux menaces aux attaques, on parle de mise à mort financière. C’est ridicule, idiot. Les bâillonneurs ce sont eux, ils savent pertinemment qu’en couchant votre nom dans un livre avec un tel titre, en l’associant à des gens considérés comme des ennemis, vous êtes disqualifié.»

Il fait ensuite l’éloge des parties civiles, qu’il présente comme des gens honnêtes et altruistes. «Nous ne sommes pas des complotistes, ce sont eux qui voient des complots et des réseaux partout. Il n’y a pas eu d’enquête sérieuse; il n’y a pas eu d’enquête du tout.» Il rappelle que le livre La France russe de Nicolas Hénin est paru peu après en s’appuyant notamment sur le livre de Cécile Vaissié, chez Fayard. «Des journalistes vont pouvoir diffamer, calomnier, en s’appuyant sur les livres de N. Hénin et de C. Vaissié». Il rappelle ensuite que que les invitations d’Olivier Berruyer aux universités d’été du PS et de la France insoumise ont provoqué des polémiques et ont été suivie d’une annulation dans le premier cas. «À partir du moment où vous êtes désinvités c’est la fin, ça valide la thèse comme quoi vous n’êtes plus fréquentable.» Alors que les témoins ont affirmé que les parties civiles appartiennent aux réseaux du Kremlin, «quand on leur demande des éléments précis qui prouvent l’appartenance au réseau, ils n’en ont pas, ils ont un mépris total pour la vérité. [...] Il n’y avait personne pour s’offusquer du fait de traiter avec des députés ouvertement nazis.» Évoquant une fois de plus le nazisme en Ukraine, il dit avoir compris que les députés de Svoboda étaient nazis à la lecture du blog d’Olivier Berruyer qui, selon lui, a fait un travail d’enquête sérieux et devrait être remercié.

«Il me compare vraiment à Faurisson?»

Cécile Vaissié, autrice du «Réseaux du Kremlin en France»

Maître Assous s’acharne une dernière fois sur Cécile Vaissié, faisant même un parallèle particulièrement douteux avec le négationniste Robert Faurisson, lui aussi universitaire, condamné définitivement en 1983, qui n’avait pas respecté la méthodologie d'un chercheur. «C’est exactement la même chose», ose-t-il. «Il me compare vraiment à Faurisson?», souffle Cécile Vaissié, estomaquée, à son avocat Maître Klugman. Maître Assous conteste qu’Olivier Berruyer ait un parti-pris sur l’Ukraine ou une volonté de «déformer les faits et de tromper son lecteur.» Il affirme que sans ce livre, l’ouvrage de Nicolas Hénin (La France russe) ou les critiques de Samuel Laurent, des Décodeurs du Monde, contre Olivier Berruyer n’auraient pas eu lieu. «Je vous demande de mettre fin au préjudice fait à l’honneur [des parties civiles] depuis trois ans», conclut-il.

Le ministère public renverse la situation

Il est 22 heures passées lorsque arrive l’heure des réquisitions. La procureure prend la parole. «Quelque chose se dégage de cette audience, c’est un procès qui est fait à un adversaire politique pour des raison idéologiques, résultat de la lecture des parties civiles, confirmé à l’audience par les réponses apportées par prévenus, témoins et parties civiles. Chaque camp a tenté de disqualifier l’autre.» Elle poursuit: «L’ouvrage est une analyse qui a vocation à dessiner une cartographie d’un réseau utilisé par le Kremlin pour étendre son influence sur la France. Il évoque des secteurs, des cibles, des acteurs qui ont des degrés d’action et de participation différents.»

Elle rappelle que ni le titre ni la quatrième de couverture n’ont été poursuivis et précise ce qui caractérise la diffamation. «L’imputation d’une opinion, si elle n’est pas illicite, ne constitue pas une diffamation; en l’absence de fait précis [imputé], il n’y pas de diffamation. Les parties civiles reprochent [à Cécile Vaissié] d’être assimilés par le livre à des agents du Kremlin. A mon sens, on ne peut pas le lire dans le texte.» A la surprise générale, La procureure décide alors de demander la relaxe des prévenues. «Je ne fais aucune réquisition». Les parties civiles sont sonnées; Cécile Vaissié et Marie-Édith Alouf, visiblement émues.

L’ombre du procès Kravtchenko

Maître Klugman est le premier à plaider pour la défense. Il convoque le souvenir du procès Kravtchenko, qui s’était tenu soixante-dix ans plus tôt, «jour pour jour» à la même 17e chambre du TGI de Paris. Ce dissident soviétique avait attaqué en diffamation l’hebdomadaire communiste Les Lettres Françaises, qui le qualifiait d’espion.

«Les réseaux du Kremlin sont les gens qui diffusent, consciemment ou pas, la vision du Kremlin. Y a-t-il une méprise absolue? Djordje Kuzmanovic ne partage-t-il des portraits de Vladimir Poutine sur Facebook? Oui effectivement, ce monsieur a un tropisme pro-Kremlin qui interroge. M. Chepelev est passé de manifestant devant l’ambassade russe à président d’un conseil contrôlé par l’État Russe pour organiser les diasporas. Aucun rôle prêté à Mme Nikolski dans le livre n’est faux. Je pourrais détailler cela pour chacune des parties civiles. Aucune ne figure dans ces réseaux du Kremlin par hasard ou par erreur.»

Maître Klugman évoque ensuite l’aspect «procédure-bâillon» de ce procès. «Je suis obligé de m’interroger […]: à quoi sert cette procédure où la moitié des propos ne peuvent être poursuivis? J’ai l’impression que ce ne sont pas Cécile Vaissié et Marie qui sont visées. C’est un signal envoyé [aux autres]: vous serez poursuivis même s’il n’y a pas matière, parce qu’on n’enquête pas sur le Kremlin en France.»

«J’entends dire qu’elle n’a pas fait une enquête sérieuse, c’est tout le contraire. À l’époque on ne parlait pas encore des ingérences russes présumées dans les élections; ce travail a été précurseur en France.»

Maître Terel, avocat de la défense

Maître Terel ouvre lui aussi sur un parallèle avec le procès Kravtchenko. Il poursuit. «À l’issue de ce procès, cette comparaison entre Mme Vaissié et Robert Faurisson, le faussaire de l’histoire, j’ai presque eu honte de l’avoir amenée devant cette chambre. Il faut la salire en public, il faut l’éteindre, il faut qu’elle se taise. J’entends dire qu’elle n’a pas fait une enquête sérieuse, c’est tout le contraire. À l’époque on ne parlait pas encore des ingérences russes présumées dans les élections; ce travail a été précurseur en France.»

Selon Maître Terel, les parties civiles ne contestent pas le fond du livre, mais lui reprochent des imputations qui n’y figurent pas. «On crée des passages qui n’existent pas en les tordant. […] J’ai hésité à soulever la nullité. On a tenté de se rattraper avec ce terme de réseau. Mme Vaissié en donne une définition sociologique page 24: […] les relations que les individus entretiennent entre eux.» Il conclut sur le caractère de «bâillon» que les deux parties se renvoient mutuellement. «On a dit que c’était un livre-bâillon, mais les gens qui sont présents ici ont continué de publier très librement et de s’exprimer. [En revanche] c’est un modèle de procédure-bâillon. Nous vous demandons de tenir compte de l’utilité, de l’intérêt général de cet ouvrage.»

Après une dernière intervention du président et de Marie-Édith Alouf, le procès s’achève. Il n’est pas loin de minuit. À l’extérieur du tribunal, Djordje Kuzmanovic et Maître Assous s’expriment devant les caméras de RT France –seule chaîne de télévision à couvrir le procès– et les micros de Sputnik. Fidèle à sa stratégie de défense, l’avocat qui est aussi celui de RT France affirme que pour faire taire une personne, on l’accuse d’être pro-russe ou complotiste, comme auparavant on accusait à tort d’antisémitisme. Le délibéré sera rendu le 31 mai. Il sera sans nul doute suivi avec attention par les journalistes, chercheurs et chercheuses indépendantes qui travaillent sur la désinformation du Kremlin et ses relais.

Antoine Hasday Journaliste

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