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Quatre ans après son élection, Justin Trudeau ne fait plus rêver personne

Temps de lecture : 10 min

À quelques mois des élections fédérales, le Premier ministre canadien fait face à un scandale politique qui déchire son parti. Il ne peut que difficilement compter sur son bilan pour se relever.

Conférence de presse de Justin Trudeau, le 7 mars 2019 à Ottawa | Dave Chan / Getty Images / AFP
Conférence de presse de Justin Trudeau, le 7 mars 2019 à Ottawa | Dave Chan / Getty Images / AFP

Tout avait si bien commencé: en octobre 2015, un jeune premier prend le pouvoir au Canada, appuyé par une forte majorité au Parlement. Lorsque des journalistes lui demandent pourquoi il a choisi un Conseil des ministres paritaire, sa réponse est déroutante de simplicité: «Parce qu'on est en 2015.»

Un mois plus tard, il porte un message fort à la COP21 de Paris: «Canada is back», le cancre qui traîne depuis de longues années un cartable alourdi de sables bitumineux entend changer de comportement. Réconciliation avec les nations autochtones, leadership féministe et vert, coopération internationale humaniste: le progressisme s'installe à Ottawa sous les traits charmeurs de Justin Trudeau, et la planète fond pour lui.

Délicate affaire SNC-Lavalin

Trois ans et demi plus tard, le vernis a craqué: si les élections avaient lieu aujourd'hui, Justin Trudeau serait battu par le peu charismatique Andrew Scheer, chef du Parti conservateur. Et il ne peut accuser le dégagisme ambiant pour sa déroute: la légalisation du cannabis est la seule réalisation majeure à son actif. Ailleurs, c'est la pagaille.

Le Parti libéral de Justin Trudeau traverse une crise majeure depuis que la ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould, aussi procureure générale du Canada, a démissionné, le 12 février 2019. Cette dernière dénonce des pressions indues venant du cabinet du Premier ministre afin qu'elle renonce à des poursuites judiciaires contre la société SNC-Lavalin, impliquée dans un scandale de corruption en Libye.

Jody Wilson-Raybould entendue dans l'affaire SNC-Lavalin devant le Parlement canadien, le 27 février 2019 à Ottawa | Lars Hagberg / AFP

Justin Trudeau voulait un règlement hors cour, car si ce bureau d'études employant 50.000 personnes dans le monde est condamné, il sera exclu de tout contrat gouvernemental, son avenir sera donc compromis.

Le symbole est ennuyeux: un homme se présentant comme progressiste faisant lourdement pression, accompagné d'une dizaine d'autres membres du Parti libéral, sur une femme ministre, autochtone de surcroît. «L'imposteur», telle a d'ailleurs été la une choc de la revue Maclean's après cette histoire.

Une autre ministre, Jane Philpott, a démissionné par solidarité avec Jody Wilson-Raybould, laissant entrevoir des divisions grandissantes au sein du parti au pouvoir.

Mais cette «imposture» se constate aussi dans d'autres domaines, provoquant des relations tendues avec le reste du monde et entretenant un climat malsain à l'intérieur même de la Confédération canadienne, immense pays peu peuplé dont les provinces (équivalents des États américains) ont des intérêts divergents.

Sables bitumineux et greenwashing

Le Canada souffre d'un cancer: ses sables bitumineux de la province de l'Alberta, qui émettent à eux seuls 10% des émissions de gaz à effet de serre (GES) du pays. Ce pétrole est l’un des plus polluants du monde, à tel point qu'en 2015, la revue Nature prévenait que pour limiter à 2°C la hausse de température par rapport à l'ère préindustrielle, le Canada devrait laisser 85% des réserves prouvées dans le sol. Mais Justin Trudeau raisonne différemment: les sables bitumineux peuvent aider à financer la transition écologique, argue-t-il.

En novembre 2015, peu avant la conférence de Paris sur le climat, l'Alberta présente son tout premier plan de réduction des GES. Un parterre de vedettes écolos et de représentants de l'industrie pétrolière entourent la Première ministre de cette province, Rachel Notley, qui annonce la fermeture progressive des centrales au charbon, l'instauration d'une taxe carbone et un plafonnement des émissions des sables bitumineux (à cent mégatonnes d'équivalent CO2 par année en 2030, contre soixante-dix aujourd'hui).

Quand on regarde ce plan de plus près, il a toutes les caractéristiques du greenwashing: il s'agit de libérer des «crédits carbone» afin de poursuivre la croissance de l'exploitation des sables bitumineux. Alors que l'on sortait 2,6 millions de barils par jour du sol albertain en 2016, on en extraira 4,5 millions quotidiennement en 2040.

Mais pour exporter cette quantité toujours grandissante de pétrole, il faut construire des oléoducs, qui soulèvent une forte opposition dans les territoires traversés, les risques de déversement étant particulièrement élevés.

Fin 2016, Justin Trudeau passe en force en autorisant l'expansion du pipeline Trans Mountain, long de 1.000 km et débouchant sur l'océan Pacifique non loin de Vancouver, en Colombie-Britannique. L'année suivante, la population de la province élit une coalition de gauche (incluant les Verts), qui entend imposer un suivi environnemental plus strict au projet mené par la compagnie Kinder Morgan.

Manifestation contre l'extension du pipeline Trans Mountain, le 10 mars 2018 à Burnaby, en Colombie-Britannique | Jason Redmond / AFP

Oui, mais dans ce méli-mélo canadien où les compétences sont divisées entre le gouvernement fédéral et les provinces, la Colombie-Britannique peut-elle faire appliquer sa juridiction environnementale à un oléoduc régi par des lois fédérales? Les tribunaux sont convoqués, l'Alberta est furieuse, Kinder Morgan fait connaître son inconfort et menace de jeter l'éponge…

Sûr de son fait, Justin Trudeau hausse le ton et décide de nationaliser le projet d'oléoduc: il dépense 4,5 milliards de dollars (soit près de 3 milliards d'euros) de fonds publics pour se l'approprier et garantir qu'il sera bel et bien construit. Pourtant, rien n'est moins sûr: en août 2018, la Cour d'appel fédérale a statué que les Premières nations n'ont pas été adéquatement consultées avant l'approbation de ce projet, et toute une –longue– partie du processus est donc à refaire.

Provinces incontrôlables

En résumé, l'ambiance est délétère entre les provinces pétrolières (l'Alberta et sa voisine du Saskatchewan) et les provinces plus «vertes» (la Colombie-Britannique et, de l'autre côté du pays, le Québec, qui a aussi fait capoter un projet de méga-oléoduc en 2017). L'Alberta a menacé de limiter ses livraisons de pétrole à la Colombie-Britannique, afin d'y faire monter les prix de l'essence.

Jason Kenney, le probable futur Premier ministre albertain (les élections ont lieu ce printemps), veut tenir un référendum pour que soit revue la manière dont sont calculés les transferts d'argent entre les provinces –en ce moment, le Québec en est le principal bénéficiaire. «Si les autres coins du pays veulent continuer à recevoir les richesses de l'industrie pétrolière de l'Alberta, ils doivent participer, au moins avec les pipelines», a-t-il affirmé à Radio-Canada.

Autre bide du gouvernement Trudeau: sa difficulté à faire accepter une taxe carbone aux provinces qui n'en ont pas déjà adopté une de leur plein gré. Celle qu'il a créée est pourtant peu ambitieuse: son prix est bas (vingt dollars la tonne d'émissions de CO2, montant à cinquante dollars au bout de trois ans, soit treize et trente-trois euros) et les revenus seront en grande partie reversés aux ménages. Mais les quatre provinces concernées (Saskatchewan, Manitoba, Ontario et Nouveau-Brunswick), qui sont gouvernées par des conservateurs, ne l'entendent pas de cette oreille et attaquent la constitutionnalité de cette taxe en justice.

Avec toutes ces péripéties, il n'est pas surprenant de constater que le Canada ne sera pas en mesure d'atteindre ses cibles de réduction d'émissions de GES. Pire, chaque année voit augmenter l'écart entre les résultats et les intentions.

Ces dernières étaient pourtant peu ambitieuses (réduction de 30% entre 2005 et 2030) et avaient été fixées par le précédent gouvernement de Stephen Harper, un homme pourtant réputé pour sa politique anti-environnementale. Malgré ses belles paroles, Justin Trudeau n'a pas fait mieux.

Finances mal maîtrisées

Lorsqu'il accède au pouvoir en 2015, Justin Trudeau succède à un gouvernement qui n'a pas hésité à infliger des coupes budgétaires importantes aux services publics. En campagne électorale, le candidat du Parti libéral annonce que ses premiers budgets seront déficitaires afin d'encourager la croissance, mais que l'équilibre sera rétabli en 2019, avant les élections suivantes.

La première partie de la promesse est remplie de manière spectaculaire, avec dix-neuf milliards de dollars (soit 12,6 milliards d'euros) de déficit en 2016-2017 et 2017-2018 –sachant qu'une somme similaire est attendue pour cette année. La seconde, en revanche, est reportée: il faudra attendre au moins 2040, de l'avis du ministère des Finances, pour revoir un budget équilibré à Ottawa.

Le premier mandat de Justin Trudeau n'a pas été un long fleuve tranquille: il a dû affronter l'orage Trump et ses velléités de taxation sur l'acier, l'aluminium et le bois d’œuvre canadien, ainsi qu'une longue renégociation de l'Alena.

Signature du nouvel accord de libre-échange entre les États-Unis et le Canada par Donald Trump et Justin Trudeau, le 30 novembre 2018 à Buenos Aires (Argentine) | Saul Loeb / AFP

Bon an mal an, le Canada s'en est sorti honorablement sur le plan économique: 3% de croissance en 2017, puis 1,8% en 2018. C'est pourquoi les déficits enregistrés ne paraissent pas trop importants: la dette du gouvernement fédéral tourne toujours autour de 30% du PIB, et celle totale du pays, incluant les dettes des provinces, représente 88% du PIB. Mais en cas de crise économique –que l'on annonce de plus en plus imminente–, la marge de manœuvre du gouvernement sera limitée pour relancer la machine.

Et la pire bombe se trouve du côté des individus: le ménage canadien moyen est endetté à plus de 170% de ses revenus. Sur l'ensemble du pays, cela représente une dette cumulée de 2.000 milliards de dollars, soit 1.320 milliards d'euros.

La moindre hausse des taux d'intérêt pourrait avoir des conséquences catastrophiques. Et si cela arrive, on se demandera pourquoi le gouvernement ne s'est pas ménagé des surplus budgétaires lorsque la situation économique était meilleure.

Diplomatie aux abois

Au niveau planétaire, le Canada a une réputation de gentil; il a été à l'origine de la création des Casques bleus, a défendu le multilatéralisme et l'aide au développement. Le règne de Stephen Harper (2006-2015) a toutefois été marqué par un certain militarisme, un mépris de l'Onu et un appui indéfectible à Israël.

«En 2015, Justin Trudeau a promis le retour du Canada sur la scène internationale, rappelle Jocelyn Coulon, ancien conseiller du tout premier ministre des Affaires étrangères de Justin Trudeau, Stéphane Dion. Non seulement cela ne s'est pas concrétisé, mais quatre ans après son élection, notre situation est très embarrassante. Le Canada se retrouve dans la situation exceptionnelle où il entretient des relations tendues sinon exécrables avec les quatre grandes puissances mondiales: les États-Unis, la Russie, la Chine et l'Inde.»

À l'instar de son père Pierre Elliott Trudeau, chantre du multiculturalisme canadien, Justin Trudeau défend la diversité et se distingue par son attitude accueillante à l'égard des réfugiés. Mais en février 2018, il couvre le Canada de honte à l'occasion d'un séjour en Inde.

Avec sa famille, il se promène aux quatre coins du pays, arborant chaque jour une tenue traditionnelle différente. Ce voyage, supposément diplomatique, se transforme en un véritable fiasco: le Premier ministre indien Narendra Modi reçoit son homologue canadien de manière expéditive, seulement plusieurs jours après son arrivée. Pire, l'invitation d'un séparatiste sikh extrémiste à une réception canadienne jette un froid entre les deux pays.

Justin Trudeau et sa famille à Amritsar, en Inde, le 21 février 2018 | Narinder Nanu / AFP

De l'avis de nombreux spécialistes, l'amateurisme observé en Inde est un élément marquant de la politique internationale de Justin Trudeau. En témoigne l'affaire Huawei: le Canada a arrêté la directrice financière du géant chinois des télécoms, en transit à Vancouver, sur demande des États-Unis, qui lui reprochent d'avoir fait affaire avec l'Iran. Ce faisant, il s'est mis dans une position hautement inconfortable, coincé entre les deux super-puissances que sont les États-Unis et la Chine.

Il n'y avait pourtant pas de fatalité, selon Jocelyn Coulon: «L'ancien ministre des Affaires étrangères, John Manley, a dit après l'arrestation de la dirigeante chinoise que nous aurions dû faire preuve d'“incompétence créative” et avertir discrètement cette dirigeante de ne pas transiter par le Canada.» Au contraire, mis au courant plusieurs jours à l'avance de l'arrestation, Justin Trudeau n'a rien fait pour l'empêcher.

Malgré ce «service» rendu au voisin du sud, la relation américano-canadienne est au plus bas, la responsabilité incombant ici au caractère bouillant et imprévisible de Donald Trump. Et alors que la Russie est l'autre voisin du Canada, les deux pays ne se parlent pas.

«J'ai parlé récemment encore à un diplomate canadien qui connaît bien nos relations avec la Russie, poursuit Jocelyn Coulon: elles sont pratiquement inexistantes. Aucun pays occidental n'est dans cette situation.» Pour celui qui est maintenant chercheur à l'Université de Montréal, des calculs électoraux expliquent un tel snobisme envers la Russie: il y a au Canada un million d'électeurs et électrices d'origine ukrainienne –l'actuelle ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, est elle-même issue de cette communauté–, qui peuvent faire basculer le vote dans plusieurs circonscriptions.

Jocelyn Coulon n'hésite pas non plus à évoquer «un aveuglement idéologique de la part de dirigeants canadiens qui font de l'imposition des principes libéraux au reste du monde une véritable croisade». Il aura suffi d'un tweet du ministère de Chrystia Freeland, exigeant la «libération immédiate» d'activistes des droits des femmes, pour que l’Arabie saoudite expulse l'ambassadeur canadien et gèle les relations commerciales entre les deux pays.

«Le Canada est très inquiet des arrestations supplémentaires en Arabie saoudite de membres de la société civile et d'activistes des droits des femmes, dont Samar Badawi. Nous demandons aux autorités saoudiennes de les relâcher, tout comme l'ensemble des autres activistes pacifiques des droits humains.»

Le récent rapport du Canadian Foreign Policy Journal de l'Université Carleton d'Ottawa, publié le 12 mars 2019, accorde la note médiocre de C- à Justin Trudeau pour ce qui a trait à la diplomatie. «La nomination de Chrystia Freeland comme ministre des Affaires étrangères est le meilleur symbole de la diplomatie plus agressive et conservatrice du Canada, peut-on y lire. Sous sa gouverne, la politique étrangère du Canada ne démontre plus un engagement clair en faveur du multilatéralisme ou d'une diplomatie apaisée et constructive.»

Après le désaveu de Michaëlle Jean, qui a perdu son poste de secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie, le Canada risque bien d'échouer pour la deuxième fois en dix ans à obtenir un siège non permanent au Conseil de sécurité de l'Onu. L'étoile de ce pays nordique, tout comme la «marque» Justin Trudeau, continue de faiblir.

Rémy Bourdillon

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