Parents & enfants

Faut-il vraiment surveiller son langage devant ses enfants?

Temps de lecture : 7 min

Oui, papa et maman disent des gros mots. Mais on ne voit pas où est le problème, bande d'ectoplasmes.

Marcia Romano & Valérie Donzelli dans La Reine des pommes de Valérie Donzelli (2009). | Capture d'écran via YouTube
Marcia Romano & Valérie Donzelli dans La Reine des pommes de Valérie Donzelli (2009). | Capture d'écran via YouTube

Dans la séquence d'ouverture de Quatre mariages et un enterrement, Charles (Hugh Grant) et Scarlett (Charlotte Coleman) connaissent une panne de réveil qui les contraint à se préparer dans la précipitation afin de ne pas arriver (trop) en retard au mariage où Charles doit officier en tant que témoin du marié. Résultat: un enchaînement de «Fuck!» (traduit en français par «Putain!») qui donne à la séquence son rythme et sa saveur.

D'une façon générale, le gros mot constitue un ressort comique assez incontournable, même s'il est pas toujours utilisé de façon aussi charmante que dans le film de Mike Newell. Oui, charmante, vous avez bien lu. Car la façon qu'a Hugh Grant de prononcer chaque «Fuck!» avec cet admirable accent british rend infranchissable le fossé entre grossièreté et vulgarité. C'est une séquence qui semble n'avoir offusqué personne, pas plus qu'elle n'offusquerait qui que ce soit si le film sortait aujourd'hui.

L'autre façon d'utiliser les grossièretés dans les comédies, c'est de les faire répéter par des enfants, à l'image de ce qui vous est probablement déjà arrivé si vous avez l'épuisante joie d'être parent. Que celui ou celle qui n'a jamais laissé échapper un gros mot devant sa progéniture nous jette la première pierre. Que celui ou celle dont les mioches n'ont pas pris plaisir à répéter ce qui a immédiatement été identifié comme un mot interdit n'hésitent pas à nous en jeter une deuxième.

La clé du boys' club

Chez nous, la grossièreté est quasiment un art de vivre et un moyen de s'affirmer. Très tôt, parce qu'elle se sentait plus à l'aise dans les groupes de garçons et qu'il lui a fallu trouver un moyen de s'y faire accepter, la partie féminine du couple qui écrit cet article s'est forgée un vocabulaire fleuri qui lui a permis de devenir la fille de la bande.

Elle a alors commencé à ponctuer ses phrases de tonitruants «enculé» ou «de mes couilles» ou encore de «putain de merde». À l’âge adulte, intégrant la rédaction très majoritairement masculine d'un site de cinéma, elle a gardé ces habitudes de langage, puisqu’une fois encore elles lui permettaient de faire entendre sa voix.

La moitié masculine du couple, elle, s'est longtemps dissimulée derrière des apparences de gentil premier de la classe, propret et un peu ennuyeux. En vérité, seul dans sa chambre, le pseudo-enfant modèle insultait régulièrement les objets, les animateurs de radio libre, bref, tout ce qui ne pouvait pas l'entendre. Un défouloir qui ne faisait de mal à personne et permettait de s'assurer en toute lâcheté que personne n'aurait jamais envie de lui casser la gueule à cause d'un mot de trop.

Jamais sans gros mots

Avant la naissance de notre premier enfant, nous nous sommes posé la question: faudrait-il adopter un langage plus châtié? Il a rapidement été décidé que les gros mots ne seraient pas totalement proscrits, mais qu'il allait tout de même falloir réguler leur débit, afin que les premiers mots de notre fille ne soient pas «putain» et «mange-merde». Cette nouvelle phase de notre existence nous a tout de même permis de nous interroger sur les mots que nous employions et de nous demander si nos excès de grossièreté avaient un sens.

Par exemple, était-il vraiment normal qu'une fille, pour s'intégrer dans un groupe de garçons, doive forcément jurer comme un charretier? Est-ce qu'intégrer des codes dits masculins constitue la seule solution pour pouvoir devenir amie avec des mecs sans qu'ils aient forcément envie de vous tripoter ou de vous épouser? Et que penser du «besoin» d'insulter, y compris les pieds de table ou Max de Fun Radio?

«Pour moi, la grossièreté n'est pas un sport réservé aux hommes. Il n'y a aucune raison pour qu'on leur laisse le monopole sur les gros mots», répond Émilie, qui travaille dans une agence de communication. «Quand je suis arrivée à mon poste actuel, j'avais déjà un langage un peu fleuri. C'était tout à fait naturel, mais disons que ça a pu me servir à montrer aux uns et aux autres que j'avais de la personnalité et qu'il n'allait pas falloir me marcher sur les pieds. Inconsciemment, mon manque régulier de délicatesse a pu jouer en ma faveur. Mais je ne doute pas que d'autres personnes, y compris des femmes, aient pu gravir les échelons sans jamais dire un mot plus haut que l'autre.»

Émilie a constaté deux sortes de réactions face à son emploi régulier de grossièretés. «Il s'est passé la même chose dans mon agence de com que dans la cour de mon lycée, quinze ans plus tôt: j'ai senti l'admiration des uns et le dégoût des autres. On m'a dit que j'étais “vulgaire”. Confondre vulgarité et grossièreté est une erreur très fréquente chez les gens, en particulier lorsqu'ils s'adressent aux femmes. Une femme qui dit un gros mot, c'est forcément vulgaire, ça fait mauvais genre. Bigard qui raconte une blague sur le viol, là ça choque moins le Monsieur Tout-le-Monde: c'est gaulois, grossier, olé-olé, beauf, mais c'est lui donc ça passe.»

Un temps pour tout

Mère de deux filles de 4 et 9 ans, Émilie n'a jamais eu pour projet de diaboliser les grossièretés auprès d'elles. «C'est comme certains tatouages: mieux vaut peut-être les cacher quand on a un entretien d'embauche important ou quand on rend visite à ses grands-parents. J'explique à mes filles qu'il ne faut pas jurer à l'école, parce que c'est une question de respect de leurs enseignantes et de leurs camarades, et qu'elles risquent d'être punies de surcroît. En dehors, à condition qu'elles n'en abusent pas, je n'ai aucune intention de les museler.»

Pierre, père de trois enfants de 14 à 19 ans, partage cet avis. «Avec ma femme, on veille surtout à ce que certains gros mots soient proscrits, parce que discriminatoires ou oppressifs. On explique aussi que certains termes ne sont pas du tout voués à être utilisés comme des insultes. Je me rappelle un camarade qui employait le mot “juif” quand il considérait qu'on était pingres ou égoïstes. J'étais ado, sur le moment ça ne m'a pas frappé plus que ça, mais après coup j'ai compris que ce n'était pas tolérable. De même, le mot “enculé” est par exemple interdit à la maison. Mes gosses ont fini par adaopter la phrase “Ce n'est pas une insulte, mais une pratique récréative”, que ma femme leur a souvent répétée.»

Reste que les injures non oppressives sont relativement rares et qu'il faudrait parvenir à réinventer notre éventail de grossièretés tout en évitant le sexisme ou l'homophobie. Par exemple, si elle est parvenue depuis bien longtemps à se débarrasser du mot «enculé» (qui est homophobe, oui), la co-autrice de ces lignes peine encore à ne plus dire «putain». Le co-auteur de l'article n'est pas en reste, puisque les premiers mots qui lui viennent lorsqu'il se cogne le petit doigt de pied contre un meuble sont généralement «fils de pute». Il ne s'en sert jamais contre des personnes, mais a conscience que l'employer contre des objets n'est pas franchement plus respectueux à l'égard des prostituées et de leurs enfants éventuels.

Fort heureusement, d'autres ont réfléchi au sujet. C'est le cas des Georgette Sand, stimulant collectif féministe dont Libération relayait les propositions en 2014 (de «fin de série» à «jus de poubelle»), ou encore d'Alter Visio, asso belge de jeunes LGBTQI, dont le groupe de travail a été mis en avant par la RTBF (avec des résultats comme «bouffissure de pus»). Et n'oublions pas le formidable «bois mes règles», apparu en 2012 sur Twitter grâce à une utilisatrice bien inspirée. Réservé aux personnes ayant un utérus, évidemment.

Dans un billet de blog bien senti, publié en 2015 à la suite du succès croissant de la merveilleuse injure qu'elle avait lancée trois ans auparavant, la même @KanyeWesh s'inquiétait d'ailleurs de la façon dont les gens allaient se l'approprier. «J'ai peur de sa réutilisation [...] que ce soit utilisé à des fins oppressives», pouvait-on notamment lire. La sanité d'une insanité dépend aussi de qui l'utilise et de ce que chacune et chaun en fait.

On peut aussi piocher dans le vocabulaire du capitaine Haddock, si prolifique en matière de jurons que le tintinophile Albert Algoud a fini par leur consacrer un ouvrage. Chaque entrée du dictionnaire n'est pas garantie sans oppression (traiter quelqu'un de bachi-bouzouk, ce qui désigne un cavalier de l'armée ottomane, ou de sapajou, petit singe venu d'Amérique du Sud, n'est pas forcément anodin). Mais des termes comme «moule à gaufres», «ectoplasme» ou «anacoluthe» ne font a priori de mal à personne.

Cartons jaunes

Dans les familles où les gros mots ne sont pas tabous (à condition d'être bien choisis), il semble que les enfants vivent assez bien le fait qu'une grossièreté soit prononcée de temps à autres. «J'en ai notamment parlé avec ma fille aînée», raconte Émilie. «Elle m'a expliqué qu'elle prenait certains de mes gros mots comme des signes de ras-le-bol ou d'intense fatigue, et qu'elle trouvait ça vachement moins oppressant que si je me mettais à hurler, comme le font certains parents de ses copines. On se rassure comme on peut, mais j'ai effectivement l'impression que mes écarts de langage sont bien mieux vécus par mes filles que si je passais mon temps à les engueuler à plein volume.» De même, on constate chaque jour sur les réseaux sociaux comme dans la «vraie vie» à quel point certaines paroles totalement dépourvues de mots grossiers peuvent pourtant être plus obscènes, plus violentes et plus insupportables que bien des noms d'oiseaux.

C'est exactement comme cela que le duo à l'origine de cet article, qui cohabite avec un trio d'enfants et un trio de chats, voit les choses. Chez nous, tandis que certains gros mots ressemblent simplement à des façons de ponctuer les phrases (avec modération), d'autres font office de cartons jaunes qui indiquent à ces jeunes gens qu'il serait peut-être temps de changer de comportement, d'obéir enfin ou de ranger le capharnaüm qui leur sert de chambre. Sans quoi ça risque de chier dans le ventilo.

Utilisé avec parcimonie, c'est un procédé qui fonctionne. Peut-on élever correctement ses enfants sans crier ni jurer? Bien entendu. Respect aux parents qui y parviennent et ont fait de l'éducation positive un cheval de bataille. Chez nous, ça se passe légèrement autrement. Ce qui n'est pas une raison pour venir nous casser les gonades.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

Lucile Bellan Journaliste

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