Culture

«L’homme qui a surpris tout le monde», et le film aussi

Temps de lecture : 3 min

Surgi de la steppe russe, ce conte singulier et transgressif révèle surtout une remarquable puissance de mise en scène.

Evgeniy Tsyganov dans «L’homme qui a surpris tout le monde» | JHR Films
Evgeniy Tsyganov dans «L’homme qui a surpris tout le monde» | JHR Films

Le film commence. Il commence par un plan long et immobile. Un visage de femme, nue, et derrière elle, un peu flou, un homme. Il a les mains posées sur les oreilles de la femme. Ils ne bougent pas; ils ne parlent pas. On n’a pas la moindre idée de qui sont ces gens, personnages ou acteurs, ni de ce qu’ils font. Et c’est merveilleux.

Merveilleux de douceur, de nuances, de justesse. Plus tard viendront les tensions, la violence, l'étrangeté –sans rien perdre de cette acuité attentive.

Pour qui aime le cinéma, c’est un bonheur rare: rencontrer un film dont on ne sait rien, et pas plus des gens qui l’ont fait, et découvrir pas à pas, plan après plan, la justesse des images et des gestes, la densité des présences, la force des situations.

La ruse contre la mort

S’il accompagne le récit de ce qui advient à Egor, à sa femme, à son fils, à son beau-père et à tout le village de Sibérie où ils habitent, le film raconte –ou du moins laisse entrevoir– une foule d'autres histoires possibles en même temps.

Cela se passe aujourd’hui, mais à quelques détails près, cela pourrait être il y a trente, soixante ou cent ans.

Le village est perdu quelque part dans la taïga. Egor est un homme jeune et fort, garde forestier efficace et courageux, mari aimant et père attentionné, figure populaire de la petite communauté rurale. Il va mourir.

Egor (Evgeniy Tsyganov) et la chamane ivre (Elena Vononchykina) | JHR Films

Condamné par les médecins, il s’en remet à une ruse suggérée par une sorcière bien imbibée de vodka: il se déguise en femme, pour que la mort ne le trouve pas –avec des effets en cascade auprès de son entourage, qui formeront les rebondissements du scénario.

Une parabole contre le conformisme

Le héros viril en chemin vers une étonnante mutation | JHR Films

L’homme qui a surpris tout le monde est un conte, une parabole contre les conformismes, une manière de raconter les puissances vitales de la transgression.

Qu'il puisse être salvateur de sortir des cadres établis et des codes en vigueur, on le sait déjà –ce qui ne signifie pas qu’il ne faudrait pas le redire. Et particulièrement en Russie, où les conformismes de plusieurs âges –archaïque, soviétique, poutinien– semblent s’empiler de manière particulièrement étouffante.

Très incarné, très matériel et sensoriel, le film ne détourne pas le regard de la violence qui règne implicitement dans ce monde, et parfois y éclate de manière ravageuse. Obstiné, mutique, le passage à l'acte du travestissemnt du personnage viril et rassurant déclenche une réaction en chaîne.

Une intrigue, donc. Mais d’abord, mais surtout, la forêt. La famille attablée pour le petit déjeuner. L’épicerie du village. Le voisin. Les moutons. La barque à moteur sur le fleuve. Les outils pour travailler. Plus tard, le soutien-gorge, le maquillage.

Des choses, des lieux, des êtres dont la manière d’habiter l’écran rendra émouvant le combat solitaire de cet homme au milieu des siens, et contre les siens.

Un monde peuplé de forces invisibles

Un territoire hanté par des forces obscures | JHR Films

Soumis aux verrouillages de la religion, de la science, de la superstition, du machisme et de la haine de l’autre, le microcosme évoqué par le deuxième film de Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov, après Lieux intimes en 2013, est un territoire hanté de forces obscures et très anciennes, dont on ne doute pas qu’il ressemble à des endroits bien réels.

La manière de filmer suggère alors que cet archaïsme aux effets ravageurs n’est pas sans rapport avec des façons d’habiter un monde perçu comme peuplé de forces invisibles, forces surnaturelles peut-être, mais aux innombrables manifestations matérielles.

La femme chaman est certes une manipulatrice rusée, et alcoolique, mais pas seulement. Elle est aussi l'un des intermédiaires –il y en a d'autres– entre différents états du monde. Et finalement, c'est aussi le cas de Merkoulova et Tchoupov qui, avec des moyens en apparence très simples, des moyens de cadrage, de distance et de durée, d'attention aux visages et aux corps, semblent en avoir retrouvé les filtres et les charmes.

L'Homme qui a surpris tout le monde

de Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov, avec Evgeniy Tsyganov, Natalya Kudryachova.

Séances

Durée: 1h44. Sortie le 20 mars 2019.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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