Culture

Le français est devenu l'une des langues les moins chantantes au monde

Temps de lecture : 8 min

Comme toutes les langues, le français a une musique qui lui est propre. Sauf que la sienne est assez plate –du moins dans sa version standard.

Au fil des siècles, le français s'est «aplati». | Vancarlosfr via Pixabay
Au fil des siècles, le français s'est «aplati». | Vancarlosfr via Pixabay

Qui aurait cru qu’un «nénufar» provoquerait tant de discorde chez les amoureuses et amoureux de la langue française? Le français est sans cesse bousculé, il bouge, il se braque. Et c’est l’usage qui tranchera. Le débat public fait cependant une impasse assourdissante: et l’oral, dans tout cela?

En octobre 2018, l’accentuation persifleuse de Jean-Luc Mélenchon dans les couloirs de l’Assemblée a pourtant affolé les réseaux sociaux et provoqué une prise de conscience sur la glottophobie ambiante dans le petit monde parisien, où seul le «français standard», celui des médias nationaux, est toléré.

Un français oralement plat, que le linguiste Bernard Cerquiglini qualifie même de «très monotone». Il précise que notre langue est une «magnifique langue écrite»: «Plus qu'une mélodie, [elle] est une syntaxe». Et dès qu’une sonorité s’éloigne de cette plate monotonie, gare aux regards de travers.

Le linguiste Karol Beffa explique quant à lui que Michel Serres, «handicapé» par son accent du Lot-et-Garonne, avait certainement dû batailler davantage pour assoir sa crédibilité. Comme si un intellectuel ne pouvait pas parler avec un accent occitan.

Le français est prédisposé à la platitude sonore. Au XVIIIe siècle, Voltaire notait déjà qu'il disposait de moins d’accent tonique que d'autres langues européennes. La plupart des mots français ne sont effectivement pas accentués –une rareté que le français partage notamment avec le coréen.

Dans les autres langues, les mots ne sont pas seulement accentués pour créer une jolie mélodie, mais pour être intelligible. En espagnol, camino revêt une signification différente selon que l'accent se positionne sur l’une ou l'autre des syllabes: «je marche», «il marcha» ou «chemin». Omettre d'accentuer relève ainsi de la faute de grammaire, et pas seulement de l'erreur de prononciation.

«L’absence d’accent sur un grand nombre de nos mots a de quoi choquer un Anglais ou un Italien, pour qui chaque mot comprend un accent, expose le linguiste Mathieu Avanzi, créateur du blog Français de nos régions. Seuls les groupes de mots sont accentués en français.» Résultat, la population française est sourde à l’accent. Cela pourrait-il expliquer pourquoi elle peine tant à maîtriser les langues étrangères?

Paris, rouleau compresseur de l'uniformisation

Il fut un temps, pourtant, où le français était beaucoup plus mélodique qu'en cette France du début du XXIe siècle. Remontons deux siècles auparavant.

La plus grande rupture eut lieu sous la Révolution. Cette période charnière sur le plan historique permet l'ascension de nouveaux groupes sociaux. Par l’influence qu’il exerçait dans la jeune République d’alors, le peuple parisien des faubourgs imposa certaines de ses prononciations dans les cercles de pouvoir et, à terme, à toute la France.

Les personnes émigrées de retour en France après avoir fui la tourmente révolutionnaire remarquèrent que le son [r] était désormais grassaillé, c’est-à-dire prononcé «à la germanique» et non plus roulé, l’usage auparavant le plus chic. Elles s'étonnèrent également que l'on ne dise plus [françoués], mais [françés]. Désormais, «roi» ou «loi» ne se prononçait plus [roué] ou [loué].

En France, on trouve des survivances de ces sonorités en Bourgogne, chez des locuteurs et locutrices très âgées et patoisantes, ou au Pays basque. Mais elles sont restés plus vivaces en Suisse, en Belgique et surtout au Québec, demeuré plus éloigné de l’orbite parisienne.

On peut bien parler d'une attraction irrésistible exercée par Paris sur tout le reste de la francophonie, en France et ailleurs. Chez les créolophones des Caraïbes ou parmi les élites urbaines africaines, le désir de s'aligner sur ce prestigieux standard apparaît irrépressible. Et du fait de leur proximité, les Suisses et les Belges vivent dans une vraie insécurité linguistique.

Sans concurrence ni contrepoids, Paris est un hypercentre qui diffuse les codes de langage aux francophones du monde entier. Tout ce qui ne vient pas de la capitale française ne se répand guère.

La ville a toujours aimanté des personnes issues de la province comme de l'étranger, qui y débarquent avec leurs sonorités et leurs accents dans les valises. Rassemblées dans ce carrefour, les néo-Parisiennes et néo-Parisiens se neutralisent linguistiquement, gommant leurs particularismes régionaux, pour se fixer sur le français standard, celui véhiculé par les médias parisiens.

Cette volonté de se fondre dans le moule découle de l'intolérance totale dont fait preuve la population parisienne à l'égard des autres parlers, qu'elle traite comme elle traitait jadis les patois. «Si vous dites “septante” à Paris, vous êtes morts, garantit Mathieu Avanzi. Un enfant québécois qui arrive dans une cour de récréation française se fera traiter de caribou et perdra son accent en deux mois.»

Particulièrement puissant, ce rouleau compresseur de l'uniformisation aplanit tous les accents et gomme toutes les sonorités. La population parisienne elle-même n'est pas épargnée, qu'il s'agisse de l’accent faubourien gouailleur, celui du titi parisien que l’on pouvait entendre dans la bouche d’Arletti ou d’Édith Piaf, ou encore de l’accent bourgeois, que l’on retrouvait dans Les Visiteurs dans la bouche de Valérie Lemercier. Cette manière de parler «à la british» est probablement née avec les gouvernantes anglaises, plébiscitées par les familles chics au XIXe siècle: leur distinction était telle que les maîtresses de maison se seraient mises à les imiter. Sauf que deux siècles plus tard, cet accent a presque disparu.

Sonorités disparues, musicalité affaiblie

Grâce aux premiers enregistrements audio dont nous disposons, on peut constater qu'en un siècle, le français standard a perdu de sa musicalité. C’est le linguiste Fernand Brunot qui nous a légué les premières archives de la parole. La prosodie y était plus mélodieuse, et la gamme de sons plus étendue.

C’est que l'on respectait encore une multitude d’oppositions de longueur. Rien qu’à l’oreille, on pouvait par exemple entendre des féminins et des pluriels aujourd’hui imperceptibles: le [u] de «nue» et de «nus» était étiré par rapport au [u] plus bref de «nu» au masculin. S’exprimant plus lentement, l'ensemble des locuteurs et locutrices respectaient la brièveté ou la longueur des syllabes.

Ce système complexe était encore prescrit dans les dictionnaires Harrap's des années 1960. Il faut désormais franchir les frontières belges et suisses pour l’entendre. «Pour nos voisins, ne pas respecter ces oppositions de longueur serait aussi étrange que de prononcer [po] à la place de [pu]», décode Mathieu Avanzi. En France, on charrie la population suisse pour sa soi-disant lenteur d'élocution, mais c’est surtout qu’elle applique encore les règles d'autrefois.

D’autres subtilités sonores ont également disparu. Le français standard distingue de moins en moins «brun» de «brin» ou «et» de «ais», tandis que le [a] de «pâte» s’assimile à celui de «patte», pourtant nettement différencié au Québec. En matière de prononciation, le français standard s'est laissé aller à la facilité.

Façon de prononcer «patte» et «pâte» en fonction de l'âge | Avec l'aimable autorisation de Mathieu Avanzi

À ces sonorités disparues s’ajoute une perte de musicalité. Une langue est plus ou moins mélodieuse en fonction des montées ou des descentes. Sans ces mouvements de haut en bas, la langue est plate. En Suisse romande comme allemande, on monte si haut qu’un Français les croirait crier. Sur le continent africain, les interférences avec les langues locales apportent beaucoup de musicalité aux accents français.

Évidemment, cet escalier mélodique varie en fonction des situations de vie et des personnalités. Mais de manière générale, il ne monte pas très haut dans le français standard.

En dépit de sa pauvreté musicale, ce français «aplati» demeure attractif. En 2017, l'application d'apprentissage de langues Babbel a ainsi élu l'accent français comme «le plus sexy au monde» à l'issue d'un vote auprès de 15.000 de ses utilisateurs et utilisatrices dans le monde. Et sa monotonie contribuerait justement à sa popularité.

Les anglophones, par exemple, raffolent de l’accent frenchie tout raplapla. L’anglais, à côté, ce sont les montagnes russes en matière de prosodie, avec de sacrés pics d’accentuation. Le français, dans sa platitude, est presque unique au monde –un chic exceptionnel, en somme.

Montée de nouvelles rythmiques

Des tendances émergent à contre-courant de cette uniformité. L’un des phénomènes les plus spectaculaires a été l’apparition du parler dit «de banlieue», sorte d'accent du bitume.

Les banlieues ont non seulement engendré un argot spécifique, mais également un rythme rompant franchement avec le standard: une vraie transgression face au ton monocorde. Ce parler se démarque par de très fortes montées. Un «tu vois?» prononcé avec une montée en cloche et une grande rapidité d’élocution confère à l'expression une vraie musicalité.

On n’a guère réussi à mettre le doigt sur l’origine de cette prosodie. Des spécialistes l’ont cherché du côté de la langue arabe, mais l'hypothèse semble peu plausible, d’autant que les personnes locutrices du parler «de banlieue» ne parlent bien souvent pas l'arabe elles-mêmes.

Il s’agirait plutôt d’une ritualisation des formes les plus expressives du français; les tournures standards les plus accentuées seraient devenues la norme auprès d’un groupe désireux de se démarquer.

Le rap est l'un des meilleurs véhicules de ce parler. Sur les plateformes, il s’agit du genre musical le plus écouté en France. Les rappeurs et rappeuses apparaissent comme des poètes qui viendraient secouer une langue orale un peu trop lisse.

«Ils scandent, ils éructent, ils ont une manière de cracher la langue qui est aussi un signe d’appartenance, décrypte la linguiste Aurore Vincenti. Car parler avec cet accent est aussi un choix.»

Mais là encore, la glottophobie est forte. «Certains critiquent cet accent du bitume et stigmatisent le vocabulaire de leurs locuteurs, qu’ils jugent très pauvre, note la linguiste. Peut-être qu’ils n’emploieront pas les mots “vindicatif” ou “vespéral”, mais ce parler recèle une immense richesse en termes de ton et de musique. Beaucoup plus que le langage standard, sans intonation, qui est d’une grande pauvreté du point de vue du son.»

Toujours face à la norme, on a assisté à l'émergence d'un nouvel accent parisien: le e préposal. Popularisé par les sketches des inconnus «Les pétasses», il consiste à insister sur la fin de la phrase avec le son [an] ou [in]. C’est bien plus qu'une renaissance orale du «e muet», puisque l'on appuie sur un son final même quand il n’y a pas de voyelle: [bonjouran]. Cette façon de parler était déjà entendue au début des années 1970, «mais on identifie mal son ressort», reconnaît Mathieu Avanzi.

Face au refus croissant de l’uniformité, peut-être est-on à la veille d’un grand réveil des régions. Les réseaux sociaux offrent déjà un peu d'espace pour revendiquer les régionalismes lexicaux, comme on a pu le constater avec «l'effet chocolatine». Espérons qu'il en soit de même avec les accents et les sons, pour que le français assume enfin toutes les musiques qu’il charrie.

Frédéric Pennel

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