Boire & manger / Santé

Les allergies aux fruits de mer ne seront bientôt plus qu'un mauvais souvenir

Temps de lecture : 6 min

Les fruits de mer, mollusques et crustacés, font partie des huit allergènes responsables de 90% des réactions allergiques d’origine alimentaire. Et si un vaccin pouvait régler le problème?

Un jour prochain, les allergiques n'auront plus à se priver de homard. | Toa Heftiba via Unsplash
Un jour prochain, les allergiques n'auront plus à se priver de homard. | Toa Heftiba via Unsplash

Plateau de fruits de mer, bouillabaisse, arroz de marisco, paella aux fruits de mer, huîtres Rockefeller, homard Thermidor… Partager un dîner avec vos proches, un repas romantique ou fêter Noël sur une côte balayée par les vents est d’autant plus délicieux avec des fruits de mer.

Mais, quelques minutes seulement après avoir mangé des crevettes, du homard, du crabe, des palourdes, des moules, des huîtres ou des coquilles Saint-Jacques, peut-être vous est-il déjà arrivé de sentir vos lèvres ou vos paupières gonfler, d’avoir des plaques rouges sur le visage ou le corps, des démangeaisons, du mal à respirer… Si tel est le cas, il pourrait bien s’agir d’une allergie aux fruits de mer.

Intolérance chronique

L’allergie aux fruits de mer est un type de réaction immunitaire excessive induite par l’immunoglobuline E (IgE), un anticorps produit par les lymphocytes B.

Quand une personne allergique mange des fruits de mer, les IgE se lient à des allergènes, et en premier lieu à la tropomyosine, une protéine musculaire. Le complexe allergène-IgE s'attache alors aux mastocytes, des cellules intervenant dans la réponse immunitaire. Les mastocytes jouent un rôle-clé dans le processus inflammatoire, car ils contiennent de nombreux granules riches en médiateurs inflammatoires: héparine, acide hyaluronique et surtout histamine.

L’histamine, en particulier, joue un rôle central dans les réactions allergiques telles que les démangeaisons. Cette molécule de signalisation du système immunitaire peut augmenter la perméabilité des capillaires sanguins et avoir des effets sur les glandes muqueuses et les bronches.

La loi américaine de 2004 sur la protection des consommateurs et l’étiquetage des allergènes alimentaires classe les fruits de mer (crustacés et mollusques) dans le top huit des aliments les plus allergènes, aux côtés du lait, des œufs, des arachides, des noix, du blé, du soja et du poisson. À eux seuls, ces produits sont responsables de 90% des allergies alimentaires.

Contrairement aux allergies aux œufs et au lait de vache, auxquelles les enfants développent petit à petit une tolérance naturelle, l’allergie aux fruits de mer est chronique.

Les fruits de mer sont responsables du plus grand nombre de cas d’allergies aux États-Unis, au Canada, au Portugal et dans la région Asie-Pacifique, y compris à Hong Kong et Taïwan. Une étude multicentrique menée en Europe a révélé que 4,8% des adultes avaient une sensibilisation IgE à la crevette, qui atteignait dans certains endroits comme Zürich jusqu'à 7%.

Diagnostic peu fiable

Malgré l'impact élevé de l'allergie aux fruits de mer, son diagnostic et son traitement demeurent sous-optimaux. Le diagnostic clinique standard comprend un examen approfondi des antécédents du patient ou de la patiente, suivi d’un test cutané et d’une mesure du taux d’IgE spécifique des fruits de mer. Une réaction au test cutané d’au moins trois millimètres de diamètre et un taux d’IgE supérieur ou égal à 0,35 kUA/l (ou kilo-unité d’IgE allergène spécifique par litre) sont en général synonymes d’allergie aux fruits de mer.

Toutefois, les diagnostics de plus en plus nombreux ont mis en lumière les lacunes de ces procédures conventionnelles. Basés sur des extraits de fruits de mer, le test cutané et la mesure du taux d’IgE ont une spécificité faible, de 50% seulement. Cela signifie que 50% des gens ayant un résultat positif à ces tests sont susceptibles de ne jamais manifester de symptômes cliniques d’allergie aux fruits de mer.

Si les tests cutanés sont généralement efficaces, ils ont également plusieurs défauts. | British Society for Immunology via YouTube

Bien que les réactions à toutes les sortes de fruits de mer soient courantes, des études suggèrent qu'il existe des réactions allergiques variant selon les espèces ingérées. Vous pouvez par exemple être allergique à une espèce de crevettes et pas à une autre.

Dans la mesure où les tests ne permettent pas d’identifier une réaction croisée, il est souvent conseillé aux patientes et patients présentant des réactions allergiques à une sorte de fruits de mer de les éviter tous.

Le test de provocation oral, qui consiste à donner à une personne des quantités croissantes d’un aliment pour déterminer si elle présente ou non une allergie alimentaire, reste la référence absolue. Mais ce test coûteux et risqué requiert d’importantes ressources et du temps. La réticence de la patientèle, qui craint la survenue d’effets secondaires, empêche la mise en œuvre de cette procédure en milieu clinique.

Traitement à améliorer

Il n’existe malheureusement pas encore de traitement «actif» capable de désensibiliser les personnes allergiques aux fruits de mer. On leur conseille de ne pas consommer ceux qui déclenchent l'apparition de symptômes, de bien lire les étiquettes afin d’éviter une ingestion accidentelle, de prendre des antihistaminiques pour soulager les symptômes bénins et, en cas de choc anaphylactique, d’utiliser un auto-injecteur d’adrénaline (un appareil portatif qui libère de l’adrénaline par injection intramusculaire, afin de décontracter les voies respiratoires). Cependant, aucune de ces mesures directes ne guérit l'allergie.

On pourrait parvenir à une désensibilisation alimentaire et à l’instauration d’une tolérance en «rééduquant» le système immunitaire grâce à l’introduction de petites doses de l’aliment incriminé, que l’on augmenterait au fil du temps.

Toutefois, les protocoles existants ont leurs limites et l’efficacité d’une telle tolérance acquise fait débat. L’adhésion de la patientèle au traitement est faible, car celui-ci est long (deux à cinq ans), coûteux (de 800 à 1.000 dollars par an, soit 700 à 885 euros) et il présente le risque de développer des effets secondaires allergiques.

Pour combler ces lacunes, notre équipe a choisi de concentrer ses efforts sur l'évaluation de l'intérêt de l’immunothérapie orale basée sur les peptides. Lesdits peptides sont de petits fragments de tropomyosine possédant la capacité, de part leur nature moléculaire, de modifier le système immunitaire. Nous élaborons aussi des hypoallergènes de tropomyosine de crevettes (dérivés de la tropomyosine, les hypoallergènes en sont des versions modifiées pour être moins allergéniques), ainsi que des vaccins à base d’hypoallergènes. Les hypoallergènes, qui possèdent une moindre réactivité IgE, risquent moins de déclencher des réactions allergiques.

Piste vaccinale

Nous avons également adopté le concept de la vaccination par ADN, qui consiste à injecter une séquence de l’hypoallergène dans un petit morceau d’ADN bactérien circulaire (ou plasmide).

Quand il est absorbé par les cellules du corps, ce morceau d’ADN circulaire est utilisé par la machinerie cellulaire pour produire la protéine hypoallergénique. Le système immunitaire, qui considère ces protéines comme des corps étrangers, déclenche une réaction.

La production continue de protéines hypoallergéniques par les cellules du corps après l'injection du vaccin «éduque» le système immunitaire, comme dans l’immunothérapie conventionnelle (la «désensibilisation»), mais avec moins d’injections.

Cette approche combinée présente à la fois les avantages d’une stabilité vaccinale améliorée, d’une fabrication à grande échelle relativement aisée, d'un nombre d’injections réduit et d'une durée de traitement plus courte, ce qui diminue le coût de l’immunothérapie.

Christine Wai explique son projet de vaccin ADN hypoallergénique.

Les expériences menées chez l’animal révèlent que trois injections de ce vaccin ADN hypoallergénique aboutissent à une réduction de 70% du niveau d’IgE, accompagnée d’une augmentation du nombre et de l’activité des cellules immunitaires dotées de fonctions régulatrices.

Ces résultats suggèrent que ce vaccin pourrait constituer un traitement valable en vue d’induire une immunotolérance contre les allergies aux fruits de mer, laquelle pourrait être obtenue avec beaucoup moins d’injections et sur un laps de temps plus court.

Toutefois, le pVAX1, seul plasmide homologué par l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux, a une immunogénicité (capacité à induire une réponse du système immunitaire) limitée chez l’être humain. Par conséquent, les vaccins ADN élaborés à partir du pVAX1 ont eux aussi une capacité limitée à provoquer des réactions immunitaires.

Les étapes suivantes consisteront donc à utiliser des plasmides optimisés pour concevoir la prochaine génération de vaccins, et à étudier leurs effets et leur mécanisme d'action. Nous espérons être capables de proposer une option prometteuse à l’avenir. Et en attendant, prudence sur le homard.

Traduit de l’anglais par Catherine Biros pour Fast ForWord.

Créé en 2007, Axa Research Fund soutient plus de 500 projets à travers le monde portés par des chercheurs et chercheuses de cinquante-et-une nationalités. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site du Axa Research Fund.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Christine Wai Doctorante en biologie

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