Boire & manger / Égalités

La révolution écologique commence par faire soi-même ses yaourts

Temps de lecture : 6 min

Ça a l'air débile, dit comme ça, mais c'est un geste bien moins anodin que vous ne le pensez.

«À partir de là, ça a été l’engrenage classique: tu bannis l'essuie-tout, tu vires les produits ménagers toxiques, tu fais toi-même tes yaourts.» | Stgortol via Pixabay
«À partir de là, ça a été l’engrenage classique: tu bannis l'essuie-tout, tu vires les produits ménagers toxiques, tu fais toi-même tes yaourts.» | Stgortol via Pixabay

Ça fait longtemps que je ne vous ai pas parlé de mon lombricomposteur. «Mais quand est-ce qu’elle va arrêter de nous emmerder avec son lombricomposteur, celle-là?»

Vous aurez compris que le lombricomposteur est une métonymie (d’ailleurs, je devrais plutôt parler d’un mouchocomposteur, vu l’ampleur de l’invasion de mouches à l’intérieur). Mon mouchocomposteur m’a donc fait traverser toute une palette d’émotions et de sentiments que je vais tenter de résumer.

De l'huile de palme à la fondue de poireaux

Au début, il s’agissait avant tout d’un réflexe de panique. Il fallait faire quelque chose pour tenter de calmer mon angoisse écologique. Comme il existe une angoisse existentielle, notre monde est ainsi fait que nous souffrons désormais d’angoisse écologique.

Mais je me suis trouvée confrontée à une question délicate: qu’est-ce que j’allais bien pouvoir foutre dedans? Clairement pas le pot de ketchup. Mon alimentation ne comportait rien de compostable, elle était viriliste: de la viande, de l’industriel et du cholestérol –des trucs de vrais gars. Alors j’ai fait une chose absolument incroyable à l’échelle de ma vie: j’ai acheté des légumes.

J’étais hyper méfiante. Je veux dire les légumes, dans ma vision sexiste de l’alimentation, c’était de la nourriture de fille, donc de la non-nourriture, puisque les filles, elles ont des troubles alimentaires, c’est d’ailleurs pour ça qu’elles se forcent à avaler des trucs verts (si vous voulez une formation en diététique, n’hésitez pas à me contacter).

Tout cela, c’était avant que je me rende compte que la plupart des hommes autour de moi avaient eux aussi des troubles alimentaires, sauf qu’ils n’appelaient pas ça comme ça. Quand ils mangeaient trop –je veux dire bouffer jusqu’à l’écœurement–, ils ne se disaient pas du tout que c’était possiblement des symptômes de boulimie. Nan, c’est juste qu’ils avaient un «solide appétit» et qu’ils «profitaient de la vie».

Bref. J’ai découvert qu’on pouvait faire des plats comestibles avec des légumes (tant que c’est sous forme de pâtes). Le lombricomposteur m’a amenée à changer mon régime alimentaire, et à déconstruire mes stéréotypes sexistes sur l’alimentation. J’ai arrêté de boire des bidons d’huile de palme, et j’ai commencé à manger de la fondue de poireaux.

Je saute des étapes, mais en gros, ensuite, tout s’est enchaîné très vite. J’ai découvert que à peu près tout ce que j’achetais de plus ou moins «tout fait» pouvait être fait par moi-même. Prenons un produit type, la compote de pommes, et suivons l’évolution de notre consommation: packs de gourdes de compotes de pommes -> bocaux en verre de compote -> bocaux en verre de compotes bio -> kilos de pommes bio et locales pour faire soi-même la compote (bonus: épluchures au lombricomposteur). Évidemment, ça prend du temps (dans les quinze minutes) donc je n’en fais pas tous les jours, mais quand même.

À partir de là, ça a été l’engrenage classique: tu bannis l'essuie-tout de chez toi, tu vires les produits ménagers toxiques, tu arrêtes d’acheter des conneries dont tu n’as pas besoin, tu fais toi-même tes yaourts, tu pars faire tes courses avec tes manchons en tissu, etc.

De bonnes bases pour une révolte qui dure

C’est une multitude de nouveaux gestes que mes mains découvrent. À ce stade, je n’agis plus par panique, mais pour la joie simple qu’apporte le fait de mettre en adéquation mes idées et mes actions. Cela me procure un plaisir sans cesse renouvelé. Et même plus loin que l’harmonie, c’est le va-et-vient entre la théorie, l’écrit, les concepts, l’abstrait et la praxis, le concret, le manuel.

Mais clairement, ce n’est pas mon mouchocomposteur ou mon dentifrice solide qui vont arrêter la marée noire en cours sur la côte atlantique. Remarquez, ce ne sont pas non plus les blagues des mecs cyniques.

Être la meuf qui fait elle-même ses yaourts à boire, c’est s’exposer à des moqueries très particulières, une espèce de nouveau stéréotype sexiste: une femme pas très intelligente, gentille, bas du casque, qui croit bien faire en préparant ses ridicules yaourts –ridicules au vu de la gravité des phénomènes politiques qui sont en jeu mais dont elle est incapable de mesurer l’ampleur, puisqu’elle prépare des yaourts.

Dans ce stéréotype, on retrouve tous les marqueurs habituels du sexisme: infériorité intellectuelle des femmes, infériorité des tâches domestiques (les deux se répondant, bien sûr), supériorité de la politique classique qui doit passer uniquement par de grands discours fondés sur des abstractions.

Mais on oublie plusieurs choses concernant la meuf trop ridicule qui croit sauver le monde en faisant ses yaourts. Ou encore pire, la meuf qui fait elle-même les yaourts pour ses enfants –mais de toute façon, c’est une mère, donc elle est intellectuellement discréditée d’office (vous ne le saviez pas, mais il semblerait que nombre de personnes pensent que la grossesse annihile à jamais toute capacité intellectuelle. Avant, vous étiez un être humain avec des idées; après, vous êtes une maman, un être tout de douceur et d’instinct).

En tant que meuf qui fait elle-même ses yaourts, je peux vous dire que ma pratique manuelle quotidienne m’a amenée à lire beaucoup sur ces sujets, à débusquer mes propres présupposés et à entrevoir qu'autre chose est possible. Or je suis convaincue que pour qu’une colère soit constructive, il faut qu’elle soit solidement étayée. Une colère, c’est comme une maison: si elle repose sur des fondations branlantes, elle va s’effondrer au premier coup de vent, à la première baisse de motivation, au premier enfumage. Une colère constructive et constructible a besoin d’assises solides.

Passer par le «faire» individuel oblige à lire, à se renseigner, à découvrir les alternatives qui sont lancées un peu partout. Et tout cela, ce sont autant de bonnes bases pour une révolte qui dure. À chaque fois que je prépare mes yaourts à boire, je nourris ma colère et je m’évite l’ulcère auquel la colère à vide, la colère sans échappatoire me condamnait.

Un autre mode de vie est possible

Ensuite, la meuf qui fait ses yaourts à boire, elle est cohérente. Faisons un parallèle avec le sexisme, le racisme ou l’homophobie, parce que finalement, tout cela est lié. Il est bien évident que j’essaie de donner une éducation non sexiste à mes enfants, alors qu’ils sont immergés et socialisés dans un environnement sexiste. Jamais je ne me dirais: «Bah ça ne sert à rien, si les autres parents ne font pas pareil, pourquoi je m’emmerderais à lutter contre des moulins à vent? C’est tout le système qu’il faut changer.» On voit tout de suite que ça n’a pas de sens. De même, je ne vais pas laisser passer des remarques racistes sous prétexte que l'on vit dans une société raciste et que c’est une goutte d’eau dans l’océan de la dégueulasserie humaine.

Eh bien je vis ces gestes écolos un peu de la même manière. C’est une question de cohérence envers moi-même (enfin… niveau cohérence, on n’y est pas du tout. Je suis à peu près à trois millions de kilomètres d’une vraie cohérence, mais au moins, j’essaie. Comme le dit Julie, la créatrice du blog Banana Pancakes, «chaque geste ne vaut que si on est conscient du chemin qui reste à parcourir»).

Or cette cohérence m’apporte une sérénité de l’esprit dont j’avais besoin. Pas une bonne conscience du style «c’est bon, j’ai fait ma part, démerdez-vous avec le reste du bordel, j’ai un poireau à finir», non, l’inverse: constater simplement qu’il est possible à une échelle individuelle de modifier une partie de ses habitudes de vie et de (sur)consommation laisse entrevoir qu’à une échelle collective, un autre mode de vie est possible.

Quand j’étais jeune militante, la grande question pour aller sensibiliser aux causes d’extrême gauche, c’était: «Penses-tu que le capitalisme est un horizon dépassable?» Là, je constate dans ma cuisine que cet horizon, le monde tel qu'on nous le donne et qu’on nous explique qu’il est impossible à modifier, est modifiable.

On va être clair: si je peux avaler des légumes et faire moi-même des yaourts, alors la révolution écologique féministe est possible.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq. Pour vous abonner, c'est ici. Pour la lire en entier:

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