Médias / Culture

Supprimer Michael Jackson des «Simpson» est une erreur

Temps de lecture : 7 min

La Fox a escamoté l'épisode des «Simpson» qui parlait de la star, illustrant la tendance récente à se débarrasser purement et simplement d'œuvres devenues trop gênantes.

Image tirée de l'épisode «Mon pote Michael Jackson» des «Simpson» | Capture écran via YouTube
Image tirée de l'épisode «Mon pote Michael Jackson» des «Simpson» | Capture écran via YouTube

L'une des surprenantes conséquences de notre actuel réexamen culturel de la vie et de l’œuvre de Michael Jackson, c’est la disparition pure et simple d’un épisode de la série des Simpson.

«Mon pote Michael Jackson» («Stark Raving Dad», en version originale), premier épisode de la troisième saison, raconte comment Homer est envoyé dans un asile de fous où il rencontre un patient appelé Leon Kompowsky, qui prétend être Michael Jackson. Homer, qui ne sait pas qui est Michael Jackson, le croit, et une foule de cocasseries en découlent. Tout tourne autour du fait que c’est le vrai Michael Jackson qui prête sa voix à Leon, farce prolongée jusqu’au recours à un pseudo au générique.

Suite à la réémergence d’accusations de pédophilie à l’encontre de Michael Jackson, James L. Brooks, le producteur exécutif de la série, a annoncé début mars que cet épisode serait supprimé des programmes vendus aux chaînes, du streaming et même des futurs DVD des Simpson. Il n’existe plus. Mais attention, ce n’est pas un autodafé, on n’est pas en train de brûler des livres, avertit-il. «C’est notre livre à nous, a-t-il précisé au Wall Street Journal, et c’est notre droit d’en supprimer un chapitre.»

Implication minimale mais décisive

Si Brooks a raison de dire que Fox a le droit de retirer cet épisode, il se trompe lorsqu’il affirme que la démarche est comparable à la modification d’un livre en vue d’un nouveau tirage.

Consigner «Mon pote Michael Jackson» à la poubelle de l’histoire est une erreur, une insulte faite à l’art et à la télévision, qui s’inscrit dans une tendance croissante des entreprises à utiliser leur puissance collective et la mort des médias physiques pour limiter les dégâts auxquels elles sont exposées, en détruisant les œuvres d’artistes qui dérangent.

Les gens de bonne foi trouveront maintes façons intéressantes de se quereller autour de la manière de gérer la relation entre l’artiste et l’œuvre. Le récent traitement par Slate.com du documentaire Leaving Neverland et de Michael Jackson en atteste.

D’une certaine manière, il est impossible de savoir quoi faire de l’œuvre de personnes insupportables, violentes ou horribles, parce qu’au fond, nous répondons à cette question avec les tripes. Les principes et les raisonnements que nous appliquons ne font généralement qu’étayer des décisions que nous avons déjà prises. Comme pour la plupart des processus de réflexion, c’est notre cœur qui dicte à notre cerveau quoi penser, pas l’inverse.

Et lorsqu’il s’agit de «Mon pote Michael Jackson», cela devient encore plus compliqué. Ce n’est pas lui qui a écrit cet épisode, il n’y est même pas représenté visuellement et son nom n’y apparaît pas. Il prête sa voix à un personnage qui ne lui ressemble en rien et ne reçoit aucune reconnaissance au générique pour ça –le rôle est attribué à John Jay Smith.

La chanson que Leon interprète pour l’anniversaire de Lisa n’est même pas chantée par Michael Jackson, mais par un imitateur du nom de Kipp Lennon. Et lorsque cette chanson, écrite par Jackson, est apparue sur un album des Simpson, la paternité en a été attribuée à W.A. Mozart.

C’est une situation insolite: l’implication de Michael Jackson dans cet épisode est minimale, mais tout repose dessus.

Pratique paternaliste

Sincèrement, je ne sais pas si j’aurai envie de revoir «Mon pote Michael Jackson» dans un avenir proche, mais nul ne peut décider s’il va s’intéresser à des œuvres d’art s’il n’est pas autorisé à les voir. Retirer l’épisode des saisons proposées aux chaînes, où les téléspectateurs et téléspectatrices pourraient tomber dessus sans s’y attendre, peut éventuellement se comprendre, mais empêcher activement les personnes qui veulent le regarder de le faire, c’est autre chose.

Ici, le paternalisme –cette conviction que le public n'est pas capable de naviguer seul dans ces eaux ou ne doit pas y être autorisé– est flagrant. L’idée que cet épisode a contribué à donner à Michael Jackson une image familière et familiale peut mettre James L. Brooks, Al Jean et Matt Groening mal à l’aise, mais ils ont créé un objet d’une importance pérenne et, à l’instar de toutes les grandes œuvres culturelles, celle-ci n’appartient plus totalement à ses créateurs. À un certain niveau, elle nous appartient tous et toutes un peu.

Les grandes entreprises exercent un contrôle toujours plus lourd sur ce que nous pouvons voir ou non.

Sauf d’un point de vue légal. Ce verdict semble avoir été rendu avec la plus grande sincérité par les producteurs exécutifs de la série, mais la décision d’éliminer un programme n’a pas toujours et ne sera pas toujours forcément prise par les personnes qui l’ont écrit et produit.

À mesure que les médias physiques cèdent la place au streaming, les grandes entreprises exercent un contrôle toujours plus lourd sur ce que nous pouvons voir ou non –ce qui leur donne le pouvoir, d’une ampleur encore inédite, de faire disparaître des œuvres qui les gênent.

Que nous soyons d’accord ou pas avec telle ou telle occurrence de passage à la trappe, cette pratique est profondément dérangeante. Et son histoire l’est encore plus: enterrer des œuvres d’artistes politiquement controversés était par exemple l’un des éléments-clés de l’hystérie qui agitait la Commission parlementaire sur les activités anti-américaines dans les années 1940 et 1950.

Image de marque à protéger

S’il est possible que ces sociétés soient animées d’un réel désir de bien faire, il est en outre difficile de s'ôter de la tête le vague soupçon qu’à l’instar de la récente décision d’Amazon d’enterrer définitivement le film de Woody Allen A Rainy Day in New York, il s’agisse aussi de limiter la casse et de protéger l’image de la marque.

Il serait fort étonnant par exemple que «la vidéothèque intégrale de Walt Disney», qui devrait être disponible sur le futur service de streaming du conglomérat, inclue des films passés à la trappe depuis longtemps, tel le peu reluisant Mélodie du Sud. Ce film sera dans ce cas plus difficile à voir –ce qui est sûrement pour le mieux–, mais le passif de raconteur d’histoires racistes de Disney le sera tout autant –et c’est sûrement dommage.

Le fait qu’Amazon relègue A Rainy Day in New York aux oubliettes n’efface en rien le fait qu’il a financé ce film trois ans après que les accusations d’agressions sexuelles à l’encontre de Woody Allen formulées par sa fille avaient ostensiblement refait surface. En revanche, cela efface bien un moyen de se rappeler qu’il avait conclu ce contrat, tout comme retirer «Mon pote Michael Jackson» efface la preuve que Les Simpson ont collaboré avec Jackson.

Empêcher le public de voir ces œuvres envoie le signal que les personnes rescapées d’agressions sexuelles sont prises au sérieux, sans pour autant s’engager réellement dans la moindre réforme conséquente pour l’avenir. La possibilité de signer des contrats, financer des œuvres puis glaner les bons points aux yeux du public pour les avoir détruites continue de reposer intégralement entre les mains de ces entreprises.

Importance historique et culturelle

Quand il s’agit d’une œuvre escamotée comme I Love You, Daddy de Louis C.K., on se console en déplorant la perte d’un film dont la médiocrité fait l'unanimité. «Mon pote Michael Jackson», en revanche, est une œuvre d’art géniale, à l’indéniable importance tant historique que culturelle. En tant que premier épisode de la troisième saison des Simpson, c’est lui qui a lancé l’âge d’or tant aimé de la série, une période de génie prolongée qui a changé la télévision, les séries, l’animation et le sens de l’humour américain.

La place de cet épisode est dans un musée –préservé pour toujours, pas balayé dans un trou de notre mémoire.

Comme l’a exprimé Matt Zoller Seitz lorsqu’il a qualifié Les Simpson de meilleure série des trente dernières années en 2013, ce programme «dépasse le domaine des sitcoms; d’une certaine façon, il dépasse la télévision elle-même. C’est notre Smithsonian et notre Library of Congress virtuelles, notre data cloud collectif, la Force, ou Farce, qui nous entoure, nous lie et assure la cohésion de la galaxie».

«Mon pote Michael Jackson» n’est pas le meilleur épisode de cet âge d’or, mais il en est le précurseur. Avec son intrigue absurde et ses farces métatextuelles, son mélange alchimique de cynisme et de sentiments qui font chaud au cœur –sans même parler de la manière dont il prend en compte l’image publique de son invité vedette–, il met en œuvre une formule que le programme suivra pendant des années. La place de cet épisode est dans un musée –préservé pour toujours, pas balayé dans un trou de notre mémoire.

Jamais le bon choix moral

L’art ne se réduit pas aux personnes qui le créent, et il en est indépendant sous bien des angles. Mais il leur fait quand même gagner de l’argent. Chaque diffusion ou streaming de «Mon pote Michael Jackson» pourrait ajouter quelques piécettes dans la piscine dorée digne de Picsou du patrimoine Jackson. Alors débarrasser la télévision de l’un des innombrables épisodes de la série peut sembler le bon choix moral.

Cependant, empêcher les gens de regarder une œuvre d’art n’est quasiment jamais la bonne chose à faire, moralement. Brooks, Jean et Groening sont bien placés pour le savoir, étant donné que c’est même l’argument de «Itchy & Scratchy & Marge» («Tous à la manif», en version française), épisode brillant d’une saison précédente, qui parle des problèmes que pose cette démarche d’empêcher le public de regarder des œuvres qui le dérangent.

Dans cet épisode, Marge Simpson réussit à faire retirer de l’antenne Itchy & Scratchy, dessin animé crétin et hyperviolent que ses enfants adorent, avant de changer d’avis lorsque l'on tente de la recruter pour censurer le David de Michel Ange.

Il s'agit de l'un des premiers épisodes qui touche du doigt la maturité et la complexité qui deviendraient la marque de fabrique de la série –maturité et complexité qui manquent à cette décision paniquée et mal avisée de choisir à notre place quels épisodes des Simpson nous avons l'autorisation de regarder. Où tracer la ligne? Ce qui importe, c’est d’être capable de la tracer nous-même.

Isaac Butler Écrivain

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