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La différence entre Pétain et Tiso, c’est que le premier a été gracié

Temps de lecture : 6 min

Le 14 mars 1939, un prêtre déclarait l’indépendance de la Slovaquie, ouvrant la voie à la collaboration. À la veille de la présidentielle aujourd'hui, l’extrême droite revendique ce passé.

Des gens brandissent une affiche mêlant le visage de Mgr Tiso avec celui de Marian Kotleba, lors d'une manifestation contre l'extrême droite le 7 mars 2016 à Bratislava. | Vladimir Simicek / AFP
Des gens brandissent une affiche mêlant le visage de Mgr Tiso avec celui de Marian Kotleba, lors d'une manifestation contre l'extrême droite le 7 mars 2016 à Bratislava. | Vladimir Simicek / AFP

Une rumeur envahit Brastislava, ce 14 mars 1939. Un millénaire de domination hongroise et deux décennies dans l’escarcelle tchèque sont balayées. Pour la première fois, la Slovaquie est indépendante. Comme un symbole, dans ce pays très catholique, le premier leader est un homme d’église: Monseigneur Jozef Tiso. Il est entouré d’une aura presque messianique. La veille, il a eu une voix, lui disant que «l’heure historique de la Slovaquie était venue». Loin de venir du ciel, elle provenait du bureau d’Adolf Hitler. Faire se lever la Slovaquie est la stratégie du Führer pour finir la mise en pièces de la Tchécoslovaquie, débutée lors des accords de Munich.

Jozef Tiso, père fondateur de la nation slovaque ou collaborateur d’un État fantoche satellisé par le Reich? «Il y a toujours débat, et je ne pense pas que cela finisse un jour», repousse Michal Kšiňan, chercheur à l’Institut d’histoire de l’académie slovaque des sciences. Parmi les arguments avancés par les défenseurs de Tiso, une rhétorique à l’écho particulier en France: il aurait manœuvré, déployant une stratégie du «bouclier», se sacrifiant pour son peuple via une politique du «moindre mal». «Le parallèle avec Pétain se tient, reprend l’historien slovaque. D’autant plus que pendant la Seconde Guerre mondiale, la Slovaquie n’a pas vraiment été touchée par la guerre. Cela se payait par la mise sous tutelle de l’Allemagne et l’exclusion des Juifs.»

Habileté politique

Rien ne prédestinait Jozef Tiso à devenir un soutien jusqu’au-boutiste du Reich. Fils de boucher, il naît le 13 octobre 1887 à Veľká Bytča, petite ville multiculturelle du nord-ouest de la Slovaquie. S’y mêlent des Hongrois et des Juifs tandis que dans les rues, on parle yiddish, allemand ou slovaque. Intelligent, polyglotte, le jeune homme décide de rentrer dans les ordres. Un choix tactique. Dans la tradition slovaque, les élites religieuses jouent un rôle politique. Sans faire de vagues, il gravit les échelons. Ce n’est qu’au sortir du conflit, face à l’implosion inévitable de l’empire austro-hongrois, qu’il épouse la cause nationaliste slovaque. «Tiso était un homme politique capable de changer ses stratégies en fonction des moments. Avant la Première Guerre mondiale, il ne se présentait pas comme slovaque», remarque Michal Kšiňan.

Portrait de Jozef Tiso (avant juin 1927) | Jedudedek via Wikimedia Commons

Tiso rejoint le Parti populaire, dirigé par un autre ecclésiastique, l’abbé Hlinka. Leur objectif est double: respect de la morale religieuse et de l’identité slovaque. Un dernier élément devenu central après le Traité de Versailles et la création de la Tchécoslovaquie. Étienne Boisserie, maître de conférences en histoire de l'Europe centrale, spécialiste de la Slovaquie, connaît bien le parcours politique de Jozef Tiso. «C’est un opportuniste. Le parti et ses cadres intellectuels sont faibles. Tiso est bien formé, intelligent, organisateur, il va vite monter et s’imposer en 1925.»

Ce prêtre est une aubaine pour les autonomistes slovaques: il est fréquentable et fait le pont entre Bratislava et Prague. Au point de devenir ministre des Affaires sociales de 1927 à 1929. «Il ne poursuit pas de stratégie d’indépendance immédiate, reprend Étienne Boisserie. Il se projette plutôt à moyen terme, mais à la fin des années 1930, il se rend compte que les radicaux ont le vent en poupe. Il change pour ne pas être marginalisé.»

Les Juifs, «anti-slovaques»

Le vent tourne en 1938 avec les accords de Munich qui amputent la Tchécoslovaquie. L’indépendance slovaque devient inévitable. Mais comme l’avait senti Tiso, le pays n’est pas prêt. «C’est arrivé plus tôt qu’il ne le souhaitait, assure Étienne Boisserie. Le pays manque de cadres et est sous-capitalisé.» Les débuts sont d’autant plus compliqués que la Slovaquie a perdu le sud de son territoire au bénéfice de la Hongrie (10.390 km² et 854.218 habitants) des suites des accords de Munich. Pour Tiso, qui oublie de mentionner que les responsables de cet arbitrage sont à Berlin et Rome, cette décision symbolise le «désir des Juifs de retourner dans la Grande Hongrie», comme le relève Antoine Marès dans l’article «Itinéraire d’un Slovaque: Jozef Tiso (1887-1947)».

Les Juifs sont, dès les premières heures du régime, considérés comme anti-slovaques. Mais Tiso louvoie, déclarant que «personne ne doit craindre un régime chrétien qui ne se livrera pas à des représailles». C’est ici que réside toute la complexité de cet homme d’Église. «Il y avait deux fractions dans son gouvernement, pose Michal Kšiňan. L’une, radicale, qui réclamait des mesures antisémites, et l’autre plus mesurée. Tiso n’était pas le plus radical vis-à-vis des Juifs.» Pas par charité chrétienne, tempère Étienne Boisserie. «Il veut faire partir les Tchèques et les Juifs, mais il voit bien qu’il ne dispose pas des forces slovaques suffisantes pour les remplacer. Lors des deux premières années, il assure la protection de certains Juifs, car il est conscient de la réalité économique.»

«Il perd sa boussole»

La Slovaquie plonge finalement dans une politique de collaboration totale, qui atteint son paroxysme en 1942 avec la déportation des Juifs. Au point d’impressionner Adolf Hitler en personne. «C’est intéressant comment ce petit prêtre nous a envoyé des Juifs. C’est excellent pour cette étape.» Ce «petit prêtre» va même tenter de concilier sa politique avec les injonctions du Vatican. Dès 1941, il explique que «les principes des encycliques papales […] et les principes du national-socialisme sont identiques».

Adolf Hitler, Alexander von Dörnberg et Jozef Tiso à Berlin en octobre 1941 | Narodowe Archiwum Cyfrowe via Wikimedia Commons

Le «Code juif» en vigueur en Slovaquie est l’un des plus durs d’Europe, des camps de travail sont créés, 72% des Juifs ne peuvent plus vivre de leurs biens ou instruments de travail. 57.628 personnes seront déportées des suites directes de la politique du gouvernement slovaque de mars à octobre 1942. Sous la pression des radicaux, comme le pro-nazi Vojtech Tuka, la Slovaquie proposera même de livrer encore plus de Juifs en 1943.

«Ceux qui ont le plus travaillé sur Tiso ne donnent pas d’explications sur les raisons pour lesquelles il laisse à ce point faire, détaille Étienne Boisserie. Pourquoi se jette-t-il dans un type de collaboration que les Allemands ne demandent même pas? Comment, alors qu’en 1943 beaucoup de cadres commencent à comprendre qu’il faut préparer l’après-guerre, Tiso perd à ce point sa boussole?» Une tentative de réponse a été donnée par James Mace Ward, professeur en histoire moderne de l’Europe à l’Université de Rhode Island. Dans Priest, politician, collaborator. Jozef Tiso and the making of fascist Slovakia, il soutient la thèse selon laquelle Jozef Tiso aurait laissé faire, soulagé de ne pas avoir à prendre en main la question juive.

Un martyr national

Cette ambiguïté sera utilisée par ses partisans après la guerre, lors de son procès en 1947. Cependant, «Monseigneur» n’est pas jugé pour ses agissements à l’encontre des Juifs, mais pour son rôle dans la destruction de la Tchécoslovaquie en 1939. Il est condamné à la pendaison. À l’inverse de De Gaulle envers Pétain, le président tchécoslovaque Edvard Beneš refuse de le gracier. «Ce procès en a fait un martyr de la cause nationale», estime Michal Kšiňan.

D’autant plus que la Slovaquie réintègre la Tchécoslovaquie. L’abcès national est inévitable. Les anciens fonctionnaires ou membres académiques tisistes, exilés au Canada ou en Argentine l’entretiennent. «En défendant l’idée d’indépendance slovaque, ils faisaient l’apologie de Tiso», relève l’historien. Si la question de la mémoire de Tiso a refait surface à la chute du bloc soviétique, au moment de discuter de l’indépendance slovaque, les braises semblaient s’éteindre peu à peu.

Le feu couve pourtant toujours, révélé par le désenchantement européen et la récession connue depuis l’entrée dans la zone euro en 2009. «Ça s’était calmé, mais avec le retour du nationalisme et de l’extrême droite, ça ravive les discussions», analyse Michal Kšiňan. Principal agitateur, le parti populaire Notre Slovaquie (ĽSNS), arrivé au Parlement en 2016, dirigé par Marian Kotleba, président de la région de Banská Bystrica de 2013 à 2017. «Le parti entier se réclame de l’héritage de Tiso. Mais il y a également d’autres soutiens éparpillés au Parlement: des membres du Parti national slovaque (SNS) [dont quatre sont au gouvernement, ndlr], et des catholiques conservateurs.» La question de l’héritage de Tiso pourrait se renflammer: Marian Kotleba s’est lancé dans la course à la présidentielle, qui se tiendra les 16 et 30 mars.

Nicolas Skopinski Journaliste indépendant

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