Santé

Les psys font-ils vraiment psycho pour surmonter leurs propres problèmes?

Temps de lecture : 5 min

On entend régulièrement ce cliché dans les conversations et dans l’imaginaire populaire: les psys ont choisi ce métier pour régler leurs soucis. C’est un peu plus compliqué qu’il n’y paraît.

«Lorsque l'on est confronté à des cas compliqués, ça nous renvoie forcément à notre vécu.» | Mathieu Stern via Unsplash
«Lorsque l'on est confronté à des cas compliqués, ça nous renvoie forcément à notre vécu.» | Mathieu Stern via Unsplash

«Elle a fait psycho à cause du divorce des ses parents», «il est en fac de psycho pour régler ses traumas d’enfance», «elle est devenue psy pour comprendre son addiction»: les raisons ne manquent pas quand il s’agit d’expliquer l’orientation de ces pros de la psyché. C’est ce que croient en tous cas savoir certaines personnes.

Comme bien d’autres métiers, les psychologues font l’objet de nombreux fantasmes. Pourtant, lorsqu’on interroge les principales et principaux intéressés, la réponse à la question «Les psys font-ils vraiment psycho pour surmonter leurs propres problèmes?» n’est pas si manichéenne. «Je ne sais pas si ce cliché est vrai, s'interroge Jérôme Lichtlé, psychologue et psychothérapeute. Ça doit être le cas pour quelques-uns, et l’inverse pour d’autres. En ce qui me concerne, j’ai choisi ce métier car j’étais passionné par la compréhension du fonctionnement humain.»

Cécilia* a été diplômée en juin dernier. Elle aussi a choisi ce métier pour mieux appréhender certains mécanismes: «J’avais la phobie de la violence, et je voulais mieux la comprendre, raconte-t-elle. Ça m’a permis de prendre du recul.»

Quant à Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne et psychothérapeute, il n’y a pas de doutes: «Ça se dit beaucoup, c’est renforcé par la bizarrerie d'une partie des psys. La patientèle a parfois cette vision étrange du métier –qu’elle attribue à nos problèmes personnels, à tort ou à raison–, car elle constate que des psys ne sourient jamais, sont toujours dans la réserve et ne s’impliquent jamais, alors que nous sommes censés être plutôt des mentors ou des ressources.»

Cette professionnelle s’est intéressée très jeune à la psychologie, «peut-être parce que j’admirais une cousine psy», avant de se diriger vers un autre métier pendant quinze ans. «J’y suis revenue pour mettre du sens dans ma vie, détaille-t-elle. Je voulais contribuer à aider les autres.»

Se comprendre

Lorsqu’on demande à des jeunes en formation les raisons qui les poussent à entrer en faculté de psychologie, cette vision revient souvent.

Michèle Guidetti est professeure de psychologie du développement à l’Université de Toulouse-Jean Jaurès. Elle dévoile les résultats d’un questionnaire posé aux premières années de licence. «Ce cliché [des problèmes personnels à l'origine de leur vocation, ndlr] n’apparaît pas du tout dans leurs motivations, remarque-t-elle. La majorité s’intéresse surtout au contenu de l’enseignement proposé. Dans les raisons, il y a aussi “à cause d’un événement particulier”, mais ils sont très peu –à peine 20%– à avoir coché cette case.»

Ce que confirme Cécilia, fraîchement diplômée: «On entend souvent ce stéréotype. C’est plutôt une conséquence de notre choix professionnel. On a cette curiosité pour le fonctionnement psychologique, on va alors forcément ensuite s’intéresser à son propre fonctionnement à travers notre profession.»

«Être en capacité de gérer ses propres émotions aide beaucoup dans notre métier.»

Jérôme Lichtlé, psychologue et psychothérapeute

Dès leurs études, les psychologues en devenir vont affronter des situations parfois difficiles en stage. «Lorsque l'on est confronté à des cas compliqués, ça nous renvoie forcément à notre vécu», souligne Michèle Guidetti. Après vingt-cinq ans d’exercice, Jeanne Siaud-Facchin dresse le même bilan: «Ça m’a permis de comprendre certains de mes mécanismes.»

Difficile en effet de ne pas se livrer à l'introspection quand on analyse les autres. «Ce que j’ai appris pendant mes études m’a aidé à analyser mon fonctionnement, confirme encore Jérôme Lichtlé. En France, il y a aussi cette image de la ou du psychologue qui ne se confie pas, qui ne parle pas d'elle ou de lui et qui est extrêmement équilibré. On n’a pas le droit d’avoir des angoisses, ni des émotions difficiles, alors qu’être en capacité de gérer ses propres émotions aide beaucoup dans notre métier.»

Entamer une thérapie

Faut-il alors suivre une thérapie quand on se destine à ce métier? Pour être psychanalyste, il faut soi-même se soumettre à une psychanalyse. Mais pour les psychothérapeutes et les psychologues, ce n’est pas obligatoire. «Ce n’est pas un passage obligé pour être un ou une bonne thérapeute», affirme Jérôme Lichtlé.

La psychologue clinicienne et psychothérapeute Jeanne Siaud-Facchin n’est pas tout à fait d’accord. «Quand on débute, c’est plus ou moins obligatoire pour être psychothérapeute, note-t-elle. Ça me semble assez évident pour tout le monde, ça fait partie du jeu.»

«On peut difficilement travailler sans suivi psy, ça m’a été tout à fait bénéfique dans mon travail», juge Cécilia, qui a commencé la thérapie il y a quatre ans, quand elle en était à la moitié de sa licence.

Jérôme Lichtlé reconnaît également les avantages de se faire suivre par un confrère ou une consœur: «La thérapie permet d’arriver à se distancer, pour ne pas être bloqués au quotidien dans notre métier.» Lui-même a été suivi pendant deux ans.

La démarche est peut-être plus facile à accomplir en début de carrière que lorsque l'on commence à accumuler de l’expérience. Pendant ses études de psychologie, Jeanne Siaud-Facchin a suivi une thérapie. Vingt-cinq ans plus tard, elle aimerait réitérer l’expérience, mais c’est plus délicat: «Je ne peux plus vraiment, car mon nom est désormais connu [elle a écrit plusieurs ouvrages, ndlr], des psychologues peuvent m’avoir rencontrée ou avoir lu mes livres, déplore-t-elle. D’autre part, ça me serait aussi difficile, car je pourrais décoder les techniques. Ça pourrait m’empêcher de me lâcher ou de m’abandonner.» La psychologue préfère se tourner vers les thérapies alternatives, comme la médecine chinoise ou l’acupuncture.

S'engager

Si les psychologues ne s’accordent pas parfaitement sur l’importance d’aller en thérapie pour exercer, l'ensemble de la profession est unanime quant à l’engagement exigé par le métier.

«J’ai envie d’aller en thérapie pour mes inquiétudes et mes phases difficiles en tant que Jeanne, pas en tant que psychologue, explique la psychothérapeute. Mes compétences sont liées à mes talents et à mes défauts, nous ne sommes pas une surface neutre. Mais quand je reçois mes patientes et patients, je ne peux pas me permettre de penser à mes soucis. Nous faisons au mieux en fonction de qui on est.»

«Ce travail a un côté sacrificiel. Cette quête personnelle évoquée n’est pas aussi évidente ou corrélée.»

Cécilia, psychologue

La clé du métier serait-elle de trouver une forme d’équilibre entre tout cela? «C’est un métier très exigeant, il faut avoir beaucoup de forces et de qualités, continue Jeanne Siaud-Facchin, car nous allons à la rencontre de la souffrance de l’autre.»

Ce métier demande une certaine curiosité de soi-même et la thérapie peut effectivement aider se sentir mieux. Mais ce n’est pas le rôle premier de ce choix professionnel. «Nous aidons des personnes en souffrance, ce n’est pas la même demande», complète Jérôme Lichtlé.

Alors qu’elle n’exerce que depuis quelques mois, Cécilia constate déjà l'investissement nécessaire: «Ce travail exige tellement d’engagement et de passion; il a un côté sacrificiel. Cette quête personnelle évoquée n’est pas aussi évidente ou corrélée. Ce désir de se soigner reste quelque chose qui appartient à chacun et chacune.»

*Le prénom a été modifié

Constance Daulon

Newsletters

Ce que vous risquez en buvant de l'alcool au soleil

Ce que vous risquez en buvant de l'alcool au soleil

L'alcool, qui agit comme un vasodilatateur, peut entraîner une augmentation fatale de notre température corporelle.

L'impossible mort de Vincent Lambert

L'impossible mort de Vincent Lambert

[BLOG You Will Never Hate Alone] Il n'y a pas de coupable dans cette affaire, juste des souffrances qui s'opposent, des points de vue qui s'affrontent.

Dans l'affaire Vincent Lambert, la bonne réponse n'existe pas

Dans l'affaire Vincent Lambert, la bonne réponse n'existe pas

Le dernier rebondissement de ce dossier médico-légal sans précédent impose un constat: la justice ne parviendra pas à parler d'une seule voix et la médecine restera dans l'impasse.

Newsletters