Monde

Russie: le pays où la police est une menace

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 17.02.2010 à 16 h 16

Une succession de scandales révéle l'ampleur de la corruption et du comportement mafieux des forces de l'ordre russes.

Un million quatre cent mille policiers pour une population de cent quarante millions d'habitants, c'est-à-dire un policier pour cent âmes... Avec de tels effectifs, on serait en droit de penser que les forces de l'ordre russes sont en mesure de protéger la population contre les malfrats de tout poils. En fait, il n'en est rien ou plutôt... ce sont les policiers eux-mêmes qui menacent la sécurité des citoyens ordinaires.

Les chiffres parlent d'eux-même, même quand ils sont officiels. Selon des statistiques publiées dans les médias, y compris ceux proches du pouvoir, le nombre d'infractions et de crimes commis par les forces de police est en augmentation constante: plus 17% entre 2008 et 2009.

L'an dernier, les policiers russes ont commis plus de 5.000 infractions dont plus de 3.000 liées à des affaires de corruption. En d'autres termes, chaque 24 heures, 14 infractions graves sont commises par les gardiens de l'ordre public.

La parole se libère

En Russie, la corruption de l'administration et des serviteurs de l'Etat n'est pas chose nouvelle, elle existait sous les tsars. Elle a perduré pendant la période soviétique en dépit du contrôle étroit du Parti communiste et a littéralement explosé avec le passage à l'économie de marché.

La nouveauté est que la corruption de la police et le comportement mafieux des forces de l'ordre sont devenus des sujets publics après être longtemps demeurés tabous dans les médias. Cela restait au niveau des conversations entre amis. Les Russes se plaignaient, mais ouvraient leur porte-monnaie pour ne pas s'attirer plus d'ennuis, les journalistes se taisaient, les autorités fermaient les yeux.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Interrogé sur l'augmentation de la criminalité, Gennadi Goudkov , député du parti Russie juste ne mâche pas ses mots:

Comment voulez-vous que des policiers véreux mettent les délinquants sous les verrous... On leur donne une petite enveloppe et tout rentre dans l'ordre, en plus ils deviennent de plus en plus cupides. Auparavant quand ils arrêtaient un conducteur en état d'ébriété, ce dernier s'en sortait avec quelques centaines d'euros, maintenant il en faut 2.500 si on ne veut pas se voir retirer son permis de conduire.

Il a fallu une avalanche de scandales pour que cela devienne public. C'est un major qui, plus qu'éméché après un diner bien arrosé, tue un automobiliste qui avait éraflé sa voiture puis entre dans un supermarché probablement pour s'acheter une dernière bouteille et tire sur tout ce qui bouge. Bilan: 4 morts. Son supérieur hiérarchique, le général Pronine, préfet de police de Moscou, prend sa défense et Youri Loujkov, maire de la capitale, soutient le général contre ceux qui demandent son limogeage, preuve, s'il en fallait une, que la corruption est généralisée dans les plus hautes sphères du pouvoir..

Un autre gradé, le major Dymovskiy, choisit lui le 7 novembre, jour de la fête de la police, pour faire des révélations sur les mœurs qui règnent dans les forces de l'ordre. Selon lui, les chefs poussent leurs subordonnés à l'arbitraire et à la corruption en leur faisant clairement comprendre que pour avoir de l'avancement il faut «améliorer les statistiques» et pour ce faire, on doit arrêter de plus en plus de monde y compris des innocents quand il n'y a pas assez de coupables. Il révèle également que la police utilise des «bandits tchétchènes et des membres de la criminalité organisée pour accomplir les basses besognes» et ne répugne pas à vendre un peu de drogue pour arrondir les fins de mois.

Jusqu'aux membres des trop célèbres bataillons spéciaux du ministère de l'Intérieur (les OMON) en général peu câlins avec les manifestants et les journalistes qui couvrent les manifestations qui se plaignent. Au rédacteur en chef du journal The New Times, ils expliquent: «On nous traite comme des esclaves, on travaille de 17 à 20 heures par jour... on doit arrêter trois personnes par jour sous peine de diminution de salaire et notre principale tâche est de protéger les parrains du crime organisé.»

Devant ce grand déballage, le pouvoir ne peut rester les bras croisés. Le 24 décembre, le président Medvedev a signé un décret sur «l'amélioration du fonctionnement des organes du ministère de l'Intérieur». Il a également demandé au ministre de l'Intérieur de lui proposer avant le 31 mars une série de mesures pour lutter contre le népotisme et la corruption au sein des forces de l'ordre.

Jeux de pouvoir entre Medvedev et Poutine

Reste à savoir si cela ira très loin. L'opération s'annonce délicate et explosive. Un expert l'a très judicieusement comparée à une opération chirurgicale à chaud: «Il faut couper dans le vif pour éviter que le mal s'étende à tout le corps, mais il faut éviter de toucher aux organes vitaux.»

Si les politiques ont félicité le président pour «sa courageuse initiative»,  les hauts fonctionnaires du ministère de l'Intérieur font grise mine et de la résistance. Ce n'est pas sûr que Medvedev gagne. «Je ne comprends pas ces fonctionnaires qui vont trouver les journalistes pour se plaindre de leurs supérieurs, ils n'ont qu'à démissionner s'ils ne sont pas contents», commente Igor, chargé entre autres des permis de conduire à la préfecture de police de Moscou.

Si la Constitution donne au chef de l'Etat la haute main sur les «ministères de force», ce dernier, juriste de formation, n'est pas un homme du sérail, contrairement à Vladimir Poutine, qui a fait toute sa carrière dans les «services» (de renseignements) avant de devenir Premier ministre puis président pendant huit ans.... or c'est justement pendant les deux mandats de Poutine que la corruption a pris, dans l'indifférence générale, l'ampleur qu'elle a aujourd'hui.

La médiatisation des dérives des forces de police n'est pas politiquement innocente. Elle révèle et reflète les rivalités entre le nouveau président et l'ancien devenu Premier ministre. Cela veut dire que Medvedev n'est pas en mesure d'imposer une réforme d'envergure, qui avant de faire des heureux ferait des mécontents, mais essaye de gagner l'opinion publique contre l'appareil de sécurité qui reste aux mains de Poutine.

Nathalie Ouvaroff

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Image de Une: Un policier russe sur les lieux d'un assassinat  Reuters

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