Culture

Les biopics musicaux ont-ils vraiment un intérêt?

Temps de lecture : 7 min

L'exercice est de nouveau à la mode et va nous permettre de redécouvrir la fructueuse vie d'artistes majeurs du XXe siècle –avec tout de même de grosses réserves.

Affiches de «Bohemian Rhapsody», «The Dirt» et «Rocketman»
Affiches de «Bohemian Rhapsody», «The Dirt» et «Rocketman»

Ils arrivent de partout! Les biopics musicaux sont en train de faire un retour en force dans les salles de cinéma, peut-être en écho au succès international –et désormais historique– de Bohemian Rhapsody, peut-être aussi dans l'espoir qu'une génération d'artistes profite encore d'un peu de lumière.

On attend le film consacré à Elton John cet été, celui sur le groupe Mötley Crüe débarque sur Netflix fin mars, et la biographie de David Bowie est en route. Deux autres projets autour de la vie de Céline Dion sont également en préparation, sans compter sur Alice Cooper, qui attend carrément qu'Hollywood réalise un biopic sur lui.

Si vous êtes fan de l'un ou de plusieurs de ces artistes, l'idée d'un long-métrage peut vous sembler alléchante. Malgré tout, méfiez-vous un peu.

Symbolique de la rock-star

Le succès du genre n'a rien de nouveau: il remonte au moins à 1945 et à Rhapsody In Blue, consacré au compositeur George Gerschwin. Mais c'est vraiment dans les années 1970 que l'exercice prend son envol, avec Lady Sings the Blues, sur Billie Holiday, et des films sur les vies de Buddy Holly, de Woody Guthrie ou de la chanteuse country Loretta Lynn –tous en course pour des Oscars majeurs.

Le biopic musical crée un lien entre l'œuvre d'artistes populaires et le prestige cinématographique: il est à la fois estimable et grand public.

Toute la symbolique de la vie de rock-star se révèle sur grand écran en 1991, quand Oliver Stone s'attaque aux Doors et aux facettes controversées de Jim Morrison. On a affaire à un personnage talentueux et charismatique, mais aussi très peu attachant.

Les défauts du chanteur sont exacerbés, voire clairement exagérés, pour recréer le mythe de l'artiste aux couches multiples, propre à l'idéologie rock: «Plus que du divertissement juvénile, une musique avec une importance esthétique et sociale», incarnée par des artistes là «pour être eux-mêmes», résument le sociologue Lee Marshall et la chercheuse Isabel Kongsgaard dans un essai sur la représentation de la gloire musicale à l'écran.

Cette idée de la star authentique et indépendante va faire doucement son chemin et trouver le modèle efficace au milieu des années 2000.

Formule codifiée

En regardant Bohemian Rhapsody à la fin 2018, j'ai repensé aux gros succès du genre sortis dans la décennie précédente: Ray et Walk the Line, respectivement sur Ray Charles et Johnny Cash. J'avais l'impression de voir des cas différents, mais des modèles similaires.

Et puis il y a quelques jours, l'essayiste Patrick (H) Willems a mis le doigt sur la formule: «On commence tard dans la carrière de l'artiste, généralement avant qu'il aille sur scène pour un concert mémorable. Puis on revient à son enfance, marquée par une tragédie (mort, abandon). En grandissant, il découvre la musique et joue pour la première fois devant quelques personnes épatées. Viennent ensuite les concerts devant des fans, la scène où on enregistre la première chanson devant un producteur cynique, et le succès radio. On part ensuite en tournée, et le film s'appuie sur une série de montages rapides sur la route, la gloire, le succès avec les femmes... Puis la star veut développer son projet musical, une phase qui coïncide avec des problèmes de drogue, un divorce ou une séparation. À ce moment-là, l'artiste s'est éloigné de tous ses proches et traverse une période difficile, marquée par des addictions. Ce n'est qu'une fois clean qu'il revient à la musique, joue un énorme concert. On finit sur une image fixe, et on a un texte qui résume la fin de sa vie/carrière.»

Malheureusement, la plupart des biopics à gros budget (disons plus de vingt millions de dollars, soit dix-huit millions d'euros) suivent de trop près ce modèle.

Et si vous trouvez ce cahier des charges trop précis, jetez un œil à l'exemple qui les résument tous: Walk Hard: The Dewey Cox Story. Cette comédie de 2007 portée par John C. Reilly raconte l'histoire d'une star fictive de la country, Dewey Cox, en reprenant consciencieusement –et avec excès– tous les clichés des biopics musicaux.

Cette parodie aurait sans doute changé l'approche de beaucoup de scénaristes si elle n'avait pas été un échec au box-office. À l'opposé, les films cités plus haut ont été de gros succès en salle.

Singularité contestée

Dans la grande tradition du genre, Jamie Foxx, Joaquin Phoenix et Rami Malek offrent des prestations remarquables de Ray Charles, Johnny Cash et Freddie Mercury: ils ressemblent à l'idée que l'on se fait de ces icônes –car on ne vient pas voir une fiction au plus proche de la réalité, mais bien une représentation crédible du succès.

On peut citer à cet égard le conflit constant entre le privé et le public, surtout autour des relations familiales ou de couple. On met souvent en avant le fait que ces artistes sont infidèles, consomment des drogues, vivent dans l'opulence, l'excès, en le mettant en contraste avec une vie «normale» où ils sont perdus.

Par ailleurs, l'industrie musicale y a souvent une influence négative: elle oblige l'artiste à limiter sa créativité et à partir en tournée jouer toujours plus de concerts.

Et c'est là que je me suis posé la question de l'originalité: ces artistes ont des vies hors du commun, mais sont-ils bien différents les uns des autres? Ils sont généralement des marginaux qui par talent et/ou ambition, et malgré leurs faiblesses, ont atteint et touché le grand public.

Le contexte, les personnalités, la musique changent, mais le même schéma de vie se répète. Et c'est sans doute pourquoi de nombreux biopics s'essouflent à mi-chemin: après la surprise du casting, de la mise en scène, des décors et la découverte de la personne avant la star, on voit le même résumé accéléré de la gloire et de la déchéance, puis de la rédemption. On veut tout raconter, au lieu de se concentrer sur ce qui fait la singularité de la star.

Moins de vie, plus de musique

On reproche souvent à ces films d'utiliser la musique comme prétexte pour servir un propos plus global. Lee Marshall et Isabel Kongsgaard notent que «l'idée que la musique pop est une expression de soi tend à nous faire croire que l'on peut trouver le sens de l'œuvre dans la vie de son créateur».

Dans un biopic, la musique doit forcément être liée à un événement personnel: on a l'image de l'artiste inspiré par une rencontre ou une dispute qui écrit un tube, pas du parolier ou du compositeur qui a créé pour un interprète.

D'autre part, d'après Willems, «on a certes plein de scènes où le protagoniste joue, et la scène obligatoire où il découvre son propre son et épate le producteur blasé. Mais on accorde rarement du temps au processus créatif, à son évolution musicale et tout simplement à ce qui le pousse à faire de la musique. Celle-ci est présentée comme une évidence, une chose qui est toujours là, qui arrive aboutie».

Certains films, comme Love & Mercy sur Brian Wilson des Beach Boys, prennent le temps de montrer l'artiste au boulot, et pas juste dans une espèce de transe. Mais cela reste rarissime.

C'est une autre conséquence de vouloir raconter toute une vie et en tirer un sens: on n'a pas le temps de se plonger dans un moment précis, de l'étirer et de cerner la construction d'une œuvre.

On entend généralement autour de quarante titres de l'artiste ou de ses contemporains au cours d'un film, ce qui prouve qu'ils sont indispensables au rythme du biopic, mais aussi que l'on va pour la plupart les survoler.

Outil marketing

Standardisé, le modèle du biopic musical est aussi devenu un outil d'(auto-)promotion. Comme le souligne Patrick Willems, «la majorité des biopics sont fait avec l'approbation ou l'autorisation du sujet lui-même ou de ses représentants. Dans la plupart des cas, même les meilleurs, on a affaire à un projet vérifié par des personnes qui ont un enjeu personnel dans l'histoire, pour garantir que la représentation de l'artiste est flatteuse».

Straight Outta Compton est produit par Ice Cube, dont le rôle d'ex-membre de N.W.A est joué dans le film par son propre fils, et deux membres de Queen, Brian May et Roger Taylor, sont producteurs exécutifs de Bohemian Rhapsody.

Les stars et/ou ayant-droits foncent dans le biopic à juste titre: il existe un enjeu commercial et critique fort, celui de la possibilité de laisser la trace que l'on désire. Du moins à condition que les planètes s'alignent: il faut un artiste assez populaire et un gros budget pour avoir une forme et un casting remarquables.

Et encore: de nombreux exemples des quinze dernières années ont été peu (Control sur Ian Curtis, Get on Up sur James Brown) voire pas rentables (I'm Not There sur Bob Dylan, The Runaways, Gainsbourg (Vie héroïque)), bien que plusieurs de ces films aient été encensés pour leur originalité formelle et/ou scénaristique.

L'idée n'est pas de dire que c'était mieux avant: les histoires pouvaient être tout aussi mensongères et clairement moins rentables. Mais la concurrence était moindre et le biopic permettait de redonner vie à des anecdotes inaccessibles.

Grâce à internet, trouver des éléments sur tel ou tel artiste est aujourd'hui beaucoup plus simple. On apprend parfois bien plus sur la conception d'un album en traînant sur des pages Wikipédia que grâce à une fiction officielle.

La fanbase, qui connaît déjà bien l'œuvre et l'artiste, court le risque d'être déçue: elle n'apprendra probablement rien de nouveau, tout en voyant des morceaux de vie tordus voire inventés pour rentrer dans un cadre. À ce titre, un documentaire musical est souvent plus parlant.

Le biopic est une belle vitrine. Mais à vouloir trop montrer, on peut finir par ne rien montrer du tout.

Manuel Perreux Journaliste musical indépendant

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