Société

«Comment faire comprendre à mon épouse qu'elle a été violée?»

Temps de lecture : 4 min

Cette semaine, Lucile conseille Pierre, dont l'épouse vient de se remémorer une nuit tragique qu'elle avait vécue il y a une quinzaine d'années.

Hurry | Georgie Pauwels via Flickr CC License by
Hurry | Georgie Pauwels via Flickr CC License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

Je m’appelle Pierre, j’ai 32 ans, je suis en couple depuis neuf ans et nous avons trois enfants.

Mon épouse m’a récemment fait le récit d’une mauvaise expérience (doux euphémisme) qui remonte à plus de quinze ans. Elle avait enfoui la chose et pensait l’avoir oubliée pour toujours, mais ces choses-là semblent toujours remonter à un moment ou à un autre. Le regard d’adulte et de mère qu’elle porte aujourd’hui sur son propre passé la plombe et j’aimerais trouver le remède à ses maux.

Elle venait d’avoir 15 ans, habitait un petit village et comme partout lorsqu’on n’a personne d’autre de son âge autour de soi, on finit par traîner avec celles et ceux qui sont là, même s’ils n’ont pas le même âge.

Dans son cas les autres étaient plus âgés et un jour, en sachant qu’ils sortaient tous les week-ends, elle leur a demandé de l’emmener en boîte avec eux, ce qui ne leur a pas posé problème. Ils étaient majeurs (18 ou 19 ans) et, évidemment, les physio étant toujours au service d’un business, elle a réussi à passer l’entrée. Elle avait prétexté dormir chez une copine au bout de la rue et ses parents ignorent encore ce que leur fille a vécu cette nuit-là.

Elle n’avait jamais bu d'alcool avant ce soir-là et n’avait jamais eu de relation sexuelle. Elle n’a payé aucune de ses consommations de la soirée.

Elle se souvient être restée avec ses connaissances, avant d’être rejointe par un groupe qu’elle ne connaissait pas, cousins-parents-potes, de ceux qui l’avaient conduite. C’est à ce moment-là qu’elle perd le fil, elle n’a plus que des flashs: d’elle-même, ivre et affalée sur une banquette, pantalon ouvert avec la main d’un inconnu à l’intérieur, d’un videur qui les expulse pour la bienséance, puis le siège passager de la voiture de cet inconnu et elle en train d’exécuter une fellation.

Elle se souvient qu’ils ont été interrompus par ses connaissances et qu’ils l’ont ramenée. Le lendemain, son microcosme connaissait les «exploits» de la veille, dont elle-même ne se souvenait plus et elle a été considérée comme «la s***** du village» jusqu’à le quitter pour ses études supérieures.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Aujourd’hui, la mère de mon épouse, assistante maternelle, a gardé et garde encore, dans l’ignorance, l’une des trois filles de l’individu (qui avait 18-19ans à l’époque des faits). Aujourd’hui mon épouse se pose une infinité de questions quant à la chaîne de responsabilité. Elle parle de la fameuse «zone grise» et pensait il y a peu encore qu'un viol impliquait nécessairement de la violence physique… Pour moi c’est beaucoup plus évident, mais comment le lui faire comprendre? J’espère ne pas donner l’impression de ne pas vouloir mettre des mots sur des faits graves et que ma position ne sera pas mal interprétée, mais comprenez bien qu’en tant que conjoint, rien ne vous prépare un jour à ça.

Pierre

Cher Pierre,

C’est tout à votre honneur de vouloir accompagner votre épouse sur le chemin de l’acceptation du drame qu'elle a vécu. Il n’est pas rare de voir des victimes d’agressions sexuelles et de viols occulter les faits, parfois pendant des décennies, avant que ceux-ci ne se rappellent douloureusement à elles.

Souvent, ces questions s’imposent au moment d’un éveil au consentement. Quand on comprend en effet ce qu’est le consentement et son importance, on saisit que l’on a été malheureusement maintes fois victime de ceux qui l’ignorent. Je ne saurais que trop vous, et lui, conseiller la lecture de l’essai Du consentement de Geneviève Fraisse.

Personnellement, j’ai commencé mon chemin dans l’acceptation de mes propres traumatismes avec la lecture de King Kong Théorie de Virginie Despentes. C’est l’un des premiers essais féministes qui remet en cause la condition victimaire. Il n’y a, en réalité, pas de «bonne victime» et l’accepter c’est aussi accepter ses propres réactions face à la violence.

Cela peut prendre du temps. Il vous faut comprendre que votre femme a besoin de ce temps. Elle se découvre victime. Avec cette découverte vient toute une série de questionnements et une spirale de la culpabilisation. Votre épouse a besoin d’être soutenue, dans ces moments de colère, ces moments de honte, ces moments de tristesse qui composent cette prise de conscience. Elle aura aussi besoin de vous quoi qu’elle décide, d’en parler ou de ne pas en parler. Cette décision sera de toute façon la sienne et il faudra la respecter.

En 2016, l’enquête Violences et rapports de genre de l’Ined affirmait qu'en France, 14,5% des femmes entre 20 et 69 ans avaient été victimes de violences sexuelles au cours de leur vie. Vous dites que rien ne vous prépare à ce genre d’épreuve, en tant que conjoint. Il est temps que les hommes se rendent compte de la portée de ces violences, de leur banalité et de leurs conséquences. La vie des femmes est violente. Quand une femme ne subit pas une agression sexuelle, elle peut être victime de violences médicales, de harcèlement moral (au travail, sur internet… au choix). Être en couple avec une femme et voir le monde à travers son expérience, c’est vivre dans un film d’horreur.

Dites-vous que votre épouse est une survivante. Elle n’est pas la seule. Vous êtes étonné, surpris, choqué? Bienvenue dans sa réalité, dans la mienne, dans celle de dizaines de millions de femmes en France. À vous, aujourd’hui, de faire de votre mieux pour ne jamais être dans le camp des agresseurs, d’éduquer vos enfants pour qu’ils ne le deviennent pas, et pour soutenir votre compagne au quotidien. Ce n’est pas si difficile, vous verrez. Et vous en sortirez grandi.

Lucile Bellan Journaliste

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