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Trump amènerait-il les jeunes et les minorités au conservatisme?

Temps de lecture : 6 min

Souvent décrit comme un mouvement d'hommes blancs âgés, le trumpisme a exhibé un visage bien différent lors de l’édition 2019 de la CPAC, grand-messe annuelle du camp conservateur.

Dans le public de la CPAC 2019, le 1er mars 2019 à National Harbor, près de Washington |
Mandel Ngan / AFP
Dans le public de la CPAC 2019, le 1er mars 2019 à National Harbor, près de Washington | Mandel Ngan / AFP

À Washington (États-Unis)

On pourrait la décrire comme le Davos des conservateurs et conservatrices aux États-Unis. Depuis 1974, la Conservative Political Action Conference (ou CPAC) réunit chaque année le gratin de la droite américaine, des apôtres du libre marché aux évangélistes anti-avortement, en passant par le camp libertarien pro-armes à feu.

Si l’événement était autrefois un rassemblement des personnalités conservatrices bon ton, la CPAC 2019 est venue entériner la dévotion désormais totale du mouvement à son nouveau messie, Donald Trump.

En dépit d’un pedigree conservateur sujet à débat, ce dernier semble avoir transformé, en trois ans seulement, une communauté politique que l'on disait condamnée par les changements démographiques en un véritable rouleau compresseur.

Si la CPAC peut être considérée comme une vitrine du mouvement conservateur américain, son édition 2019, organisée fin février dans la banlieue de Washington, est venue témoigner du lifting que lui a fait subir la déferlante trumpiste.

Dominé il y a peu de temps encore par de vieux hommes blancs, l’événement est désormais plébiscité par un nombre croissant de jeunes, de femmes et de membres des minorités ethniques.

Guerre culturelle

Sur les 9.000 personnes ayant afflué au Gaylord Convention Center, près d’un tiers étaient encore en étude. Arborant la fameuse casquette rouge «Make America Great Again», beaucoup de jeunes participaient à l’activism bootcamp, un programme d’ateliers de formation donnés en marge de la conférence: leadership, stratégie, persuasion, une véritable petite école des soutiens du camp conservateur de demain.

Katie, la vingtaine, en fait partie. Originaire d’un Maryland passablement progressiste, elle explique qu’elle n’a «pas toujours été si conservatrice». Son parcours universitaire, puis l’élection de 2016, l’ont pleinement convertie à la cause trumpiste: «J’ai pris conscience que beaucoup de choses que les médias et le système éducatif nous présentaient comme des faits étaient en réalité des opinions, et que je ne devais plus avoir honte de me poser certaines questions», raconte-t-elle.

Donald Trump, fort de ses allures rebelles, l’a rapidement séduite. «Je ne suis ni raciste, ni sexiste, se défend-elle. Mon conservatisme est celui de la Constitution: la vie, la liberté et la poursuite du bonheur.»

De jeunes soutiens de Trump discutent en attendant le discours du président américain. | Alexis Rapin

Alors que nombre d’études montrent que les millennials se présentent comme la génération la plus progressiste jamais observée aux Etats-Unis, Katie et ses coreligionnaires voguent pour le moins à contre-courant et en ont bien conscience. «J’ai perdu des amis en 2016, confie-t-elle. Je côtoie encore pas mal de gens de gauche, mais on a de plus en plus de mal à avoir une conversation.»

La jeune femme critique notamment l’atmosphère des universités américaines, où les personnes conservatrices seraient de plus en plus brimées pour leurs opinions. Elle évoque notamment le cas d’un étudiant de Berkeley agressé fin février 2019, alors qu’il militait sur le campus.

Le jeune en question, Hayden Williams, a d’ailleurs été invité sur la scène de la CPAC 2019 par Donald Trump lui-même, qui a déclaré à l’assistance: «Ce poing qu’il a reçu, il l’a encaissé pour nous tous.»

Emblème de ce rajeunissement du mouvement conservateur, l’organisme étudiant Turning Point USA était l’un des partenaires majeurs de la CPAC 2019. Son fondateur Charlie Kirk, étoile montante de la droite américaine, y a d’ailleurs délivré une allocution passionnée: «Ce que nous voyons, c’est que les étudiants ne sont pas intrinsèquement opposés à nos idées, mais qu’ils n’y sont tout simplement pas exposés, parce que la gauche a tout mis en œuvre pour qu’ils n’en entendent pas parler.»

C'est cette situation que son organisation entend bien renverser. Fondé en 2012, Turning Point USA compte déjà quelque 1.300 antennes à travers le pays et jouit d’un budget de 8,2 millions de dollars [7,3 millions d'euros], dont une bonne part provient de gros bailleurs de fonds républicains. Comme devait le conclure Charlie Kirk sur l’estrade du CPAC, «c’est une guerre culturelle, et nous allons la gagner».

Minorités à l'honneur

La ligne de front de cette guerre n’est pas uniquement générationnelle. La droite américaine le sait: les dynamiques démographiques actuelles érodent progressivement la prépondérance de sa base blanche, et la survie politique du mouvement conservateur passe par une urgente diversification ethnique.

Un tour de force dont, paradoxalement, Donald Trump pourrait bien être l’instigateur. Ces derniers mois, plusieurs sondages ont indiqué que son taux d’approbation au sein de la population afro-américaine se situerait entre 15% et 20%, soit le meilleur score d’un président républicain auprès de ce groupe depuis 1980. Plus significatif encore, cela représenterait le double de sa performance de 2016, où il avait récolté à peine 8% du vote noir.

Mirage statistique ou révolution silencieuse? À la CPAC, on a choisi de promouvoir activement la seconde perspective. Cherchant visiblement à surfer sur la rhétorique identitaire des Démocrates, la CPAC 2019 mettait à l’honneur plusieurs femmes de couleur, dont Millie Hallow, fraîchement nommée co-directrice de l’événement, Kay Cole James, nouvelle présidente du think tank Heritage Foundation, ou encore Antonia Okafor, jeune militante pro-armes à feu.

Millie Hallow, ancienne co-directrice de la National Rifle Association (NRA) devenue co-directrice de la CPAC | Alexis Rapin

En tout, pas moins d’une quinzaine d’activistes membres de minorités ethniques ont pris la parole. Leur message: si la gauche pense que les minorités leur appartiennent, elle se fourvoie. «Quand ils essaieront de jouer la carte de la race, jouez la carte Trump, et nous gagnerons!», lançaient ainsi sur scène Diamond and Silk, un duo de YouTubeuses afro-américaines.

Alors que l’essor du trumpisme s’accompagne d’une résurgence visible des discours haineux aux États-Unis, comment expliquer cet apparent engouement d’une partie des minorités?

Candace Owens, Afro-Américaine elle aussi leader de Turning Point USA, a proposé un début de réponse durant son allocution à la CPAC: «La gauche invite Beyoncé à ses meetings mais ne parle jamais de ses politiques, parce que ses politiques trahissent les Afro-Américains depuis soixante ans… Des millions de Noirs et de Latinos vivent dans la pauvreté, mais les Démocrates donnent la priorité aux immigrants illégaux. Je dis non merci, construisons le mur!»

Les conservateurs et conservatrices issues des minorités en sont convaincues: le trumpisme n’a pas vocation à discriminer leurs communautés, mais à favoriser les gens déjà présents sur le territoire américain plutôt que ceux arrivant de l’extérieur.

C’est ainsi une vision pour le moins contre-intuitive qu’est venue livrer la CPAC 2019: dans l’assistance, nombre de personnes noires, latinas et asiatiques étaient parmi les premières à scander «Four more years!» [«Quatre ans de plus», en référence au potentiel second mandat de Donald Trump].

Offensive marketing

Cinq mois plus tôt, un autre événement, le Young Black Leadership Summit, avait également vu quelques centaines de jeunes de la communauté afro-américaine converger vers Washington pour manifester leur soutien à la cause trumpiste.

On ne saurait s’y tromper: statistiquement parlant, ces groupes demeurent une minorité dans les minorités. Ils semblent néanmoins déterminés à acquérir une visibilité propre à rompre l’hégémonie démocrate sur leurs communautés.

Une offensive marketing qui tente également de ramener un peu de «glamour» dans le mouvement conservateur. Dans les allées de la CPAC 2019, la chanteuse pop afro-américaine Joy Villa, arborant un blouson vintage customisé «Trump», multiplie les selfies et les interviews.

Joy Villa, jeune chanteuse pop afro-américaine venue prodiguer son savoir-faire d’«influenceuse» à la CPAC 2019 | Alexis Rapin

Aux côtés de quelques autres personnalités influentes d’Instagram, elle suggère à ses followers que la CPAC est au moins aussi cool que les cérémonies des Grammys –où elle exhibe depuis plusieurs années ses robes et accessoires «Make America Great Again». Visiblement, la «guerre culturelle» évoquée par l’activiste Charlie Kirk passera aussi par l’industrie du divertissement.

Malgré tout, le camp conservateur américain semble avoir encore un bon bout de chemin à faire pour achever son rajeunissement et sa diversification. Les résultats des élections de mi-mandat, tenues début novembre 2018, montrent que les candidatures républicaines n’ont en moyenne séduit que 32% des 18 à 29 ans, seulement 29% de l'électorat latino et moins de 10% de celui afro-américain –des scores légèrement inférieurs à leur performance de 2014.

Aux yeux des soutiens de Trump, il pourrait toutefois s’agir d’une illusion d’optique. Vincent James, YouTubeur ultra-conservateur venu assister à la CPAC 2019, est convaincu que le Parti républicain est progressivement supplanté par un trumpisme vivant sa propre existence.

«L’ancienne garde encense Trump mais tente surtout de sauver son conservatisme de libre marché et des grosses entreprises. Or depuis 2016, beaucoup de jeunes ont été séduit par les idées de Trump et se lancent en politique. On va évincer cette vieille génération», prédit-il à la sortie de la CPAC. Et de conclure, un sourire au coin des lèvres: «Ceux qui pensent que Trump ne restera qu’une parenthèse se trompent, il n’y aura pas de retour en arrière.»

Alexis Rapin

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