Monde / Culture

Promenade au cimetière londonien d'Highgate, où reposent Karl Marx et George Michael

Temps de lecture : 7 min

En février 2019, le monument abritant la dépouille de Karl Marx à Highgate a été vandalisé à deux reprises. Ce n'est pas la première fois que le cimetière du nord de Londres attire l'attention.

Tombe de Karl Marx au cimetière d'Highgate, à Londres, le 5 février 2019 | Tolga Akmen / AFP
Tombe de Karl Marx au cimetière d'Highgate, à Londres, le 5 février 2019 | Tolga Akmen / AFP

Le Karl est toujours là; le Marx n’est plus que poussière, enfoncée dans la pierre. Sous une barbe de bronze grandiose, la plaque de l’auteur du Capital, de son épouse et de leur petit-fils est en partie détruite par les coups de marteaux portés par des vandales non identifiés. L’édifice présente toujours des traces de peinture rouge, utilisée pour inscrire des accusations: «Memorial of Bolchevik Holocaust» [«Mémorial de l'holocauste bolchévique»], «Architect of Genocide» [«Architecte du génocide»].

Les joues fraichement rasées, le cheveux gris bien coiffé, emmitouflé dans une polaire noire affublée du nom du cimetière, Ian Dungavell revêt un air de consternation polie. «Le plus regrettable, c’est la destruction de la plaque, juge-t-il. Elle vient du coin du cimetière plus reculé où Marx était enterré jusqu’en 1954, avant que le Parti communiste ne le déplace ici. Il l’avait choisie lui même, pour sa femme, qui est morte vingt ans avant lui.»

Bien pire qu’un message peinturluré rapidement gommé, les vandales ont détruit à tout jamais un élément de la vie du penseur, qui ne sera jamais entièrement restitué. En 1970, c’est toutefois bien plus qui aurait pu être réduit à néant. «Ils avaient essayé de scier le nez, sourit le directeur du cimetière, derrière ses lunettes à branches rouges. Ils voulaient y placer des explosifs. Or le sculpteur, un socialiste, sûr que ce monument serait attaqué, avait consulté des techniques militaires pour que ce soit solide. Ils n’y sont pas parvenus, et la bombe posée au sol n’a fait qu’endommager la structure.»

Musée à ciel ouvert

Des intrus, le cimetière d’Highgate en supporte depuis l’ouverture de ses grilles, en 1839. Il est de nos jours le plus célébré des «Magnificent Seven», sept sites inspirés du Père-Lachaise, ouverts autour de Londres afin de soulager les paroisses du centre-ville qui débordaient de cadavres.

Sous d’épais nuages gris, derrière lesquels un timide soleil d’hiver tente de percer, les corbeaux croassent, les hiboux ululent et il est facile d’imaginer plus glaçant que des vandales. «C’était l’époque des pilleurs de tombes, rappelle Dungavell. Dans les cimetières du centre, des étudiants en médecine sautaient les grilles pour voler des corps. C’est pour ça que l’entrée ouest du cimetière ressemble à des fortifications.»

Derrière ces «fortifications», qui abritaient autrefois une chapelle désormais occupée par les bureaux de Dungavell et son équipe, le flanc ouest du cimetière n’est ouvert au public que quatre fois par an. Dommage, la partie la plus ancienne de ce musée à ciel ouvert est aussi la plus majestueuse.

En haut d’une pente, l’avenue égyptienne, inspirée par les images de la campagne napoléonienne qui circulaient alors en Europe, est recouverte de verdure. La scène ressemble à l’approche d’un temple, vestige d’une civilisation oubliée. «Avant, on entrait dans un tunnel, révèle l’expert. Tu arrivais par beau temps, pénétrais dans les ténèbres puis ressortais dans la lumière.»

Entrée de l'avenue égyptienne du cimetière d'Highgate | JohnArmagh via Wikimedia Commons

L’avenue a désormais pour seul toit un enchevêtrement de branches qui obstrue les faibles rayons du soleil. Ouvertes une seule fois par an, les cryptes ne sont aujourd’hui plus habitées que par de rares araignées, dont les épaisses toiles bouchent les trous d’aération des portes rouillées.

Si plus personne ne vient voir ses ancêtres oubliés, nombre de curieuses et de curieux aimeraient arpenter le gravier de ces couloirs aux murs verdis par le temps, aperçus dans des films comme Les Animaux fantastiques.

«La partie ouest est fermée pour des raisons d’assurance, justifie Dungavell. On ne peut amener des gens que si ils sont escortés. Ils ne peuvent pas s’écarter du chemin. Des arbres ont poussé entre les cryptes, il y a du lierre partout, donc ils pourraient, en marchant, tomber dans un cercueil. On travaille à tout réparer, à enlever certains arbres. Mais cela prend du temps» –d’autant plus que l’aspect négligé du cimetière fait partie intégrante de son âme gothique.

Complexe préservation

Après la faillite de la société propriétaire des lieux dans les années 1970, le cimetière est repris en main par une bande de philanthropes, autobaptisée «The Friends». En l’absence de fonds publics, elle a décidé d’introduire d’un tarif de quatre livres [4,60 euros] pour visiter la sépulture de Marx.

«On ne creuse que soixante tombes par an, explique le guide. Pour réserver un espace, il faut que la personne soit morte, qu'elle ait plus de 80 ans, qu'elle soit en phase terminale ou qu'elle ait de la famille déjà enterrée ici. On ne peut pas juste débarquer et demander une tombe, sinon les prix grimperaient. Les gens pourraient acheter un espace et le revendre plus tard. Vous connaissez les prix de l’immobilier à Londres, ça ferait tout exploser. Du coup, les revenus sont limités.»

Le cimetière d’Highgate nécessite une attention particulière pour que son apparence ne se soit pas trop altérée. Dans les années 1970, les propriétaires, emprunts d’idéaux écologiques un peu datés, avaient décider de laisser la nature reprendre ses droits. Résultat: la diversité de la végétation s'en est trouvée réduite et les travaux de préservation sont nombreux.

Dans les allées du cimetière d'Highgate, le 5 février 2019 | Tolga Akmen / AFP

Le maître des lieux précise: «Aujourd’hui, on essaie de trouver un équilibre. Préserver cette ambiance décrépie et romantique coûte plus cher. Nos six jardiniers travaillent beaucoup pour donner l’impression que nous ne nous occupons pas vraiment de l’endroit. Si on voulait se débarrasser du lierre, on utiliserait du désherbant et le tour serait joué. Mais ce ne serait plus pareil. On essaie juste de faire en sorte que tout ne tombe pas en ruine.»

Dans les cimetières ordonnés, on tond la pelouse pour permettre au public d’oublier le temps qui passe –sur terre comme sous terre. Le cimetière d’Highgate, lui, n’essaie pas d’oublier la mort. Il est comme ce poème de Percy Bysshe Shelley, Ozymandias, pharaon dont la civilisation n’est plus: «Deux jambes de pierre vastes et sans tronc / Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable / À moitié enfoncé, gît un visage brisé […] / Il ne reste rien à côté.»

De l'art et des histoires

Dès les années 1830, le cimetière est conçu comme une sorte d’attraction touristique victorienne, visant à élever les esprits. «Les fondateurs voulaient que l'on vienne s’y balader, pas seulement enterrer des proches, reprend le directeur. La plus belle vue de Londres, pour le prix d’un ticket de bus. On disait que l’art améliorait l’âme et c’était bon pour la santé d’être en un lieu élevé, tranquille, loin du bruit et de la pollution de la métropole. C’était la ville des morts qui surplombait celle des vivants.»

Ian Dungavell ne connaît pas l'ensemble des 170.000 personnes inhumées dans le cimetière, réparties dans 53.000 tombes. Mais il sait parler des personnages principaux ou de ceux qui attirent l’œil.

Au bout de l’avenue égyptienne, il colle son visage contre de petits vitraux, sur la porte d’un grand mausolée blanchâtre. «Le businessman allemand Julius Beer l’a construit pour sa fille, raconte-t-il. Elle est morte à 8 ans, et Beer était terrassé de tristesse. À l’intérieur, tu peux voir une statue d’elle amenée au ciel par un ange. C’est son sarcophage et ceux de ses parents sur les côtés

Délaissé jusqu’à l’arrivée des Friends, le mausolée aux vitres cassées était ouvert à des générations de pigeons, dont les carcasses et défections s’amoncelaient sur un mètre de profondeur. «On a dû descendre quelqu’un par les vitres, avec une corde, pour qu’il nettoie», sourit Dungavell.

Vers la sortie, il raconte l’histoire de l’homme qui abattait des chevaux pour la reine Victoria, dont la sépulture est ironiquement surmontée d’un cheval, autrefois recouvert de cuir. Puis celle de Tom Sayers, boxeur à mains nues dont le cortège funèbre fut suivi par 10.000 personnes, du quartier de Camden jusqu’à sa tombe –son chien Lion en tête, immortalisé par une statue.

Tombe de Tom Sayers au cimetière d'Highgate | JohnArmagh via Wikimedia Commons

Dans la partie est du cimetière, la pierre tombale de Stony Smith raconte en longueur le procédé de fabrication des pains Hovis, dont il était l’inventeur. Non loin repose la sculptrice autrichienne Anna Mahler, fille du compositeur Gustav Mahler. Sa sépulture est surplombée par l'une de ses œuvres, représentant une femme très fine dont les longues mains cachent le visage.

Personnalités contemporaines

À Highgate, les célébrités victoriennes côtoient celles de notre époque. Tous les mois, le cimetière refoule encore des fans de George Michael, dont le lieu de repos est réservé à la famille.

À l’entrée de la partie est, on trouve la tombe du chanteur folk Bert Jansch, puis la toute petite pierre tombale de Douglas Adams, auteur du Guide du voyageur galactique, devant laquelle une trentaine de stylos trônent dans un pot.

Tombe de Douglas Adams au cimetière d'Highgate | Tolga Akmen / AFP

En contrebas, c’est la dernière demeure de Malcolm McLaren, le manager des Sex Pistols, qui attire le regard. «Le masque mortuaire est l’œuvre de Nick Reynolds, précise Dungavell. Il est sculpteur et a aussi réalisé celui de son père, Bruce Reynolds. Ce dernier, qui repose également ici, était le cerveau derrière l’un des casses du siècle, celui du train postal Glasgow-Londres.» Le fils de braqueur est également musicien, membre d’Alabama 3, le groupe qui a composé la musique d’intro de la série The Sopranos, et c’est peut-être tout ça que l'on retrouvera sur sa propre tombe, dans quelques années.

Dans la partie ouest, le visage de Dungavell se fait triste pour la première fois, devant la très sobre pierre tombale d’Ugo Ehiogu, ancien joueur de football de Tottenham Hotspur, enterré à l’âge de 44 ans en 2017. «Je regrette qu’il ne soit pas marqué qu’il était footballeur, explique-t-il. La profession de ceux qui sont ici raconte quelque chose de leur époque. Ailleurs, il y a un électricien, mais pas l’électricien du quartier: il construisait des câbles téléphoniques transatlantiques. Une tombe présente aussi la mention “père, mari, philosophe, nudiste”. Si tu arrêtes d’enterrer des gens, tu finis par avoir besoin d’être un spécialiste du XIXe pour comprendre qui est autour de toi. C’est pour ça que l’on arrêtera jamais.»

Au loin, à travers le bruit discret des quelques voitures grimpant la colline d’Highgate, on entend des enfants jouer dans une cour d’école. Les meilleurs d’entre eux finiront peut-être ici.

Thomas Andrei Journaliste

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