Égalités / Monde

Les femmes en première ligne contre un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika

Temps de lecture : 6 min

Les Algériennes jouent un rôle crucial au sein de la mobilisation contre un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

Depuis le début du mouvement, les femmes, de tous âges, voilées ou non manifestent en famille, entre amies et amis ou seules. Alger, le | Zahra Rahmouni
Depuis le début du mouvement, les femmes, de tous âges, voilées ou non manifestent en famille, entre amies et amis ou seules. Alger, le | Zahra Rahmouni

Ager (Algérie)

Vendredi 22 février, un cortège de milliers de jeunes, partis du quartier populaire de Bab el-Oued (dans l’ouest d’Alger), atteint le centre de la capitale. Il traverse l’emblématique place Maurice Audin puis se dirige vers la place du 1er Mai en passant par la rue Hassiba Ben Bouali, l’un des principaux boulevards d’Alger. Dans la ville, les rassemblements sont pourtant interdits depuis 2001 et systématiquement réprimés. Mais cette fois, la police, surprise par le nombre de manifestantes et manifestants, n’a rien pu faire. Dans la vague des protestataires, des groupes de femmes se forment. Certaines sont entre filles et ont rejoint la marche dans le centre-ville tandis que d’autres sont accompagnées par des amis ou de la famille.

«En tant que femmes, nous ne sommes pas considérées»

Alertée par le bruit qui vient de la rue, Samia est sortie précipitamment de son appartement situé à deux pas de la place du 1er Mai. Elle ordonne à ses filles, qui regardent la foule depuis le balcon, de descendre la rejoindre.

«Voir tout ce monde me touche vraiment. Je ne savais même pas qu’il y allait y avoir une manifestation. J’étais en train de prendre ma douche et je suis sortie avec les cheveux mouillés», lâche cette mère de famille extatique en plein milieu de la rue Hassiba. «Je suis contre le cinquième mandat pour tous ces jeunes que vous voyez là. J’ai des larmes aux yeux quand je les regarde. Je suis contre, je suis contre», répète-t-elle. «Les voir se mobiliser, ça me donne de l’espoir. La solution c’est d’avoir un bon président. Il ne faut pas forcément reporter les élections. En tout cas, j’irai voter», précise la quinquagénaire.

Les femmes manifestent, toutes générations confondues. Alger, le 8 mars. | Zahra Rahmouni

Aux fenêtres, des familles incrédules observent désormais les dizaines de milliers de personnes qui marchent en plein centre d’Alger. Certaines femmes font des youyous, d’autres balancent des bouteilles d’eau aux manifestants en signe de solidarité. «Je souhaite un changement radical de système. En tant que femmes, nous ne sommes pas considérées. On attend aussi du changement à ce niveau-là», revendique pour sa part Naima, 35 ans, lors d’une nouvelle manifestation qui a eu lieu deux jours plus tard, à l’initiative du mouvement citoyen «Mouwatana».

Les Algériennes, diplômées mais sans emploi

Voilà plus de quinze jours que le pays bouillonne et vit au rythme des rassemblements de diverses franges de la société civile. Mardi 26 février, ce sont les étudiantes et étudiants qui sont sortis dans plusieurs villes du pays. À El Harrach, dans la banlieue est d’Alger, ils ont forcé des cordons de policiers anti-émeutes pour marcher sur plusieurs kilomètres à travers la ville. Là encore, la présence des filles est impressionnante. Nacer Djabi, sociologue, l’explique par «la féminisation de l’université et la prédominance flagrante des femmes dans toutes les disciplines».

Dans le corps enseignant, 47% des postes sont occupés par des femmes et, depuis plusieurs années, les filles devancent largement les garçons dans l’obtention du baccalauréat. En 2017, elles représentaient 65,6% des diplômées et diplômés des universités algériennes, affirmait il y a quelques mois, Tahar Hadjar, ministre de l’Enseignement supérieur. Malgré cela, les filles ne comptent que pour 18% de la population active et ont toujours du mal à accéder à un emploi avec un taux de chômage qui s’élève à 55% chez les diplômées.

Le clan Bouteflika, dans la ligne de mire des étudiantes qui, malgré leur diplôme, ne représentent que 18% de la population active. Alger, le 8 mars. | Zahra Rahmouni

«Tout le monde nous dit d’étudier pour avoir un bon poste et bien gagner notre vie mais à la fin, il n’y a rien. Avec tous les efforts et sacrifices que l’on fait, on finit au chômage ou dans un emploi sous-qualifié qui n’a rien avoir avec notre diplôme», se plaint Habiba, 21 ans, rencontrée lors de la seconde grande manifestation étudiante du mardi 5 mars. «Ce qui fait le plus mal dans tout ça, c’est que grâce au piston, il y a des gens non diplômés qui occupent des postes qualifiés. C’est de la hogra [terme algérien pour exprimer l’injustice et le mépris, ndlr]. Nous autres étudiants, nous sommes vraiment laissés pour compte et c’est aussi pour cela que nous sommes nombreux à sortir», assure-t-elle, drapeau algérien autour du cou.

Les femmes en première ligne

Dans les rangs, les revendications des femmes sont les mêmes que celles des hommes qui les accompagnent. «On veut manifester correctement et sans faire de dégâts. L’objectif est de défendre notre point de vue et notre opposition au cinquième mandat. On veut que tout le système parte», indique une étudiante de l’École nationale polytechnique d’El Harrach.

Dans le centre ville, une dame interpelle des jeunes manifestantes qui se reposent sur un banc. «Allez levez-vous, ils vous font peur?», les interrogent-elles en désignant les policiers anti-émeutes postés à quelques mètres. «Pendant la guerre contre les Français, c’était pire. Ils nous ramassaient tous, hommes ou femmes sans distinction», poursuit la vieille dame en riant.

Une femme face à un jeune policier anti-émeutes, le 8 mars à Alger. | Zahra Rahmouni

Depuis le début du mouvement, les femmes, de tous âges, voilées ou non manifestent en famille, entre amies et amis ou seules. Elles bénéficient souvent d’une certaine protection de la part des jeunes manifestants qui les exfiltrent rapidement lors de l’utilisation de gaz lacrymogènes par les forces de l’ordre. Du côté des policiers, dont la plupart sont très jeunes, certains osent à peine bousculer des femmes qui ont parfois l’âge de leur mère. Celles-ci se mettent donc en première ligne et tentent d’amadouer les policiers anti-émeutes afin de briser les cordons qui séparent les groupes de manifestants. «Mettez-vous devant et avancez. Ils n’oseront pas vous toucher», assure un journaliste à ses consœurs lors du rassemblement de membres de la corporation place de la Liberté de la Presse, le 28 février à Alger.

Une jeune algérienne en face d'un cordon de policiers anti-émeutes, le 8 mars à Alger. | Zahra Rahmouni

En face de ces journalistes qui dénoncent la censure suite à l’absence de couverture des protestations algériennes dans plusieurs médias publics et privés, de jeunes policiers sourient d’un air gêné. Ils sont vite rappelés à l’ordre par leur supérieur qui les oblige à avancer le cordon pour contenir le rassemblement.

L’engagement des icônes de la révolution

Ces derniers jours, des icônes de la guerre d’indépendance algérienne ont successivement rejoint le mouvement. Djamila Bouhired, membre du «réseau bombes» du Front de libération nationale durant la bataille d’Alger, torturée et condamnée à mort en 1957, est sortie vendredi 1er mars puis de nouveau le 8 mars, pour prendre part à la marche qui aurait dépassé le million de personnes dans la capitale. En 2014, elle s’était déjà opposée au quatrième mandat du président actuel. Agée de 84 ans, elle jouit d’une popularité immense au sein de la population et a été longuement acclamée par la foule.

Zohra Drif Bitat, une autre figure de la résistance algérienne contre le colonialisme français, lui avait aussitôt emboité le pas en annonçant son intention de sortir manifester contre un nouveau mandat. «Oui je marcherai pour l’Algérie libre et démocratique. Pourquoi ? Parce que, comme en 1954, du haut de nos montagnes, des profondeurs de nos villes et villages et de l’immensité de notre cher pays, les clameurs de notre peuple et de notre jeunesse, nous interpellent et nous appellent à parachever la grandiose œuvre de notre libération et de notre indépendance si chèrement acquise», écrivait-elle dans une déclaration rendue publique le 6 mars.

Le président Bouteflika, dont la candidature a été déposée devant le Conseil constitutionnel, dimanche 3 mars, est au pouvoir depuis 1999. Agé de 82 ans, il est fortement diminué par un accident vasculaire cérébral survenu en 2013. Alors que le pays traverse un mouvement de contestation inédit, il a été hospitalisé pendant deux semaines à Genève avant de regagner Alger, dimanche 10 mars.

Zahra Rahmouni

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