Société

On déteste aujourd’hui le cardinal Barbarin autant qu’on l’a adoré hier

Temps de lecture : 10 min

Après avoir été condamné par la justice française à six mois de prison avec sursis pour non-dénonciation de crimes pédophiles, le sort de l’archevêque de Lyon est entre les mains du pape François.

Le cardinal Philippe Barbarin se rend à son procès, le 7 janvier 2019 à Lyon. | Jeff Pachoud / AFP
Le cardinal Philippe Barbarin se rend à son procès, le 7 janvier 2019 à Lyon. | Jeff Pachoud / AFP

Son visage fripé et sa mine basse effacent d’un coup sur les écrans son image jaunie de «prince de l’Église» précoce, surdoué, charmeur, d’homme agaçant, plus qu’arrogant, avec ses airs de premier de la classe. Mais cette fois, le cardinal Philippe Barbarin, 68 ans, est rendu à la justice des hommes, sans cesser de s’en remettre d’abord à celle de Dieu.

Il avait tout pour réussir au plus haut niveau dans sa «mission» d’Église. Ses fans –et ils sont nombreux, autant que ses ennemis– lui voyaient parfois un destin mondial à Rome. Aux derniers conclaves d’avril 2005 et de mars 2013, auxquels il avait participé comme cardinal-électeur de Benoît XVI, puis de François, des pronostiqueurs italiens l’avaient même placé dans la botte des «papabili». Après un Polonais (Karol Wojtyla, Jean-Paul II), après un Allemand (Joseph Ratzinger, Benoît XVI), le tour était venu d’un pape français. Le premier de l’ère moderne.

C’est bien à Rome, sous les voûtes de Saint-Pierre, que le cardinal Barbarin va se rendre à bref délai, mais dans la situation du condamné. Condamné par la justice française, il va remettre au pape, la corde au cou, après s’être battu pour préserver son siège, sa démission d’archevêque de Lyon et de «primat des Gaules». Un des postes les plus prestigieux au monde, un titre-témoin de l’ancienneté du christianisme en France. Une première absolue, une démission fracassante, un archevêché de Lyon décidément maudit… Les trois prédécesseurs du cardinal Barbarin sur la célèbre colline de Fourvière sont morts, en moins de huit ans (1994-2002), terrassés par la maladie. Lui s’en va sur une improbable démission.

Sans l’amitié qui le noue au pape argentin, la confrontation entre les deux hommes pourrait être étouffante. Elle sera franche, amicale et priante. Mais pas forcément décisive. Le pape peut demander au cardinal Barbarin de rester en place dans l’attente de son procès et jugement en appel. Dans une interview à La Croix de mai 2016, interrogé déjà sur une démission, le pape jésuite avait déclaré que la donner reviendrait à reconnaître sa culpabilité et qu'avant toute décision, il était préférable d’attendre, en tout état de cause, un jugement définitif: «Ce serait un contresens, une imprudence. On verra après la conclusion du procès. Mais maintenant, ce serait se dire coupable».

Une démission qui fera jurisprudence

Sans doute le pape n’ignore-t-il pas que le cardinal Barbarin, en dépit de sa défense sincère et de sa bonne foi, est démonétisé en France. Que les catholiques de son diocèse sont eux-mêmes très divisés sur son sort. Que la population de Lyon est lasse d’une affaire –médias surchauffés, film à succès (Grâce à Dieu de François Ozon)– qui nuit à sa réputation de ville modérée. Dans ces conditions, le bon sens serait de nommer le plus tôt possible un successeur.

Mais l’hésitation du pape ne tient pas qu’au calendrier judiciaire ou aux considérations locales. Elle a un tout autre motif: le cardinal Barbarin n'est pas du tout mis en cause personnellement pour des faits de pédophilie. Contrairement à cet autre cardinal américain, Theodore McCarrick, ancien archevêque de Washington, qui a défrayé la chronique et qui –sanction sans précédent pour un cardinal– vient d’être «réduit à l’état laïque» par le pape. Contrairement aussi à ce cardinal australien, George Pell, emprisonné à Melbourne pour des actes pédophiles qu'il nie avoir commis –lui aussi a fait appel– et qui vient d’être renvoyé de toute charge du Vatican où il était le numéro 3, une sorte de ministre des Finances.

Quand la justice civile n'intervient pas, l'Église peut-elle d'elle-même juger?

Le titre de «cardinal», si prestigieux dans l’histoire deux fois millénaire de l’Église, ne protège donc plus de rien. Et si le pape accepte la démission de Philippe Barbarin, ce serait la première fois qu'un cardinal de l’Église catholique serait démis de son poste pour seulement, si l’on ose dire, avoir mal géré une affaire de pédophile locale. Combien de cardinaux ou d’évêques à travers le monde vont alors se sentir sous la menace pour n’avoir pas suspendé à temps, déféré devant la justice civile, un ou des prêtres accusés de comportement pédophile?

Cette semaine, le verdict du pape François sur l’affaire Barbarin sera donc crucial, interprété comme un test de sa volonté d’aller vraiment au bout de sa politique de «tolérance zéro». Car, en trois ans, presque tout a changé, au niveau des intentions, dans la gestion de la crise pédophile dans l’Église: après les avoir tenues à distance, on écoute les victimes. Après avoir entretenu l’opacité la plus grande et l’impunité la plus totale, on sort du silence, on désigne et on poursuit des coupables. Mais que faire des supérieurs hiérarchiques –les évêques– qui ont longtemps caché, protégé, couvert des coupables? Quand la justice civile intervient et condamne, comme c’est le cas dans l’affaire Barbarin, l’Église peut sanctionner et démettre son responsable. Mais quand ce n’est pas le cas, peut-elle d’elle-même le juger?

Il y a trois ans, l’idée avait été lancée à Rome et reprise par le pape François d’un «tribunal spécial» pour les évêques accusés d’avoir protégé des pédophiles. Elle n’a jamais vu le jour… C’est pour cette raison que le cas Barbarin est exemplaire. La décision du pape d’accepter sa démission pourra demain faire jurisprudence.

Un long parcours sans faute

Alors jeune homme natif de Tanger en 1951, fils d’un père militaire reconverti dans la banque, sixième d’une famille de onze enfants où la foi catholique était traditionnelle, mais non bigote, Philippe Barbarin pouvait-il s’imaginer un destin aussi tumultueux? Ordonné prêtre en 1977, il se fait connaître d’abord comme un aumônier brillant de grands lycées publics du Val-de-Marne (Vincennes, Saint-Maur) où il aide de jeunes croyants à se former et prendre leur place dans les débats intellectuels du moment. Philippe Barbarin a alors tout du jeune prêtre enthousiaste des années d’après Vatican II (1962-1965), ce concile où l’Église décide d’affronter un monde déchristianisé. Il laissera de bons souvenirs à toute une génération des catholiques engagés dans ce coin de la banlieue parisienne.

Il est ensuite repéré par Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, mais sa promotion rapide, en 2002, comme archevêque de Lyon relève du pari. Il est rare qu’à 50 ans, on accède à un poste aussi élevé dans la hiérarchie de l’Église, en France comme aileurs. Mais l’arrivée d’un jeune «primat des Gaules», après la mort brutale de ses trois prédécesseurs, est saluée comme une bonne surprise. Chaque jour ce marathonien court sur les hauteurs de Fourvière. Il collectionne les albums de Tintin (dont il connaît toutes les répliques cultes) dans un «musée» bien à lui. Il est féru de littérature et d’astronomie. Il bouscule les codes et conquiert les cœurs lyonnais, bien au-delà de la population catholique qui apprécie sa ferveur spirituelle, ses qualités de prédication et d’écoute, son expérience de quatre ans auprès de communautés très pauvres dans l’île de Madagascar.

Lyon s’entiche d'un Barbarin chaleureux et cultivé. On le dit proche de Nicolas Sarkozy qui, ministre de l’Intérieur (et des cultes), avait assisté en 2002 à son intronisation à la cathédrale Saint-Jean. Il est invité dans tous les cercles de la ville, patrons, avocats, médecins, francs-maçons, devient l’ami du grand rabbin Richard Wertenschlag et de la communauté juive dont il arpente tous les lieux de mémoire. Le cardinal soutient aussi les efforts de la communauté musulmane pour la construction d’une mosquée digne de ce nom dans l’agglomération.

Le maire de Lyon, Gérard Collomb, ne tarit pas d’éloges sur lui. Les deux hommes ne se lâcheront plus, quels que soient les accidents de parcours mutuels, dans une ville dont on dit qu’elle est à la fois la plus franc-maçonne et la plus catholique de France. Le cardinal distribue des bibles dans les HLM, mais soutient les efforts du maire pour le dialogue entre toutes les communautés dans des banlieues difficiles.

Contre la loi Taubira: l’évêque séducteur devient clivant

Qu’est-ce qui fait qu’après un long parcours sans faute –qui lui vaudra d’être élu par Lyon Mag le «Lyonnais de l’année 2015», devant Florence Foresti et Najat Vallaud-Belkacem– tout va se mettre à dérailler? Que les regards sur lui, à Lyon et même dans l’Église, vont se mettre à changer? Que ce cardinal qu’on trouvait brillant va devenir, dans les conversations, raide et cassant? On l’adorait… On va le détester. Que s’est-il passé?

Philippe Barbarin est «un fils de Jean-Paul II» et «un fils du pape François». Un militant de la «nouvelle évangélisation» chère au pape polonais, qui défendait des convictions morales et religieuses fortes, et un défenseur des exclus et des réfugiés, à l’image du pape argentin. Et ces engagements ne sont pas simples à concilier. Il est d’abord l’un des évêques les plus attachés à la défense des chrétiens d’Orient, se rend plusieurs fois en Irak, à Mossoul, à Qaraqosh, au secours des populations chrétiennes ou yézidies terrorisées par Daech. En juillet 2014, il visite les camps de réfugiés d’Erbil dans le Kurdistan. Né en terre maghrébine, Barbarin est également très proche de la tragédie des moines de Tibhirine en Algérie, enlevés et égorgés en 1996, et se rend sur le lieu de leur martyre. Dans son diocèse, il se bat pour accueillir des réfugiés, comme il volait autrefois au secours des Roms.

«Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera»

Cardinal Barbarin, septembre 2012

Mais c’est le même qui devient l’évêque français le plus acharné contre le «mariage pour tous», contre l’extension de la PMA, contre la GPA, contre l’avortement. En 2012 à Lyon, on le voit à la tête des cortèges contre la loi Taubira, aux bras de Kamel Kabtane, recteur de la grande mosquée, et de Frigide Barjot, cette catholique convertie un peu déjantée, manifestant en minijupe et perruque rose sur fond de discours très homophobe.

Personne n’a oublié son calamiteux dérapage sur les suites imaginaires de cette loi: «Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera. Il y aura des demandes incroyables qui commencent à se faire jour!». Consensuel au début de son mandat à Lyon, Barbarin devient clivant et, plus qu’il ne le souhaitait, le porte-parole de la Manif pour tous et de tout ce catholicisme droitier et ultra-droitier qui a émergé en 2017 autour de Sens commun et de la candidature de François Fillon.

Une gestion catastrophique du scandale du curé Preynat

Mais c’est évidemment l’affaire Bernard Preynat, du nom de ce curé pédophile qui a agressé pendant vingt ans des dizaines de scouts de Sainte-Foy-les-Lyon, qui va provoquer sa chute finale. Philippe Barbarin ne ressemble pas du tout au personnage hiératique, glacial, distant créé dans le film Grâce à Dieu de François Ozon. Il est au contraire un homme spontané et chaleureux. Mais de tempérament instinctif, et surtout solitaire dans ses décisions, il va mener cette affaire sordide en dépit du bon sens.

Au début des années 1990, presque tout le clergé lyonnais était informé des faits reprochés au curé Preynat. Mais, pas plus que ses trois prédécesseurs archevêques qui, en partie sous la pression de familles craignant un scandale public, n’avaient osé déférer le prêtre pédophile devant la justice civile, le cardinal Barbarin ne le relève de ses fonctions. Il se laisse même convaincre par la promesse de Preynat qu’il ne recommencerait pas et continue donc de le déplacer de lieu en lieu, s’exposant ainsi à la plainte d’anciennes victimes, qui vont découvrir en 2014 que le prêtre pédophile était toujours en charge d’une paroisse et en relation avec des enfants.

Il a répété maintes fois qu’il avait la certitude de payer «pour le péché d’un autre»

L’archevêque l’évince enfin de son clergé en 2015, mais c’est trop tard. Mal entouré, le cardinal Barbarin n’a pas pris à temps la mesure des dégâts, encore moins des blessures des victimes. Il n’a pas su non plus éviter, dans sa défense, un nouveau dérapage médiatique comme celui qui a servi de titre au film d’Ozon: «Les faits sont prescrits. Dieu merci!». Il va s’obstiner dans la thèse que les faits délictueux sont anciens et qu’il ne savait pas. Il a répété maintes fois, dans mes rencontres avec lui comme lors de son procès en janvier, qu’il avait la certitude de payer pour l’aveuglement de ses prédécesseurs et surtout «pour le péché d’un autre» (Preynat).

Sans doute n’a-t-il pas tort, mais son attitude est emblématique d’une hiérarchie catholique qui, certes, a pris des mesures de prévention contre la pédophilie au début des années 2000, a sanctionné les actes les plus récents qui venaient d’être révélés, a déféré leurs auteurs devant la justice, a relevé des prêtres de leurs fonctions (Barbarin en a renvoyé quatre ces dernières années). Mais cette même hiérarchie s’est montrée impuissante face à la révélation de faits très anciens, prescrits pour la plupart, dénoncés tardivement par des plaignants victimes dans leur enfance d’agissements honteux qu’ils ont longtemps tus, que leurs parents n’ont jamais osé dénoncer et qui, aujourd’hui, en âge eux-mêmes d’être parents, veulent solder ce passé en signe de protestation contre l’Église et des parents pusillanimes.

Philippe Barbarin est le troisième évêque –mais le plus haut dans le grade– à être condamné par la justice française. Une condamnation pénale, certes soumise à appel, mais qui fait de lui, définitivement, qu’il le veuille ou non, que sa démission soit acceptée ou non par le pape, le symbole d’une Église catholique qui bien sûr n’est pas complaisante avec ses curés pédophiles, mais s’est montrée trop longtemps aveugle, a géré ces affaires avec amateurisme, a redouté plus que tout le scandale et la mauvaise réputation, a refusé de croire les plaignants, a déplacé ses mauvais éléments au lieu de les virer. D’une Église toujours prête à pardonner, donner une seconde chance au pécheur, mais incapable de faire un vrai ménage dans ses rangs. Et qui, ce faisant, en voulant se protéger, a laissé courir des criminels, trahi des innocents et son propre enseignement.

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