Economie

Coupe de l'America: une raclée à 120.000 dollars la seconde

, mis à jour le 16.02.2010 à 18 h 19

34 mois de bataille juridique, deux jours de bataille navale... Comment Alinghi a fait couler la plus vieille compétition du monde.

Voilà, c'est fait. Les Américains du Golden Gate Yacht Club ont récupéré l'Aiguière d'argent, aussi moche que prestigieuse, trophée de la plus ancienne compétition sportive. Le trimaran USA17 a infligé un «deux victoires à zéro» à Alinghi 5, catamaran propriété du milliardaire suisse Ernesto Bertarelli. Et ce n'est pas une petite défaite: plus d'un quart d'heure de retard lors de la première régate et 5'26 lors de la seconde pour l'engin (on hésite à parler de bateau) suisse.

Les Suisses ont donc perdu. Mais ce n'est pas faute d'avoir tout tenté pour conserver cette coupe. Vraiment par tous les moyens possibles.

Il est vrai que les règles de cette si particulière régate permettent au Defender (vainqueur de l'édition précédente) de fixer à son bon vouloir les nouvelles règles de l'édition à venir. Et Bertarelli, qui a beaucoup d'argent, ne s'en est pas privé. Pendant 34 mois, Il a tout fait pour que son adversaire ne puisse gagner, de préférence sans jamais aller se mesurer sur la mer, ce qui est un comble pour une régate. A force d'essayer d'imposer ses desiderata aussi fallacieux que surréalistes, dont la plupart ont largement dépassé les limites de la sportivité et de la bonne foi les plus élémentaires, l'essentiel de la compétition s'est passé devant les tribunaux américains.

Un bateau?

Deux exemples parmi d'autres en disent long sur l'esprit qui anime le Suisse: l'équipe Alinghi a, jusqu'en décembre dernier essayé d'imposer que la Coupe se courre à Ras Al-Khaimah (qui connaît ce microscopique bled des EAU?) pour la simple et bonne raison que les vents là-bas sont réputés ne jamais dépasser 7 nœuds, caractéristique météorologique donnant sur le papier un avantage certain à son engin, tellement léger qu'on le soupçonne ne pas pouvoir résister à une brise de plus de 18 nœuds que supporte heureusement sans aucune difficulté n'importe quel engin à la voile le plus rudimentaire.

Pas plus tard qu'en janvier, les Suisses ont inventé une clause dont le caractère léonin n'échapperait pas à un enfant de 6 ans: ayant appris grâce à ses espions que le challenger allait probablement arborer un mat aile de 70 m de haut plus grand que l'aile d'un Boeing 747,  et sachant que ses caractéristiques rendent l'engin particulièrement difficile à manœuvrer dans un espace restreint, Bertarelli a tenté d'imposer à son concurrent d'être capable uniquement de rentrer à la voile dans la «petite» marina réservée à la Coupe, alors que son propre engin en serait bien incapable.

Bref, en 36 mois, après avoir réussi à éliminer tous ses concurrents potentiels sauf un, le Syndicat du Golden Gate Yacht Club, dirigé par Larry Ellison. L'homme qui est devenu par la force des choses son pire ennemi vient de lui mettre cette déculottée historique, sur l'eau comme sur le compte en banque (on estime que Bertarelli a dépensé 140 millions de dollars, dont 30 millions de frais d'avocat, comme Ellison).

On le voit, Bertarelli a beaucoup d'argent.

Tout ça pour ça: cette défaite, avec un retard historique de 20 minutes aura coûté au milliardaire suisse la bagatelle de 120.000 dollars (87.000 euros) la seconde. Mais ici, même si c'est scandaleux, il ne s'agit pas tant que d'argent: la coupe de l'America a toujours été le lieu privilégié de l'expression d'egos surdimensionnés et de caprices de milliardaires; c'en est même un de ses charmes. Ellison, patron d'Oracle, n'a probablement rien à envier à Bertarelli en terme de mauvaise foi et de moyens. Mais la responsabilité du milliardaire suisse est indépassable. En 36 mois, il aura réussi à tout rater, jusqu'à menacer l'essence même de cette splendide épreuve vieille de 159 ans.

L'incompétence du milliardaire barreur

1°) les technologies mises en œuvre n'ont rien d'innovateur. Les Polynésiens et les marins français savent depuis longtemps qu'un multicoque va plus vite qu'un monocoque. A tel point que les deux concurrents avaient embarqué quelques grands noms de la voile française dans cette galère.

Si besoin en était la démonstration en avait d'ailleurs été faite lors de la 27e coupe de l'America, où les Américains du Catamaran Stars and Stripes ont aisément battu le monocoque géant des Néo-Zélandais.

2°) N'emporte quel débutant en multicoque sait que le point faible de ces engins est le virage vent debout. Là encore, le choix imposé par Bertarelli de ce type de navire rend le match racing sans grand intérêt.

Lors du départ de la première régate, son concurrent est resté bloqué vent debout au dessus de la ligne, pendant que Alinghi prenait la poudre d'escampette. Finalement, USA17 passait la ligne 1'27'' après lui. Dans n'importe quelle régate, cela signifie la fin de tout espoir de victoire pour le malheureux skipper. Et bien là, non. En raison d'une vitesse et d'un angle de remontée au près supérieurs, le concurrent américain revenait aisément sur Alinghi pour lui mettre plus de 3,5 km dans la vue sur un parcours de 20 miles nautiques (38 km), soit un différentiel de performance de plus de 10%. Ce qui est énorme quand on sait que dans ce type d'épreuve, on donnerait des millions de dollar pour un truc qui permettrait de gagner 0,005% de vitesse.

3°) Sur les deux régates courues (et perdues par lui,) le milliardaire barreur de son engin extravagant — il avait dans son équipe des barreurs de talent — aura trouvé le moyen d'écoper à chaque fois d'une pénalité, ce qui dans l'hypothèse d'un duel serré réduisait ses chances de victoire à zéro. Ce qui n'arriverait pas à un barreur d'Optimist de 8 ans. A ce niveau, on frise l'incompétence.

Tout ceci se produisant, répétons-le dans le cadre imposé par Alinghi pour lui assurer la victoire.

4°) La communication. Il avait été imposé par l'équipe suisse que la Coupe devait se courir dans la semaine avant le début des JO d'hiver de Vancouver. C'est de la bonne stratégie de communication: éviter le télescopage d'évènements. Là encore ratage monumental. Pour des raison inexplicables, même si les conditions météos n'étaient pas idéalement idéales, (voir l'incompréhension et le désespoir de Bruno Troublé, spécialiste international incontesté dans ce domaine ICI), elles restaient jouables pour n'importe quelle embarcation à voile, les régates ont été sans cesses reportées, jusqu'au samedi jour de l'inauguration des JO.

5°) Enfin, cette défaite a eu lieu alors que les juges avaient été choisis par Bertarelli. Comme l'a indiqué d'une manière sibylline Larry Ellison lors de sa conférence de presse au soir de sa victoire: «Je peux aussi vous dire que pour la 34e America's Cup, les juges seront indépendants, comme l'organisateur ...».

Ainsi alors qu'il avait tout fait, mais vraiment tout fait pour conserver la Coupe, le Suisse a tout perdu. C'est une déculottade de grande envergure, une pâtée grandiose, une dérouillée historique, à l'ampleur proportionnelle aux sommes d'argent en jeu, comme une nouvelle illustration de la désinvolture financière qui aura mené la planète toute entière au bord de la faillite.

A l'officier anglais qui apostropha Surcouf en ces termes:

Avouez, Monsieur, que vous vous battez pour l'argent, alors que nous, Anglais, nous battons pour l'honneur

Le corsaire malouin eut cette répartie:

Chacun se bat pour ce qu'il n'a pas.

Malgré l'incommensurable mauvaise foi dont il a fait montre pendant des mois, l'obscénité financière de Bertarelli montre qu'il ne devait pas se battre pour l'argent: il a montré qu'il en avait beaucoup. Pour rien, car il est vaincu.

Reste l'honneur.

Bertarelli l'aurait-il perdu en franchissant, dans ces conditions, la ligne 5' et 26 secondes après son adversaire, choisi puis subi, ce dimanche 14 février 2010, à Valence?

Christophe Sims

Image de une: Entraînement du trimaran Oracle BMW, le 8 février au large de Valence. REUTERS/Pascal Lauener

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