Culture

«Teret», l'ombre portée d'une tragédie contemporaine

Temps de lecture : 4 min

Le premier film du réalisateur serbe Ognjen Glavonic s'appuie sur un épisode particulièrement tragique de la guerre au Kosovo pour composer une parabole impressionnante, et aux multiples échos.

Vlada (Leon Lucev) et le camion blanc au lourd secret. | Capture d'écran de la bande annonce / Nour Films
Vlada (Leon Lucev) et le camion blanc au lourd secret. | Capture d'écran de la bande annonce / Nour Films

«Teret» signifie «la charge» en serbe –et on se demande bien pourquoi le titre n’est pas traduit. La charge en question, c’est celle qui se trouve dans ce camion blanc hermétiquement fermé.

Mais c’est aussi le poids que supporte cet homme qui accepte d’être traité comme un chien par les militaires et les policiers qui lui ordonnent de conduire ce même camion, à travers le pays en plein chaos.

C’est la peur et le silence qui pèsent sur ce pays, la Serbie, alors qu’elle subit les bombardements de l’Otan durant tout le printemps 1999, en représailles à son action meurtrière au Kosovo.

C’est le fardeau de l’effondrement d’un pays qui s’appela la Yougoslavie, de l’enchaînement de ces guerres qui, en Croatie, en Bosnie puis au Kosovo, ont transformé les Balkans en lieux de violence atroce.

Teret est un road movie. Il accompagne Vlada, le chauffeur, du Kosovo à Belgrade, dans des paysages de fin du monde. Mais la route qu’il parcourt est tout autant un chemin initiatique, une trajectoire de conte noir.

Ces ponts coupés par les bombes américaines sont aussi les impasses d’un état du monde. Ces civiles et civils qui fuient les destructions, réelles ou redoutées, sont les visages d'une humanité privée d’abri et de repère.

Une route réelle et mythologique

Et Vlada lui-même est à la fois le très réel, et même très charnel conducteur d’un non moins réel poids lourd, et une figure mythologique.

Un héros porteur d’une fatalité, un Sisyphe mais sur lequel pèse une malédiction qui ne vient pas des dieux de l’Olympe, mais de l’histoire des hommes, des dirigeants de son pays, de l'hystérie nationaliste, d’un état du monde, notre monde.

Cette charge tragique et bien réelle, Ognjen Glavonic en a documenté la réalité dans un documentaire glaçant, Depth Two, reconstitution méthodique d’atrocités commises par l’armée serbe.

Il lui a valu une flopée de récompenses dans les festivals du monde entier et la vigoureuse détestation de la plupart de ses compatriotes –détestation accompagnée de menaces très réelles, elles aussi, et décuplées par la sortie du film de fiction Teret, qui en est comme l'ombre portée.

Les traces devenues étranges d’une époque révolue. | Nour Films

Minimaliste et mystérieux, le premier film du jeune cinéaste serbe est pourtant intensément habité.

Dans les paysages qui portent les traces devenues étranges d’une époque révolue et les cicatrices béantes de l’actualité récente, il semble que tout vibre des échos de multiples forces venues de loin.

Sur les chemins du temps

Entre chants et coups de feu, fête communautaire et défiance de tout ce qui vient d'ailleurs, circulent les pulsations de l'histoire et du présent, mais aussi d'un fond bien plus archaïque. Teret est, aussi, un road movie sur les routes du temps. À travers un paysage où cohabitent des époques différentes, certaines très lointaines, mais aux effets très actuels.

C’est la pulsation d’une jeunesse qui veut avancer quand même, incarnée par ce garçon sorti de nulle part et monté à bord du camion.

Ces forces ne sont pas toutes négatives. C’est, aussi, l’humanité obstinée de Vlada, grand type à la force physique aussi évidente que dérisoire face à l’état de son monde, mais qui tient debout.

C’est la pulsation d’une jeunesse qui veut avancer quand même, incarnée par ce garçon sorti de nulle part et monté à bord du camion. C’est l’attention affectueuse à des détails, à des souvenirs.

C’est le regard au petit matin sur cette jeune femme qui s’est vendue toute la nuit aux militaires pour continuer de vivre. C’est l’inquiétude affectueuse de la femme de Vlada, ce sont les lumières sur la plaine et les bruits des hommes entre eux. Des noisettes dans la poche, une histoire partagée, d'ironiques signaux de fumée, une chanson transmise.

Vlada et son fils (Ivan Lucev) | Nour Films

Glavonic se révèle extraordinairement doué pour rendre sensorielles les présences des êtres et des choses. Et sur cet horizon de violence et de boue, de noir secret et de domination abrupte, de désespoir et d’impuissance, horizon jamais occulté, c’est la fine vibration d’un infini du monde qui existe quand même.

Alors «la charge»: comme dans dossier à charge? Oui et non. Oui, puisque ce que le film évoque, de manière à la fois précise et inscrite dans une interrogation plus vaste que les événements spécifiques dont il s'inspire, ne vacille pas un moment devant l’abîme.

Mais non, quand exactement du même mouvement, le regard qui filme sait se rendre sensible à l’infini miroitement de la réalité, même la plus sombre.

Conduire son film comme un camion porteur d'un lourd secret

La charge –de violence, de dissimulation criminelle, de soumission et de lâcheté– était déjà là, et il est à l’honneur, un honneur qui n’est pas sans prise de risques, d’Ognjen Glavonic d’en porter témoignage.

Mais Glavonic est un peu comme son personnage, interprété par l’impressionnant Leon Lucev, acteur croate déjà vu dans certains des meilleurs films bosniaques. Sans doute le réalisateur sait-il mieux que Vlada ce qui se trouve à l’arrière de son film. Mais, comme lui, il le conduit à travers les obstacles et les angoisses, avec une sorte de fermeté butée et une étonnante humanité.

En quoi Teret n’est pas seulement un des films les plus précis et sensibles sur des événements récents, et un état d’une partie toute proche de l’Europe. C’est aussi un signe clair de la découverte d’un cinéaste à part entière.

Teret

d'Ognjen Glavonić, avec Leon Lucev, Pavle Cemerikić, Tamara Krcunović

Séances

Durée: 1h38.

Sortie: 13 mars 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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