Politique

La lettre de Macron à la population européenne, une renaissance et un semi-échec

Temps de lecture : 11 min

Le président français choisit de s'adresser directement aux populations et de contourner les partis politiques.

Emmanuel Macron le 5 mars 2019 | Ludovic Marin / Pool / AFP
Emmanuel Macron le 5 mars 2019 | Ludovic Marin / Pool / AFP

Lettre aux «Citoyens d’Europe»… C’est peu dire que l'exercice auquel vient de se plier Emmanuel Macron est inédit dans l’histoire européenne. Jamais un chef d’État en exercice n’avait pris la peine de s’adresser directement ainsi aux 550 millions d’Européens et Européennes en vingt-huit langues. Une missive qui, au-delà de ses propositions, lance la campagne des européennes dont la tête de liste LREM reste le chef de l’État, qui se doit de défendre son bilan européen, squelette de son programme et de sa politique, et d’impulser une nouvelle dynamique.

Dix-huit mois après le discours de la Sorbonne, qui traçait ses grandes aspirations européennes à l’endroit de son voisin allemand alors en pleine campagne électorale, force est de constater que peu de ses grands dossiers portés à l’époque ont avancé.

«Ce n’est pas le signe d’un échec, se défend-on dans l’entourage du président. Plus de 50% des propositions de la Sorbonne sont actées ou mises en œuvre: droit d’auteur, universités européennes, force européenne de protection civile, agence européenne de l’innovation, accord sur le budget de la zone euro même s’il faudra aller plus loin...»

Emmanuel Macron et Angela Merkel à l'Élysée le 27 février 2019 | Ludovic Marin / AFP

Un décompté nuancé par le site euractiv.fr. Vingt-sept propositions sur quarante-neuf sont toujours en attente, et certaines étaient déjà bien avancées à l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée et ne peuvent donc pas être endossées à son compte exclusif.

Parlement de la zone euro, fonds monétaire européen, ministre dédié… Si sa réforme emblématique de la zone euro avait à l’époque occupé une grande partie de ses discours et de son énergie, il n’en est même pas fait mention dans cette lettre. Triste signe des avancées plus que timides des Européens sur ce dossier inflammable. Idem sur la conditionnalité des subventions européennes et autres procédures de sanctions pour les pays qui ne respectent pas l’état de droits et les valeurs de l’Union, opportunément gommée à l’heure où sonnent les urnes et où il faut rassembler.

Autre époque, autre message et autre stratégie: passer les frontières pour interpeller directement les électeurs et électrices.

S’adresser à l'électorat plutôt qu’aux partis: un pari risqué

«Par rapport à La Sorbonne, dont certaines propositions sont reprises, ce n’est pas un changement de cap mais l’approche est différente, ajoute-t-on à l’Élysée. On parle à tous les Européens car ils vont bientôt voter, en même temps, pour le même parlement; et on parle davantage de l’Europe dans le monde, du modèle européen qui est à protéger et à défendre dans un monde dont les chocs percutent l’Europe.»

Une stratégie bienvenue du côté du parlement européen, institution qui souffre d’un déficit de visibilité patent et dont chaque scrutin confirme une abstention record, près de 60% en 2014:

«Je ne pense pas que cela puisse marcher, mais c’est bien fait, analyse-t-on chez les Verts à Bruxelles. Tout ce qui peut aider à européaniser la campagne est bienvenu, même si ça vient de lui. Et il n’a pas besoin de “jouer” l'européanisation, elle se fait de facto, et pas exclusivement grâce à lui. Souvenez-vous des débats sur la crise grecque dans l’opinion publique européenne grâce au tandem Varoufakis, Tsipras, face à Merkel et son ministre des finances Schaüble, puis récemment via les clashs Orban, Salvini, Macron!»

On ne peut plus avoir un débat national sans se comparer aux autres. En France par exemple, on est obsédé par l’Allemagne, alors on regarde comment ça se passe outre-Rhin sur l’économie, l’emploi, l’industrie… Tout!

Alors verrait-on les prémices d’une opinion publique européenne, transnationale? «Nous n’y sommes pas… Il n’existe pas d’opinion publique européenne, mais des opinions nationales», observe Yves Bertoncini, président du Mouvement européen-France, et consultant sur les questions européennes.

«Il existe une tendance à l’européanisation des débats, nuance un spectateur des arcanes des institutions. Mais en raison de la disparité des langues, le séquençage d’une campagne européenne est impossible à planifier dans un cadre supranational. On parle tous des mêmes sujets, certes, mais jamais au même moment, parce que tout ceci reste très lié à l’agenda politique national. Depuis dix ans, on est plutôt entré dans un benchmarking des enjeux. On ne peut plus avoir un débat national sans se comparer aux autres. En France par exemple, on est obsédé par l’Allemagne, alors on regarde comment ça se passe outre-Rhin sur l’économie, l’emploi, l’industrie… Tout! Ce n’est pas exactement ce que j’appellerai un débat transnational.»

Sécurité alimentaire, libre échange, modèle agricole ou droits sociaux, à l’heure où les enjeux dont débattent aujourd’hui les Européens dépassent largement les cadres nationaux, voir un président de la République française jouer la carte de l’européanisation des débats, et d’une opinion publique européenne en gestation ne peut être qu’un signe d’un changement de paradigme.

«Je pense que cette nouvelle stratégie démontre que la méthode originale de la Sorbonne d’une alliance politique entre États sur des propositions n’a pas fonctionné, remarque Alberto Alemanno, professeur de droit européen à HEC et chantre d’un lobbying citoyen. Il a vraiment changé la donne, c’est très malin: arrêter de parler aux partis politiques nationaux et plutôt aux citoyens européens pour que ceux-ci se positionnent dans leur parti respectif sur ces propositions.»

Emmanuel Macron tente-t-il, par cette recette, de rejouer la partition de la présidentielle de contournement des structures partisanes, et réitérer son hold-up au niveau européen? Certainement… Mais si prendre le pouvoir est une chose, l’exercer et reformer au niveau européen sans des alliances tactiques en est une autre.

«Macron n’est pas avancé en terme de stratégie politique, souligne un observateur de la scène européenne. Il y a, bien entendu, des choses fortes dans sa vision, mais il n’y a rien sur sa mise en œuvre, sur les alliances possibles entre familles politiques. Tout cela n’est pas très explicite. Il s'adresse à la société civile et aux citoyens, mais il ne dit rien sur la traduction de tout cela: qui faut-il rejoindre quand on est espagnol, italien, polonais?»

Une lettre qui signe l’échec des stratégies d’alliance européenne

Forger des alliances reste la seule manière, encore aujourd’hui, de peser dans les débats. Cette règle est cousue de fil blanc dans toutes les institutions et sphères de pouvoir européen. Pourtant, LREM a longtemps mégotté et n’a pas souhaité rejoindre officiellement la famille centriste libérale européenne, dirigée par l’eurodéputé Guy Verhofstadt, quitte parfois à friser l’humiliation pour l’ancien Premier ministre belge, qui, malgré les appels du pied de la première heure à l’endroit du président français, n’aura finalement réussi à le rencontrer qu’à deux reprises avant l’automne dernier. Pire, l’annonce d’une alliance entre LREM et l’ADLE européenne par Guy Verhofstadt dans les colonnes de Ouest-France en septembre dernier fut démentie par Christophe Castaner, alors à la tête du parti. Or, appartenir à une famille politique permet d’asseoir ses positions à l’échelle européenne, où, rien ne se fait seul.

«Emmanuel Macron a échoué à créer son parti européen car il a cherché, logiquement, à élargir sa base, persifle-t-on chez les libéraux démocrates européens, il est toujours d’ailleurs dans cette démarche, c’est pour cela qu’on le voit un peu papillonner avec entre autres, Pedro Sanchez, Premier ministre socialiste en Espagne. Donc le retard pris a rendu les choses plus difficiles au sein de notre famille politique. Il faudra clairement leur faire de la place mais ce temps perdu n’a rien arrangé. La stratégie électorale de LREM est forcément réduite parce qu’il n’existe pas de vraies alliances, ni de vrai programme, ni de ligne politique claire.»

«C'est au mieux du Hollande en bien écrit, au pire un aveu de solitude. Encore une fois, il cède à la passion française de partir seul au combat, tel Bonaparte sur le Pont d'Arcole.»

Un fonctionnaire européen

Pourtant, l’idée d’une task force au sein de LREM pour nouer des dialogues et des alliances avec d’autres partis européens émerge rapidement après l’accession d’Emmanuel Macron à la présidence de la République. Quelques noms circulent, des candidats de haut vol, des fins connaisseurs des institutions, des personnalités européennes macron-compatibles se font connaitre, voire approcher, sans résultat. Le député des Français de l'étranger Pieyre Alexandre Anglade, élu du Benelux, est alors chargé de nouer des liens, et se retrouve parfois bien seul dans cette entreprise titanesque qui implique de maîtriser vingt-huit scènes nationales et d’y dénicher des interlocuteurs du même biotope.

«Emmanuel Macron a justement échoué à tisser les liens avec les autres forces, malgré des propositions d'aide très tôt de la part de gens qui savent faire, ironise un fonctionnaire européen. Donc aujourd'hui, une bonne partie de son discours devient purement incantatoire! Si encore dans ce texte il disait: avec Machin en Espagne, Truc en Pologne, Bidule en Italie, on va prendre le gouvernail et conduire le navire vers la terre promise, ça aurait de la gueule! Là c'est au mieux du Hollande en bien écrit, au pire un aveu de solitude. Encore une fois, il cède à la passion française de partir seul au combat, tel Bonaparte sur le Pont d'Arcole.»

Ambiance.

«Il s’y est mal pris, et un peu tard, raille un observateur de la scène européenne. Au lieu d’un dialogue ouvert avec tout le monde, il a eu un dialogue exclusif en Italie avec Matteo Renzi et Sandro Gozi, Premier ministre et ministre des Affaires européennes démocrate, qui ne pesaient que peu politiquement, et ne pouvaient pas lui apporter le parti. En Espagne, il a conclu une alliance avec Ciudadanos, au centre, et n’a eu aucun échange avec le PSOE, alors que le Parti socialiste espagnol est devenu incontournable depuis l’accession au pouvoir de Pedro Sanchez. Quant à Ciudadanos, la formation s’est droitisée en Andalousie dans une alliance avec Vox, à l’extrême droite, et le PP conservateur. Tout cela rend une quelconque coalition européenne incongrue! Il n’a pas parlé à tout le monde, alors qu’il en avait largement les moyens. Emmanuel Macron avait vraiment de quoi bouleverser l’échiquier politique européen.»

Un constat d’échec dont se défend Pieyre Alexandre Anglade: «Je ne pense pas qu’il y ait eu d’errements. Nous n’avons pas voulu des 5 étoiles en Italie, l’avenir nous a montré que nous avons eu raison. Notre ligne n’est pas de lier de relations exclusives, mais d’engager un dialogue à partir du moment où nous avons des valeurs communes».

Pieyre Alexandre Anglade (LREM) devant l'Assemblée nationale, le 21 février 2018 | Geoffroy Van Der Hasselt / AFP

À l’aune de ces atermoiements, cette stratégie de dépassement des partis pour s’adresser aux Européens et Européennes s’avère être en même temps, un acte inédit, mais également un aveu d’échec du président de la République dans son entreprise d’alliances.

«L’Europe ce n’est pas tous derrière et lui devant, pointe Yves Bertoncini. Cette adresse aux Européens est le reflet du fait que Emmanuel Macron a besoin de contourner les structures existantes, car dans sa position institutionnelle en tant que chef d’État, il est fort, mais d’un point de vue partisan, il est faible, il n’est affilié à aucun parti. C’est aussi un aveu de faiblesse.»

Le couple franco-allemand, piège de l’isolement français

Mais comme tout président français, la primauté du couple franco-allemand dans l’exercice du pouvoir au niveau européen a aussi constitué une erreur de jugement qui a largement agacé ses partenaires européens. À l’Élysée, même si on s’en défend, après bientôt deux ans d’exercice du pouvoir, on admet à demi-mot que Paris a beaucoup trop misé sur l’axe franco-allemand. En somme, pour Berlin, Paris est certes son premier partenaire, mais ils cultivent d’autres alliances. Aux Français de faire de même.

«C’est l’éternelle erreur française de faire du franco-allemand et rien d’autre, ajoute un témoin avisé bruxellois. Je pense qu’Emmanuel Macron s’est enfermé dans ce franco-allemand exclusif. Sa tournée dans les pays de l’Est à l’été 2017 était surtout dédiée à vendre la réforme sur le détachement des travailleurs. Il s’est enfermé dans une position isolée et a laissé les allemands maîtres du jeu.»

Pourtant, Emmanuel Macron aura effectué une tournée des capitales européennes sans précédent, signe que tout n’est pas qu’une question de kilomètres parcourus, mais plutôt de volonté de tisser plus que de simples pourparlers.

«Macron a visité dix-neuf pays, et a vu tout le monde en bilatéral, rappelle Yves Bertoncini. À Copenhague, ou en Finlande, il n’avait pas vu de président français depuis des dizaines d’années. Mais en mise en scène, il a insisté dès le départ sur ce couple franco-allemand. Cela est sans doute lié à la nature des réformes portées par le président de la République, autour de la zone euro, ou de l’écofin, le conseil des ministres des Finances européens, dont le cœur est à Berlin. Mais il y a eu clairement une forme de surinvestissement de ce tandem parce qu’une fois de plus, Paris s’est dit: si l’Allemagne ne bouge pas, on ne pourra pas aller au bout de ces grands projets. Mais ce n’est pas suffisant.»

Alors à défaut de peser politiquement, et face au manque de soutien de l’Allemagne dans cette entreprise de rénovations de l’Union depuis le discours de la Sorbonne, il reste le poids programmatique. Cette lettre aux Européens se veut une feuille de route face à laquelle les dirigeants de l’Union auront à se positionner dans le cadre de la future mandature des instances européennes.

«Il est important pour le chef de l’État de s’adresser aux Européens et d’assumer son leadership, martèle Pieyre-Alexandre Anglade, député des français de l’étranger. Les leaders européens se positionneront sur ses propositions. Aujourd’hui les chefs d’États se parlent entre eux, les députés se parlent entre eux, mais on ne peut pas faire l’économie de parler aux citoyens pour créer une Europe politique.»

Pourtant, malgré une volonté quasi disruptive de susciter le débat auprès des citoyens et citoyennes, afin d’enclencher ces réformes, par le biais notamment de sa proposition de «conférence pour l’Europe», ersatz de «grand débat» à l’échelle du continent, la méthode interroge, de la part d’un chef de l’État qui avait préféré les réseaux sociaux pour publier sa lettre de cadrage du grand débat national aux Français, dès janvier dernier:

«Qui lit la presse papier? Il écrit à tous les Européens mais dans un mode ultra traditionnel. De facto, à qui s’adresse-t-il?, questionne un spectateur bruxellois. Aux journalistes, aux corps intermédiaires, aux dirigeants des pays en question, plutôt qu’à l’électeur lambda qui a arrêté d’acheter El Pais ou le Corriere Della Sera il y a bien longtemps!»

Il faut croire que la réalité est cynique. Selon un sondage publié par Le Figaro, seul 11% des Français et Françaises ont lu la missive du président, et une personne sur deux n’en a même pas entendu parler.

Preuve que la «renaissance européenne» qu’Emmanuel Macron appelle de ses vœux se fera péniblement avec les citoyens, et certainement pas sans les partis politiques. Du moins, pas tout de suite.

Nora Hamadi  Journaliste spécialiste des questions européennes

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