Politique

Guillaume Faye, théoricien phare de l’extrême droite, ex animateur sur Skyrock et acteur porno

Temps de lecture : 7 min

Personnage peu connu, halluciné et polémique jusque dans son camp, il est mort le 7 mars.

Portrait de Guillaume Faye (février 2015) | Claude Truong-Ngoc via Wikimedia Commons
Portrait de Guillaume Faye (février 2015) | Claude Truong-Ngoc via Wikimedia Commons

Ce 7 mars, Guillaume Faye est mort. Si ce nom ne vous dit rien, comme à beaucoup, il a été l’une des figures intellectuelles essentielles de l’extrême droite radicale européenne depuis les années 1970. Au sein même de son camp, il fut un personnage polémique. Comment eut-il pu en être autrement lorsqu’il pouvait aussi bien écrire de longs textes citant les auteurs situationnistes comme Guy Debord et jouer dans des films pornographiques se déroulant dans les camps nazis? Comment avoir un lectorat stable quand on passe du soutien à la cause arabe à celui d’Israël?

Son parcours allie à la fois quelques thèmes constants et de profonds changements, permettant non seulement de suivre les transformations de la radicalité de droite, mais, par-delà, d’appréhender les mutations des crispations ethnoculturelles qui travaillent la société française.

Nouvelles droites

Depuis trente ans, le milieu dit de la «Nouvelle droite» a souvent été résumé à la personne d’Alain de Benoist et au Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne (GRECE). À dire vrai, la personnalité de Faye y fut tout aussi incontournable. D’abord, parce que l’homme avait le sens de la formule, de la provocation et de la synthèse idéologique. Ensuite, par un aspect générationnel: né en 1949, il était libre des mémoires de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Algérie. Il goûta longtemps le style épate-bourgeois, citant pléthore d’auteurs ou écrivant des textes pouvant louer la liberté sexuelle comme une vertu prométhéenne, postures rompant avec l’image classique de l’extrême droite.

En même temps, il participa aux procédures de modernisation du nationalisme, insistant ainsi en 1979 pour que l’extrême droite ne pointe pas du doigt les «immigrés» mais défendent la nécessité de préserver «l’identité» culturelle et biologique des groupes humains des deux côtés de la Méditerranée. La même année, il participa au «serment de Delphes», cet engagement des néo-droitiers païens à régénérer l’Europe en la ramenant dans ses traditions païennes.

À cette époque, s’inspirant des radicaux italiens, il loua dans l’Iran de Khomeyni un allié géopolitique pour l’Europe, et une sorte de modèle pour un fondamentalisme nationaliste européen. Cela s’inscrivait dans un antiaméricanisme qui était un antimondialisme, le libéralisme économique et politique étant, selon une formule de Faye mille fois répétée à l’extrême droite, «le Système à tuer les peuples», de par le métissage, le cosmopolitisme et la gouvernance transnationale qu’il porte.

Un passeur

Au sein du milieu néo-droitier, Faye fut de ceux qui plaidaient pour ne pas rompre avec les milieux activistes radicaux. Durant les années 1980, il entretint en particulier des liens avec les groupes nationalistes révolutionnaires et la partie nazifiante du mouvement nationaliste breton –qui, elle-même, avait des contacts avec l’ambassade d’Iran. L’antisionisme radical servait de mot de passe, mais Faye participa à l’élaboration d’un discours original: le «droit à l’identité» des ethnies et l’union géopolitique de l’Europe et du monde arabe devaient inclure un refus radical de l’intégration, les immigrés devant parler arabe, les femmes musulmanes être voilées, etc., afin de permettre leur «retour» harmonieux dans leurs pays d’origine. Contre «la société marchande», il louait alors «le modèle communautaire».

Dans le milieu régionaliste comme dans ses nombreux contacts à l’échelle européenne, il fréquenta les structures entretenant une forte ambiguïté avec le nazisme. C’est au nom de ses références et contacts radicaux que Pierre Vial annonça en 1987 dans un courrier au Monde l’exclusion de Faye du GRECE (secrétaire général du GRECE à cette date puis leader des radicaux du Front national, Pierre Vial a toujours cultivé lui-même d’encore plus grandes ambiguïtés vis-à-vis du nazisme).

En fait, dans une lettre adressée aux membres de l’association, Pierre Vial affirmait que Faye avait claqué la porte de l’organisation, alors dans une crise d’une ampleur inégalée, et ne rêvait plus que de la détruire. Finalement, Faye va peu ou prou passer dix ans hors de la politique, se faisant –entre autres– humoriste de radio pour la station Skyrock.

L’islam, voilà l’ennemi

Lors de son retour à l’écriture politique à la fin des années 1990, Faye critique les orientations connues par la Nouvelle droite. Lui qui fit beaucoup pour l’esthétique néo-païenne considère dorénavant que le néo-paganisme fut une erreur et qu’il a donné l’image d’une secte au milieu. Il revient également sur sa critique qu’il voulait subtile de l’immigration pour appeler à la «Reconquête», affirmant que de la guerre en ex-Yougoslavie aux violences dans les banlieues françaises, il n’y aurait que l’Europe en lutte contre le djihad et que les jeunes immigrés commettraient en France des viols collectifs pour assurer «l’épuration ethnique» des territoires conquis.

Dorénavant, il estime que l’Occident est dans «l’avant-guerre» avant le chaos de «la convergence des catastrophes», en particulier de l’affrontement planétaire entre le monde blanc et l’islam. Il vitupère ses anciens camarades qui auraient cédé à «l’ethnomasochisme» et à la «xénophilie» et affirme qu’il est temps d’être offensif, la querelle entre païens et catholiques elle-même devant s’achever en estimant que le génie du christianisme ne devrait rien au judaïsme mais tout aux vertus aryennes.

L’islamophobie déchaînée qu’il exprime est toutefois telle que ces textes sont désormais relayés par les milieux d’extrême droite pro-israéliens. Il en appelle à l’établissement d’une «Eurosibérie» avant que l’unité des pays devant être de race blanche se fasse dans un «Septentrion» –des thèmes que Jean-Marie Le Pen utilisera pour provoquer sa fille, mais qui ont aussi intéressé l’alt-right américaine.

«L'extrême droite a jamais voulu chasser les immigrés, c’est moi qui ai dit “il faut les chasser!”, mais quand je le dis, j’y crois pas! J’y crois pas, mais il faut le dire!»

S’il appelle à changer les alliances géopolitiques qu’il prônait lui-même, ce sont d’abord ses relations au sein des extrêmes droites qui se sont transformées. Dans son ancienne famille politique, Alain de Benoist dénonce ces théories comme étant un mélange d’X-Files et de Mein Kampf, et plaide pour que la fierté identitaire s’arrête où commence l’incitation à la violence. Chez les nationaux-catholiques, Faye est accusé de tout: bisexuel, pédophile, drogué, alcoolique, partouzeur font partie des anathèmes qui ont été lancés à son encontre.

Plus subtils, certains tentent de le piéger sur le modèle de ses blagues quand il était animateur radio. Enregistré à son insu, Faye lâche que ces thèses ne sont que «canulars» et que «l’extrême droite a jamais voulu les chasser [les immigrés], c’est moi qui ai dit “il faut les chasser!”, mais quand je le dis, j’y crois pas! J’y crois pas, mais il faut le dire!» car, dit-il, les militants d’extrême droite ne seraient que des «mongoliens». En somme, le théoricien se reconnaissait ici comme un producteur de biens culturels répondant simplement à une demande –il affirmera s’être en fait moqué de ceux qui l’enregistraient.

Cet épisode restera très discret, la transcription de la bande ne circulant guère tant elle comptait de propos sur les affres sexuelles ou les compromissions de diverses personnalités d’extrême droite, et le prestige de Faye ne sera guère entamé chez tous ceux à l’extrême droite qui s’avéraient d’abord motivés par le nouveau dogme islamophobe occidentaliste. Ainsi, à sa fondation, lorsque le Bloc identitaire décide de rompre avec le symbole classique de la croix celtique, il choisit un sanglier en référence à la couverture d’un ouvrage de Faye paru en 2001 (une prophétie sur le caractère inéluctable du choc des civilisations et de la guerre ethnique à l’intérieur des sociétés européennes). Les thèses de Faye le menèrent à une réunion internationale sur «L’avenir du Monde blanc», tenue à Moscou il y a une douzaine d’années, et rassemblant les croisés de la race blanche. Cependant, il rompit juste après avec ce milieu, en appelant à l’alliance avec les juifs et Israël contre l’islam.

Janus?

L’homme Guillaume Faye, ce sont hélas ses photographies qui l’évoquent le mieux. Il y a le jeune homme à la posture dandy, un beau visage dont le regard signale une mâle assurance. Il y a l’homme âgé, dont on sait trop quel sentiment habite ses yeux, mais dont on n'envie pas le trajet.

Du périple politique de Faye, on ne déduira pas de manière pédante, comme d’autres le feront sans doute dans son ancien milieu, qu’il appliqua les leçons du juriste Carl Schmitt sur la nécessité de définir l’ennemi principal et d’en tirer les conséquences politiques. On ne pensera pas, comme d’autres encore, qu’il ne puisse représenter qu’une versatilité des racismes exacerbés. D’abord, car il y a un legs: nombre de polémistes d’aujourd’hui hostiles à la société multiethnique et multiculturelle, parfaitement intégrés au système, ne font que du «Guillaume Faye pour les nuls».

Mais, surtout, ce qui saille le plus est la difficulté du milieu de la radicalité de droite à pouvoir exprimer une idéologie. Car Faye était un homme cultivé, ayant lu, écrivant bien. Il chercha avec constance à diffuser une relégitimisation de la pensée ethniciste, c’était somme toute cela sa constance.

Le fait qu’il ne connut quelques succès qu’à compter du moment où il l’exprima de la manière la plus sommaire et violente interroge beaucoup moins sur lui que sur l’évolution des sociétés européennes: ce ne sont pas le retour des dieux anciens auxquelles elles aspirent. La mythologie du guerrier sacré est morte, et seuls les roulements de tambour de l’appel à la violence raciste sont audibles.

Nicolas Lebourg Chercheur en sciences humaines et sociales

Newsletters

Cette carte électorale coûte très cher et ne sert à rien

Cette carte électorale coûte très cher et ne sert à rien

Les électeurs et électrices ont normalement reçu une nouvelle carte pour voter le dimanche 26 mai aux élections européennes. L'opération a coûté plus de 2,5 millions d'euros.

Élections européennes: passe-t-on à côté des vrais enjeux?

Élections européennes: passe-t-on à côté des vrais enjeux?

On a finalement bien peu parlé d'Europe dans cette campagne.

Grands acteurs de la construction européenne

Grands acteurs de la construction européenne

Newsletters