Société / Monde

À Amsterdam, la prostitution a beau être légale, elle reste marginalisée

Temps de lecture : 8 min

Jusqu'ici connue pour sa permissivité, la capitale néerlandaise part désormais à la chasse à la prostitution en discriminant les travailleuses du sexe et en les poussant hors du centre-ville.

Une travailleuse du sexe dans une vitrine du quartier de De Wallen à Amsterdam, le 6 décembre 2008 | Anoek de Groot / AFP
Une travailleuse du sexe dans une vitrine du quartier de De Wallen à Amsterdam, le 6 décembre 2008 | Anoek de Groot / AFP

Depuis des décennies, le quartier rouge d’Amsterdam attire des millions de touristes, d'entrepreneurs, de travailleurs et travailleuses du sexe. Mais aujourd'hui, les célèbres ruelles du quartier De Wallen –bordées de coffee shops et de vitrines où s'affichent des prostituées en petite tenue– pourraient changer de visage. Les autorités locales ont en effet pour projet d'augmenter le nombre de permis de travail liés à l'industrie du sexe en dehors de De Wallen, dans l'espoir d'offrir de nouvelles opportunités aux travailleuses du sexe.

Depuis 2000 et la légalisation de la prostitution, les Pays-Bas ont redoublé de vigilance face à la traite d'être humains et autres activités criminelles. Mais selon ses adversaires, l'actuel gouvernement n'a pas réussi à lier le commerce du sexe à une augmentation de la criminalité.

En 2009, des mesures visant à préserver les quartiers centraux d'Amsterdam voisins de De Wallen et à endiguer la criminalité ont donné naissance au Project 1012, un plan de développement urbain courant sur une décennie et reprenant le code postal de la zone. Ce projet a notamment limité le travail du sexe à deux rues, Oude Nieuwstraat et Oudezijds Achterburgwal –ce qui a fait fermer de nombreux coffee shops et 112 vitrines de prostituées. Un processus qui a tout d'une gentrification: de nombreuses professionnelles ont été poussées dans l'illégalité voire à l'étranger, aux alentours de Bruxelles.

Manifestation contre le Project 1012, le 9 avril 2015 à Amsterdam | Robin van Lonkhuijsen / AFP / ANP

Nouvelle politique inadaptée

Si, dans le monde, les Pays-Bas sont souvent considérés comme la figure de proue de la dépénalisation du travail du sexe, la stigmatisation qui entache la profession demeure. Le projet de revitalisation du quartier ayant éloigné pas mal de travailleuses du sexe, beaucoup d'indépendantes n'ont aujourd'hui plus grand intérêt à demander une immatriculation officielle auprès de la municipalité d'Amsterdam –ce qu'exige la loi pour qu'une prestataire de services sexuels soit dans la légalité.

Pourquoi? Parce que les travailleuses du sexe sont souvent confrontées à des problèmes de sécurité et craignent que leur identité ne soit révélée, au risque d'être privée de logement, qu'on leur retire leurs enfants et que l'accès à d'autres sources de revenus leur soit interdit.

Pour résoudre ce problème, des membres du conseil municipal, Alexander Hammelburg (du parti de centre gauche Démocrates 66) et Femke Roosma (de la Gauche verte), envisagent une nouvelle politique visant à augmenter le nombre de permis au-delà du quartier rouge.

Ils espèrent que s'ouvrent davantage d’hôtels anonymes, de maisons closes ou «n’importe quoi d'autre que les vitrines», équipées de systèmes de surveillance externe et de boutons d’urgence, explique Hammelburg. Sauf que cette approche va à l'encontre des exigences exprimées par de plus en plus de travailleuses du sexe: pouvoir trouver des clients en ligne et travailler à domicile.

Pour bon nombre des professionnelles ayant tissé une communauté dans le quartier et dont les clients sont des touristes, ces potentiels changements sont vus comme un moyen de compenser la fermeture des vitrines, et non comme une adaptation aux nouveaux impératifs du travail du sexe à l'ère numérique, ni même comme une volonté de leur octroyer des droits identiques aux autres travailleurs et travailleuses indépendantes.

«Criminalisation par l'arrière-boutique»

Alors que le plan de développement est censé se terminer cette année, le fossé entre les travailleuses du sexe d'Amsterdam et le conseil municipal n'a cessé de s’élargir. «Le travail sexuel est sans cesse amalgamé au trafic d'êtres humains», a déclaré Velvet December, coordinatrice des activités de plaidoyer pour Proud, une association de prostituées basée à Amsterdam. «Et avec la dichotomie qui est censée être associée à certaines catégories de professionnelles –la “pute joyeuse” contre la “pauvre victime”–, il n'y a aucune place pour nos réalités et nos véritables problèmes», ajoute-t-elle.

Les propos de December, qui travaille pour De Stoute Vrouw («La vilaine fille»), seule agence d’escorting lesbien du pays, font écho aux préoccupations qui agitent depuis longtemps l’industrie sexuelle. Les travailleuses du sexe sont généralement perçues comme des objets de désir ou comme une cause de criminalité, et on accuse souvent le secteur de sexualiser les femmes à des fins lucratives. En réalité, leurs revendications ne diffèrent pas de celles des travailleurs et travailleuses hors sexe: ce qu'elles veulent, c'est simplement un droit à l'autonomie économique et morale.

Les Pays-Bas ont beau être souvent vantés pour avoir intégré l’industrie du sexe à leur marché du travail, le fait est que les services sexuels demeurent souvent à la périphérie de l’économie informelle –ce que December qualifie de «criminalisation par l'arrière-boutique». Le problème qui se pose aux gouvernements, c'est qu'ils ne doivent pas seulement chercher à améliorer la vie des travailleuses du sexe, mais aussi veiller à ce que leurs besoins et leurs priorités soient pris en compte et inclus dans de futures politiques.

Depuis que Femke Halsema est devenue la première femme maire d’Amsterdam en juillet 2018 –après avoir été membre de la Chambre des représentants sous l'étiquette de la Gauche verte et leader parlementaire du parti–, Proud a été convié à de nombreuses discussions sur la politique de la prostitution.

Mais d’autres travailleurs et travailleuses du sexe ou responsables d’entreprises ont peur qu'on leur fasse porter le chapeau de la criminalité et quitter le quartier pour répondre aux excès touristiques. De fait, le conseil municipal a envisagé de fixer des quotas pour les visites à titre individuel et de limiter ou de réglementer les groupes, car la fréquentation touristique de la capitale néerlandaise est passée de vingt-six à trente-quatre millions de personnes entre 2013 et 2017.

Entraves professionnelles

À une époque où la publicité sur internet prime de plus en plus sur la rue ou la location d'une vitrine, et avec l'évolution du marché permettant à davantage de travailleuses du sexe de proposer leurs services à domicile –ou dans des espaces privés et anonymes–, les décideurs envisagent d'augmenter le nombre de permis accordés au-delà du quartier rouge. Mais ils n'ont pas encore eu l'idée de permettre aux prostituées de démarcher des clients en ligne –une pratique qui leur est actuellement interdite en vertu d'une ordonnance municipale générale.

«Nous voulons créer des opportunités supplémentaires en dehors de la zone touristique», explique Hammelburg, membre du conseil municipal, qui laisse entendre qu'une transition vers la sphère numérique ne ferait qu'attirer la clientèle vers les vitrines et les maisons closes extérieures à De Wallen, réduisant ainsi le nombre de touristes dans le quartier.

«Vous pouvez toujours dire qu'il serait illégal de trouver des clients en ligne et de travailler à domicile, ajoute-t-il. Mais si vous le faites avec un permis et depuis un espace de travail sexuel officiel, vous auriez la légalité avec vous.»

En 2018, le médiateur d'Amsterdam Arre Zuurmond, pour qui la capitale est une «jungle urbaine»«l'autorité n'existe plus» dans le centre-ville la nuit, a passé huit mois à s'entretenir avec plus d'une centaine de riverains, policiers et membres du conseil municipal pour établir un constat similaire à celui que les travailleuses du sexe avancent depuis longtemps: elles subissent des entraves professionnelles que d'autres indépendants –comme les tatoueurs– ne connaissent pas et sont obligées de se conformer à des réglementations absurdes eu égard à leur pratique. Ainsi du permis exigé pour travailler à domicile ou rendre visite à des clients et de l'interdiction du démarchage en ligne de clients pour des services à domicile.

«Beaucoup de travailleuses du sexe trouvent leurs clients en ligne, peut-on lire dans le rapport. Les services à domicile sont interdits dans de nombreux cas […]. Globalement, les réglementations actuelles ne sont pas adaptées aux réalités du métier.»

Conflit entre sécurité et commodité

Aux Pays-Bas, les responsables politiques ont une obligation juridique de coopérer avec les travaux du médiateur. Mais à l'heure où Zuurmond envisage à peine la possibilité de faciliter la réservation en ligne des clients, les prostituées ont déjà pris les choses en main.

En quête d'autonomie, de contrôle et d'opportunités de développement individuel, les indépendantes comme celles de My Red Light, une maison close à De Wallen gérée par des travailleuses du sexe, proposent sur internet des emplois, des chambres ou des photos floutées de prostituées. Il ne reste plus au conseil municipal qu'à suivre leur exemple.

Les changements que projettent les décideurs répondent à des questions de sécurité, des désirs de régulation et une volonté de diminuer l'afflux touristique, sans réussir à tenir compte des nuances de l'industrie du sexe –mélangeant aujourd'hui vitrines, travail à domicile, escorting, webcams et pornographie. De fait, la migration des activités sur internet aura à la fois créé de nouvelles opportunités, davantage d'indépendance et des services sexuels plus informels.

Les vitrines de De Wallen ont des boutons d'urgence et peuvent compter sur la proximité des managers, de la police et des collègues –un réseau de protection qui, selon Hammelburg et d'autres, pourrait perdre en efficacité si des inconnus peuvent réserver des filles en ligne et aller leur rendre visite à domicile.

Dans les rues du quartier de De Wallen, le 15 novembre 2012 | Anoek de Groot / AFP

«Si elles se dispersent ou travaillent de chez elles, vous ne savez plus ce qui se passe. Il faut donc les inciter à venir et à travailler ici –aujourd'hui, il est bien trop facile de travailler à domicile», explique Hammelburg, soulignant la principale pomme de discorde entre les travailleuses du sexe et le conseil municipal, à savoir le conflit entre sécurité et commodité.

Alors que les travailleuses du sexe luttent pour mettre en place des conditions de logement et de travail qui leur conviennent, les responsables politiques continuent à parler sécurité et ordre public. Mais que ce soit dans les vitrines ou les «tippelzones» (les espaces réservés à la prostitution de rue), à mesure que le travail du sexe déborde dans la sphère privée, les membres du conseil municipal y voient toujours une utilité politique: garder la main sur le secteur en renforçant la distinction entre travail légal et illégal, entre espaces privés et publics et entre travail et travail du sexe.

S'ils ont tous les droits d'exiger la transparence du secteur, le fait même de définir ce qui constitue une transaction sexuelle légale ou illégale révèle le cœur du problème: la distinction entre sexualité et travail sexuel.

Alors que le travail du sexe évolue rapidement vers la sphère numérique et rend plus ambiguës les frontières du commerce sexuel, les responsables politiques d'Amsterdam s'efforcent de garder le contrôle sur sa nature transactionnelle –du sexe contre de l'argent, et de l'argent contre du sexe–, qu'importe que le développement du secteur demeure indifférent au nombre de permis accordés ou de vitrines disponibles.

Opportunité à saisir

Depuis la légalisation du travail du sexe, la conversation n'a quasiment jamais évolué et tourne toujours autour de la nature soi-disant oppressive et dangereuse d'une transaction sexuelle et des menaces qu'elle représente pour l'ordre public.

D'où la question: quel intérêt y a-t-il à travailler légalement? Les travailleuses du sexe ont obligation de demander un permis auprès de la municipalité et de s'enregistrer à la chambre de commerce afin de pouvoir payer leurs impôts et leurs cotisations sociales, comme n'importe quel autre travailleur ou travailleuse indépendante.

Mais même si elles sont intégrées au marché légal du travail, les prostituées ne jouissent toujours pas des mêmes garanties, services commerciaux et sociaux accordés aux autres pros –comptes bancaires, indemnités maladie ou invalidité, allocations chômage et retraites.

Le problème ne concerne pas uniquement la création d'un environnement professionnel garantissant santé, sécurité et anonymat: il convient aussi de se demander pourquoi une partie des travailleurs et travailleuses méritent un arsenal complet de protections juridiques, et d'autres non.

Cette année, le conseil municipal d’Amsterdam pourra empêcher qu'une mauvaise politique en remplace une autre en reconnaissant enfin que le travail du sexe est une forme de travail indépendant. Et le traiter comme tel.

Geneva Abdul Journaliste

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