Politique / Monde

Le «réalisme» européen cache son incapacité à régler la question migratoire

Temps de lecture : 9 min

L’Union européenne s’est engagée à sous-traiter son sale boulot aux dirigeants autoritaires du Moyen-Orient et d’Afrique.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi  et le président du Conseil européen Donald Tusk lors du sommet Union européenne-Ligue arabe de Charm el-Cheikh, en Égypte, le 25 février 2019. | Khaled Desouki / AFP
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi et le président du Conseil européen Donald Tusk lors du sommet Union européenne-Ligue arabe de Charm el-Cheikh, en Égypte, le 25 février 2019. | Khaled Desouki / AFP

Dans les relations qu’entretient l’Europe avec ses voisins arabes et ses anciennes colonies, les tumultes de l’histoire ne sont pas les seuls enjeux. Le sommet inédit entre la Ligue arabe et l’Union européenne (UE), qui s’est tenu à Charm el-Cheikh, en Égypte, les 24 et 25 février dernier, a vu s’affronter des régimes politiques. Tandis que l’UE s’enorgueillit de sa politique étrangère fondée sur les valeurs de démocratie, d’État de droit et de droits humains, sur les trente États arabes présents en Égypte, seule la Tunisie s’approche de ces critères. Finalement, vingt chefs de gouvernement européens, dont la chancelière allemande Angela Merkel, étaient au rendez-vous, mais seulement après que deux parias, le président soudanais Omar el-Béchir et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane eurent accepté de ne pas faire le déplacement.

Sacrifier les droits humains sur l'autel de la diplomatie

Si cette défection a évité un moment de gêne aux Européens, elle a surtout eu pour effet de mettre en lumière le «deux poids, deux mesures» de l’UE, qui avait accepté sans hésiter l’invitation du président égyptien al-Sissi. Abdel Fattah al-Sissi est un ancien général qui, dans le courant de l’été 2013, a organisé un coup d’État contre le gouvernement légitimement élu des Frères musulmans, au prix de centaines de vies. Depuis, il dirige le pays d’une main de fer, envoyant en prison des dizaines de journalistes et, selon Human Rights Watch, plus de 60.000 opposants politiques.

L’Europe s’est habituée à justifier les sacrifices qu’elle consent dans le domaine des droits humains en faisant valoir que c’est le prix de la diplomatie dans un monde anarchique.

La destitution du gouvernement démocratiquement élu arrivé au pouvoir à l’issue de la révolution de 2011 devait permettre la mise en place d’un gouvernement de transition. Aujourd’hui, les partisans du maréchal al-Sissi font des pieds et des mains pour qu’il ait la possibilité de rester au pouvoir jusqu’en 2034. Le maréchal al-Sissi fait au moins l’effort de se comporter comme un homme d’État international moderne. Les Saoudiens, eux, ne s’embarrassent pas de ce genre de considération: le roi Salmane a bredouillé pendant toute la durée de son discours avant de s’éclipser. Témoigner du respect aux autres responsables présents en écoutant leur opinion n’était pas digne de son rang royal, ou peut-être était-ce tout simplement au-delà des forces de l’octogénaire.

L’Europe s’est habituée à justifier les sacrifices qu’elle consent dans le domaine des droits humains en faisant valoir que c’est le prix de la diplomatie dans un monde anarchique. Cette affirmation est tout autant présomptueuse que trompeuse. La vraie question est de savoir pourquoi l’Europe a le sentiment d’être tellement importante qu’elle doive cultiver des relations de gouvernement à gouvernement avec de tels régimes autoritaires. L’Europe estime qu’elle doit rencontrer la Ligue arabe, car il est important qu’elle dialogue avec ses voisins. C’est indéniable. D’ailleurs, le sommet de Charm el-Cheikh s’est limité à des paroles. Mais il a des conséquences. Le président al-Sissi a besoin de légitimité; l’UE la lui a offerte en acceptant son invitation et, par la même occasion, lui a donné une tribune.

Le «réalisme» européen ou ses intérêts commerciaux euphémisés

Donald Tusk, le président du Conseil européen, a mis un terme à une étrange conférence de presse pendant laquelle le président égyptien drapait son régime autoritaire dans l’étendard du nationalisme culturel. «Vous n’allez pas nous enseigner l’humanité», a déclaré al-Sissi sous les applaudissements euphoriques des nombreux journalistes égyptiens loyaux présents. Les Européens et les Arabes, a-t-il insisté, ont «un sens de l’humanité, des valeurs, une éthique [différents]… Respectez nos valeurs et notre éthique comme nous respectons les vôtres». Si elle s’en tient à ses principes, l’UE ne peut pas accepter un tel refus de la valeur universelle des droits humains, qui plus est de la part d’un dirigeant dont la légitimité est aussi douteuse que celle d’al-Sissi, et ce alors qu’une grande partie de l’opinion publique égyptienne rejette la violence de son régime, comme le révèlent les sondages indépendants dont on dispose.

Selon un ancien diplomate chevronné, la connivence de l’UE était un exercice de nouveau «réalisme». Comme d’habitude, le premier ministre néerlandais Mark Rutte était prêt à assumer, estimant que l’Europe n’a pas à avoir honte d’accepter cette «puissance». Et comme d’habitude, il avait préparé un bon mot: «Parfois, il faut accepter de danser avec la personne qui est sur la piste de danse», a-t-il déclaré dans un discours prononcé en Suisse avant le sommet d’Égypte. Mais que voulait-il vraiment dire? Avec quelles puissances les Européens dansent-ils? Et d’ailleurs, l’Europe est-elle obligée de danser? Pour le moment, il ne fait aucun doute qu’al-Sissi est bien accroché au pouvoir. Son régime est brutal, mais offre-t-il des perspectives positives sur le long terme? Rien n’est moins sûr. Or, en tant que principal partenaire commercial de l’Égypte, l’Europe a son mot à dire sur la question.

Les migrations, le pourquoi du comment des compromissions

Actuellement, l’UE pèse 30% dans les échanges commerciaux de l’Égypte, et cette part pourrait être encore bien plus importante. L’Union européenne courtise l’Égypte, mais a-t-elle déjà oublié la gêne qu’a occasionné son batifolage avec le Libyen Mouammar Kadhafi et avec l’Égyptien Hosni Moubarak, tous deux lâchés avec empressement dès le début du Printemps arabe en 2011?

Trop souvent, en sous-entendant qu’il est tragiquement nécessaire d’avoir les mains sales, ces discours passent sous silence le pourquoi et le comment.

En dehors des considérations géographiques, qu’est-ce qui contraint l’UE à tisser des liens avec de tels dirigeants? La référence au «réalisme» est révélatrice. Trop souvent, en sous-entendant qu’il est tragiquement nécessaire d’avoir les mains sales, ces discours passent sous silence le pourquoi et le comment. Ce qui contraint l’UE à rechercher un dialogue constructif avec la Ligue arabe est son incapacité à traiter le problème des migrations chez elle. La Ligue arabe est à la fois une source de réfugiées et réfugiés, de demandeuses et demandeurs d’asile et de migrantes et migrants économiques, et la barrière entre l’Europe et les dizaines de millions de personnes originaires du Sahel et de l’Afrique subsaharienne qui souhaitent migrer vers le nord.

Le développement, une solution qui intimide les dirigeants

Il est évident que la seule solution constructive à ce problème est la paix: la reconstruction en Libye, en Syrie et en Irak, et le développement économique de toute la région. Sous l’impulsion de l’Allemagne, l’Europe tente d’appliquer un ambitieux programme de développement pour l’Afrique. C’est la bonne approche. Mais l’échelle du problème le rend intimidant. Les sommes d’argent évoquées sont largement insuffisantes. Même si les fonds peuvent être réunis, personne n’a encore réussi à trouver comment faire marcher des projets d’infrastructures à si grande échelle.

Du fait de sa démographie, il est facile d’argumenter que l’Europe a besoin de [migrantes et migrants] et que c’est son manque de préparation qui l’empêche de gérer leur arrivée.

Le monde entier raille la Nouvelle route de la soie de la Chine. Et comme l’a courageusement avoué le ministre des Finances allemand, à court terme, le développement économique risque d’inciter les gens à migrer, plutôt que de les freiner. En résumé, il n’existe pas de scénario réaliste dans lequel l’Europe ne se retrouve pas avec un grand afflux de migrantes et migrants venus de ses pays voisins méridionaux. Sans compter que, du fait de sa démographie, il est facile d’argumenter que l’Europe a besoin de ces personnes et que c’est son manque de préparation qui l’empêche de gérer leur arrivée.

Comme l’a révélé la crise des réfugiés de ces dernières années, il manque à l’Union européenne un programme de garde-côtes suffisamment financé et équipé. Il lui manque aussi des centres de traitement financés de manière centralisée capables de gérer de façon civilisée et efficace d’importants flux de migration. Il lui manque encore une formule équitable et rationnelle pour répartir les migrantes et les migrants dans ses différents États membres. Et elle n’est pas parvenue à intégrer les migrantes et migrants dans la population active européenne, alors que cela aurait ouvert la voie à la citoyenneté complète pour beaucoup et aurait créé une image positive de l’avenir eurafricain.

L'Europe préfère payer ses voisins qu'investir pour l'accueil des populations migrantes

Tout cela coûtera de l’argent, et c’est bien normal. S’il y a bien quelque chose dans lequel il faut investir, c’est cela. L’Union européenne est bloquée par son budget, qui est limité à 1% du PIB de ses membres. On est loin du monstre bureaucratique. Et elle doit aussi faire avec l’impasse politique qu’est le règlement de Dublin, qui permet aux États du nord de l’Europe de s’affranchir de toute responsabilité envers les réfugiées et réfugiés de la Méditerranée en se convainquant que le problème relève exclusivement des pays qui sont en première ligne: la Grèce, l’Italie et l’Espagne.

C’est cette incapacité européenne qui contraint l’Europe à se reposer inconfortablement sur ses voisins autoritaires du sud pour la maîtrise du flux migratoire.


C’est cette incapacité européenne qui contraint l’Europe à se reposer inconfortablement sur ses voisins autoritaires du sud pour la maîtrise du flux migratoire. Cette situation est apparue au grand jour en 2016, lors de l’accord passé entre Angela Merkel et le président turc Recep Tayyip Erdogan: l’UE avait accepté de payer pour que la Turquie accepte des réfugiées et réfugiés renvoyés par l’Europe. D’autres accords similaires ont par la suite été passés avec la Libye.

Une quête de sécurité qui produit le contraire des effets escomptés

À Charm el-Cheikh, la question a failli être soulevée. À court terme, étant donné les atermoiements européens, ces accords sont une désagréable nécessité. Mais il ne s’agit en aucun cas de réalisme. Les théoriciennes et théoriciens du réalisme partent du principe que les États ont des craintes en matière de sécurité et orientent leurs politiques en conséquence. C’est cette quête concertée de sécurité qui génère de l’insécurité pour les voisins de l’Union européenne.

Le résultat est un dilemme sécuritaire tragique, un monde d’antagonisme et de rivalité dans lequel la défense de la sécurité peut conduire à l’élaboration de politiques impitoyables et, si nécessaire, peu scrupuleuses. Mais ce n’est pas le problème de l’UE quant au régime d’Abdel Fattah al-Sissi, sauf si les migrantes et migrants désespérés sont traités comme des équivalents d’un État hostile contre lequel on doit se chercher des complices, même détestables.

L’inconstance et les incohérences internes de l’UE la conduisent à sous-traiter ses basses œuvres à ses intraitables voisins.

Le problème de la migration devrait être ce que le philosophe Jürgen Habermas appelle un problème de politique nationale mondiale. L’inconstance et les incohérences internes de l’UE la conduisent à sous-traiter ses basses œuvres à ses intraitables voisins. Si, au lieu d’invoquer les valeurs arabes comme justification de l’assassinat judiciaire de ses opposants politiques, al-Sissi avait renvoyé son hypocrisie au visage de l’Europe, il aurait au moins eu le droit de son côté. L’excuse du réalisme devient trop facilement celle de l’incapacité à explorer les options et les possibilités d’action. Parler avec la Chine du changement climatique, c’est du réalisme parce qu’il n’y a pas d’alternative. Mais travailler avec al-Sissi et les autres responsables politiques du même acabit, parce qu’on n’est pas capable de gérer la question des migrations, c’est un choix, et un échec humiliant de la gouvernance démocratique.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Adam Tooze

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