Culture

Pourquoi fantasmons-nous sur les psychopathes dans les séries?

Temps de lecture : 7 min

De Joe Goldberg à Ted Bundy, les psychopathes incarnés à l'écran font fantasmer. Une fascination parfois morbide, qui pose plusieurs questions. Apprécier un psychopathe fait-il de nous des psychopathes?

Penn Badgley incarne Joe Goldberg dans la série You sur Netflix. | Capture d'écran You
Penn Badgley incarne Joe Goldberg dans la série You sur Netflix. | Capture d'écran You

«Avoue que toi aussi, tu lui trouvais un truc à Joe?» Eh bien, oui, je le reconnais. Comme beaucoup de fans de la série You sur Netflix, j’ai éprouvé de l’empathie pour Penn Badgley, alias Joe Goldberg. Il est séduisant, attachant, et romantique. Mais c’est aussi et surtout un psychopathe. Alors pourquoi des milliers de jeunes femmes, comme moi, ont fantasmé sur lui?

Les compliments vont de bon train sur les réseaux sociaux, qualifiant même Joe Goldberg de «sexy» alors qu’il incarne un homme névrosé, paranoïaque, meurtrier, prêt à tout pour garder la femme qu’il aime. Il est obnubilé par Guinevere Beck, future écrivaine –et encore, le mot est faible. On devrait plutôt dire totalement obsédé par la jeune femme. Une obsession qui le pousse à tuer. Ça fait froid dans le dos, non? Visiblement pas pour tout le monde.

Comment justifier l’injustifiable?

Des milliers de personnes ont réussi à justifier le comportement de Joe Goldberg au motif qu’il ne tuerait «que» des personnes qu’il juge néfastes pour sa dulcinée. Un peu comme Dexter: expert médico-légal le jour, tueur en série la nuit. À l’époque, personne ne voulait qu’il se fasse attraper par la police, car il ne tuait que des meurtriers. Le fantasme et le mythe étaient donc les mêmes pour Dexter, que pour Joe: leurs motivations apparaissent comme justifiables. Joe veut protéger Beck à tout prix. «Le paranoïaque, souvent, explique son emprise sur une personne par le fait qu'il cherche à la protéger. C’est ce que l’on appelle de l’érotomanie, la conviction délirante d'être aimé», détaille le psychanalyste Michael Stora. La passion pour excuser l’atrocité.

Il arrive aussi qu'on lui trouve des circonstances atténuantes: c’est un orphelin; il a été maltraité et souvent enfermé dans une cage de verre par son père adoptif. Il a été trompé par une ex-petite amie, ce qui laisserait suggérer que sa jalousie est aujourd’hui plus facilement déclenchée voire exacerbée.

Dexter est incarné par l'acteur Michael C. Hall.

Une belle voix et une belle gueule

Toujours dans le cas de You, la série est si bien ficelée et mise en scène que l’empathie semble presque naturelle. Joe, d’un ton suave, commente et déculpabilise ses propres actions: «Sa voix off fait que le spectateur peut justifier l’injustifiable. C’est la beauté de Joe, sa sensibilité, sa souffrance qui peuvent rendre le personnage attachant», explique Michael Stora. Merci aussi le physique avantageux de Penn Badgley, car au delà du caractère attachant du personnage, les attributs de l’acteur jouent beaucoup en sa faveur.

Le beau brun fait chavirer des coeurs, à l’image de Ted Bundy, celui qui a tué plus d’une trentaine de femmes, aux États-Unis, dans les années 1970. D’apparence charmante, le serial killer fascine tant qu’il a même joué avec les médias pour convaincre de son innocence. Clin d’œil aux caméras, demande en mariage durant son procès, Bundy joue sur son physique de playboy pour séduire les foules. Un documentaire diffusé récemment par Netflix a suscité un tel engouement que la plateforme de streaming a dû recadrer certaines fans.

Si les serials killers et/ou psychopathes étaient moches, la même fascination à leur encontre existerait-elle? «On ne s'attend pas à ce que “le voisin d'à côté” soit un tueur en série. On se figure les tueurs comme laids, méchants, affreux... Si l’un d’entre eux est beau, on va se dire qu’il ne peut pas vraiment être un monstre et donc ne peut pas réellement commettre des actes monstrueux», explique Emily Tibbatts, autrice et spécialiste des tueurs en série. La beauté apparaît comme plus forte que le caractère dangereux des personnages. C’était aussi le cas pour Hannibal Lecter, le célèbre cannibale est jugé comme «touchant» et «charismatique».

Le charisme et la beauté seraient donc des clés pour rendre des déséquilibrés attirants? La preuve, Zac Efron est le futur Ted Bundy des grands écrans. «Le choix d'Efron pour jouer ce tueur est un message à lui seul, on s'intéresse avant tout au côté “bel homme” de ce tueur», détermine Emily Tibbatts. Mais le casting et le trailer ne font pas l'unanimité. L’acteur est jugé de trop beau et son rôle de trop cool, à la limite de la glorification. «Dans une série, le héros, même s'il est un tueur, est souvent beau, intelligent, avec une part de fêlure en lui et une histoire dans laquelle chacun peut se reconnaître et s'attacher. Et même dans le cas où une fiction est tirée de la réalité, elle est romancée, on va lui rajouter des composants, en enlever d'autres pour qu'un maximum de personnes puissent se l'approprier et se mettre à la place du bourreau», rappelle l’universitaire et blogueuse Isabel Girard.

Zac Efron au festival de Sundance en janvier 2019. | Rich Polk / AFP

Qu’est-ce que ça raconte sur nous?

«La dimension amoureuse et passionnelle de la relation qu’il entretient avec Guinevere Beck donne de la légitimité à Joe, en particulier aux yeux des adolescentes», explique Michael Stora. Pour le psychanalyste, dans le cadre de You, ce sont les jeunes femmes qui sont le plus à même de fantasmer sur le séduisant Joe Goldberg car «les ados sont souvent partagés entre l’amour et la mort». Cette période de transition et de remaniements identitaires, entre enfance et âge adulte, est marquée par une perte de repères et toute une série d’interrogations. Elle accentue la vulnérabilité psychopathologique des jeunes. Les conduites à risques sont donc plus propices, par exemple 7,8% des jeunes ont déjà effectué une tentative de suicide. Le rapport à la mort apparaît de plus en plus dérisoire et moins choquant pour les adolescents, surtout lorsque cela se passe à travers des écrans.

D’autres jeunes pourront s’identifier à Joe, qui a subi une adolescence douloureuse marquée par le rejet et la solitude. 74,5% de filles et 57,6% de garçons privilégient l’isolement comme «modalités de lutte» lorsqu’ils se sentent mal. En clair, si vous êtes encore une ado, il apparaît presque compréhensible d’éprouver de la compassion envers Joe, qui a lui-même mal vécu son adolescence, et peut donc potentiellement se rapprocher de votre histoire. «J’ai souvent pensé que l’on aimait s’identifier à des personnages qui se permettaient ce que nous ne nous permettrions pas. On jouit d’entrer dans la peau de quelqu’un de méchant», complète Laurie Hawkes.

«En échappant au mal, on se rassure finalement sur sa propre normalité, surtout dans une société où il est important de se distinguer de son côté “animal”»

Notre culture est basée sur le combat du bien contre le mal. Si le mal nous fascine c’est parce qu’il représente l’interdit. «C’est une catharsis qui permet de libérer ses pulsions sans frein», résume l’universitaire Isabel Girard. Selon elle, l’homme est fasciné car il est emmené aux confins obscurs de la raison humaine, là où ses valeurs, son humanisme et ses idéaux sont mis à mal. C’est ce que le professeur en criminologie Alain Bauer appellerait le «moi profond», de la pure conscience où «l’inné et l’acquis se confondent». «Le mal est un élément constitutif de l’humain que nous combattons par l’éducation et la culture, mais qui nous attire en permanence», explique-t-il.

Cette attirance reposerait ainsi sur les profondeurs obscures de la conscience, où les codes moraux apparaissent bien différents de ceux de la société actuelle, où la culpabilité n’existe pas. «En échappant au mal, on se rassure finalement sur sa propre normalité, surtout dans une société où il est important de se distinguer de son côté “animal” purement pulsionnel et irraisonné et de son instinct primaire non modéré», conclut Isabel Girard. Elle décrirait le tueur en série comme «une sorte de super-héros négatif qui représente souvent, dans l'imaginaire collectif, la force, la puissance, la ruse, et le chaos. Il est vecteur d'excitation et d'attirance».

De l'écran et du réel

Des sentiments qui expliqueraient peut-être pourquoi de nombreuses femmes, fascinées par des assassins à l’instar de Ted Bundy, se marient avec eux lorsqu’ils sont en prison. Pour Emily Tibbats, il y a plusieurs types de femmes qui sont capables d’épouser des tueurs en série: elles peuvent être manipulées, avoir des problèmes psychologiques, ou bien ce sont des perverses souffrant du syndrome de hybristophilie: «Si une femme de ce genre rencontre un criminel et qu'il sort de prison, il a de grande chance qu'elle se joigne à lui pour commettre des crimes pouvant aller jusqu'aux meurtres, comme ce fut le cas de Monique Olivier avec Michel Fourniret.»

Cette fascination pour ce type de criminels ne repose donc pas sur les mêmes ressorts psychologiques. «À la télévision, si une image nous choque, il suffit de tourner la tête, de mettre sur pause et de passer à autre chose. Dans la réalité, face à un tueur en série, rien de tout cela n'est possible, c'est la vérité crue pleine et entière avec tout ce qu'elle comporte: la souffrance, la torture, et la mort au bout qui surgit. Elle n'est pas romancée, ni édulcorée comme sur Netflix», explique Isabel Girard. Michel Fourniret, ou même Emile Louis, ne sont pas des constructions de l’imaginaire qui représentent l’interdit, ils sont bien réels et font ressurgir des problèmes psychologiques.

Pour les personnages de Netflix, notre compassion peut aussi s’expliquer autrement. «Nous sommes comme les enfants qui, depuis toujours, aiment qu'on leur raconte des histoires de sorcières, de loups et de monstres, mais bien au chaud dans leur lit, avec papa et maman juste à côté. Ces histoires nous permettent de projeter nos peurs et nos émotions, et donc de nous en protéger. Nous fantasmons sur le méchant, car cela nous rassure puisqu'il est finalement lointain, imaginaire, métaphorique.» C’est en tout cas l’avis d’Emily Tibbatts. Alors que ce soit pour Joe ou Dexter, l’empathie et la fascination n’existeraient que loin derrière un écran, la porte fermée à clé. Éprouver ce type de sentiment, pour ce genre de personnage, ne ferait donc pas de nous des personnes bizarres.

Juliette Vignaud

Newsletters

«Rapper's Delight» du Sugarhill Gang a changé à jamais la face du hip-hop américain

«Rapper's Delight» du Sugarhill Gang a changé à jamais la face du hip-hop américain

Ce tube illustre à lui seul un changement d'époque, provoquant la gloire des uns et la chute des autres.

Bill Burr, l'homme blanc par lui-même

Bill Burr, l'homme blanc par lui-même

Dans «Paper Tiger», disponible sur Netflix, le comédien américain défend la nécessité de questionner tous les points de vue –et en premier lieu le sien.

«Mulholland Drive» est-il un film féministe?

«Mulholland Drive» est-il un film féministe?

Reconnu comme un chef-d'œuvre de l'histoire du cinéma, «Mulholland Drive» fait aussi état de la violence contre les femmes à Hollywood et montre une impossible solidarité entre elles.

Newsletters