Sciences / Société

Michael Jackson et R. Kelly ont-ils agressé des enfants parce qu’ils ont été agressés enfants?

Temps de lecture : 10 min

On dit souvent que les agresseurs sont d’anciennes victimes. Mais c’est un peu plus compliqué que ça.

Michael Jackson et son père Joe Jackson arrivent au palais de justice du comté de Santa Barbara le 25 avril 2005 à Santa Maria, en Californie, pour le procès du chanteur. | Ric Francis / Pool / AFP
Michael Jackson et son père Joe Jackson arrivent au palais de justice du comté de Santa Barbara le 25 avril 2005 à Santa Maria, en Californie, pour le procès du chanteur. | Ric Francis / Pool / AFP

Lorsque Wade, le mari d’Amanda Robson, lui a avoué qu’il avait subi des années d’attouchements infligés par Michael Jackson lorsqu’il était enfant, elle s’est inquiétée pour la sécurité de leur fils. «Est-ce qu’il y a la moindre ambiguïté dans les preuves d’amour que tu lui donnes?» dit-elle avoir demandé à Wade dans le documentaire de HBO Leaving Neverland.

Son inquiétude à l’idée qu’en tant que victime supposée d’agressions sexuelles, son mari puisse constituer une menace en transmettant ce mal d’une génération à l’autre, reflète une vision à ce point ancrée dans la culture qu’elle fait rarement l’objet de débats. Or le «cycle de la violence», comme on le comprend souvent, n’est rien moins que du lyssenkisme psychologique: c’est une conviction en l’absence de toute preuve empirique claire que les agressions sexuelles vécues se transmettent de génération en génération et se reproduisent de manière spécifique. Or, la «transmission intergénérationnelle de la maltraitance», comme l’appellent les experts, est un phénomène très complexe. Et si une certaine vérité se cache derrière la manière dont l’idée est généralement présentée, on y décèle aussi un bon paquet de faussetés.

Agresseurs agressés

L’histoire de Michael Jackson en particulier a longtemps été contextualisée au moyen de cette hypothèse. Ses habitudes les plus excentriques –le parc d’attraction et le cinéma privés, les soirées pyjama qu’il organisait souvent avec de jeunes garçons prépubères, etc.–étaient souvent considérées comme des conséquences de la propre enfance volée et malheureuse du chanteur. Michael Jackson avait tellement peur de se retrouver en présence de Joe Jackson, son père violent, qu’il en vomissait parfois, avait-il confié à Oprah Winfrey dans une interview en 1993.

Sa sœur Latoya Jackson a également raconté que Joe battait Michael et qu’il commettait des agressions sexuelles contre elle et une autre de ses sœurs (selon certaines rumeurs non confirmées, Michael était également victime d’agressions sexuelles). Cette histoire a été évoquée pendant des années comme si c’était une explication: «Toutes les bizarreries de Jackson semblent être des réactions à ce dont il a souffert enfant» écrivait Jacob Weisberg sur Slate.com en 2005, dans ce qui était alors, et reste encore, une évaluation des faits largement acceptée.

«Il n’y a vraiment pas de position de pouvoir plus grande dans une relation sexuelle que celle d’un agresseur d’enfant»

La même psychologie populaire a de nouveau été mise en œuvre le mois dernier dans un autre documentaire télévisé sur un musicien superstar et sa pédophilie supposée. Surviving R. Kelly, proposé par Lifetime, comprend des scènes d’une interview de 2012 du chanteur avec Tavis Smiley, dans laquelle Kelly raconte avoir lui-même été victime de violences sexuelles par un membre de sa famille lorsqu’il avait 7 ans.

«Quand vous êtes un gosse, quoi qu’on vous apprenne, ça ne vous quitte plus», dit Kelly. Une psychologue clinicienne qui intervient peu de temps après abonde dans son sens. À mesure que les victimes de ce genre de violences grandissent, suggère-t-elle, elles «veulent s’assurer qu’elles sont toujours dans cette position de pouvoir […] et il n’y a vraiment pas de position de pouvoir plus grande dans une relation sexuelle que celle d’un agresseur d’enfant».

Imprégnés de l'hostilité des parents

La sagesse populaire derrière cette idée est peut-être plus ancienne mais la théorie de la transmission intergénérationnelle de la maltraitance, telle qu’elle est formulée par les criminologues et les psychologues, semble s’être ancrée au milieu du siècle dernier. En 1940 deux psychiatres, Lauretta Bender et Frank Curran, ont publié leurs observations sur des enfants et des adolescents meurtriers dont ils s’occupaient à New York. Ils ont conclu que beaucoup d’entre eux s’identifiaient à des «parents agressifs» et semblaient «imiter leur comportement».

Au début des années 1960, cette hypothèse que les victimes devenaient agresseurs à leur tour a été reprise au milieu d’un renouveau d’inquiétudes autour des violences physiques faites aux enfants. Il semblait alors que les occurrences d’agressions d’enfants ne cessaient d’augmenter –«Le cri des bébés battus» alertait un article de Life magazine en 1963– et les cliniciens se demandèrent si les victimes pouvaient internaliser et rejouer les scènes de violences qu’ils avaient vécues.

59% des prisonniers ont déclaré avoir été victimes d’agressions sexuelles avant l’âge de 13 ans

«Une conséquence possible à la fois manifeste, évidente et préoccupante pour le bien public», écrivit le clinicien George Curtis dans l’American Journal of Psychiatry cette année-là, est «la tendance probable des enfants soumis à ces traitements à devenir les meurtriers et auteurs des crimes violents de demain.» Les enfants pourraient être imprégnés de l’hostilité incontrôlée de leurs parents, expliquait-il: «L'expression populaire “tel père, tel fils” exprime la même idée dans des termes que tout le monde peut comprendre».

Ce qui avait commencé sous la forme d'une série d’observations cliniques et d’antécédents médicaux sera développé dans les années 1970, à l’aide de recherches plus soignées et transversales. La recherche se mit à étudier des groupes de délinquants juvéniles pour voir combien d’entre eux disaient avoir été victimes d’agressions –proportion qui s’avéra étonnamment élevée. Une enquête plus récente portant sur des hommes adultes incarcérés en maison d’arrêt (dont la plupart avaient été condamnés pour des crimes) a révélé que 59% des prisonniers avaient déclaré avoir été victimes d’agressions sexuelles avant l’âge de 13 ans.

Des abîmes de perplexité et de confusion

Ces études semblaient montrer un lien solide entre victimes d’agression et auteurs de crimes. Mais ces recherches avaient des limites conséquentes. Pour commencer, les réponses à ce genre d’enquêtes peuvent être peu fiables ou intéressées. Compte tenu de la croyance répandue en un «cycle de la violence» par exemple, certains détenus auraient pu déclarer avoir subi ces traumatismes pour trouver une excuse à leurs propres transgressions.

Et puis il y a le problème de la causalité: il a toujours été compliqué de savoir si les crimes commis avaient vraiment pour origine les agressions subies dans l’enfance. Il pourrait être tout aussi possible que d’autres facteurs et expériences courantes –comme le fait d’être issu d’un foyer déchiré ou pauvre, ou d’avoir des parents drogués ou atteints de maladies mentales– exposent davantage les individus à la fois à être des victimes dans l’enfance et à commettre des crimes.

Les analyses scientifiques donnent d’autant plus le vertige quand on tente de se concentrer sur le «cycle de la violence» tel qu’il est le plus souvent interprété dans la culture populaire –et présenté à la fois dans le documentaire sur Michael Jackson et dans celui sur R. Kelly. Dans cette formulation, les personnes qui ont eu des problèmes dans leur enfance ne se contentent pas d’avoir des comportements antisociaux. Elle postule en réalité que les gens font aux autres exactement ce qu’on leur a fait, c’est-à-dire que les anciennes victimes de pédophilie ne sont enclines à répéter sur les enfants que le type d'agressions qu'elles ont elles-mêmes subi. Or, comme pour les comportements criminels, il est courant que différentes formes de mauvais traitements d’enfants soient associées –un même enfant peut être victime de plusieurs formes de sévices–, ce qui ne fait que nous pousser plus profondément dans des abîmes de perplexité et de confusion.

Plus de risques chez les enfants négligés

La psychologue et criminologue Cathy Spatz Widom a été la première à faire quelques progrès dans le domaine. En 1989, elle a publié des données sur le cycle des violences où elle avait eu recours à une méthodologie nouvelle. Au lieu d’étudier rétrospectivement les criminels et les délinquants, elle a commencé par choisir un groupe de victimes de violences qu’elle a suivies au cours de leur vie. Elle a débuté son travail en identifiant plus de 900 victimes de violences et de négligences dont les cas avaient été enregistrés dans le système judiciaire d’une ville anonyme du Midwest entre 1967 et 1971. Puis elle a mis en place un groupe de contrôle, en faisant de son mieux pour assortir les victimes avec des gens du même âge, de la même ethnie et du même sexe, qui fréquentaient les mêmes écoles et vivaient dans les mêmes quartiers. Enfin, elle a pisté tous les dossiers officiels concernant leurs délinquance, détentions ou activités criminelles de leur vie d’adulte au fil des vingt années qui ont suivi.

À l’aide de ces matériaux bien plus solides et mieux contrôlés, Widom a pu confirmer que ceux qui ont été victimes d’agressions pendant l’enfance sont en effet plus susceptibles de devenir des criminels une fois adultes. Peut-être plus important encore, elle a montré que la simple négligence –même en l’absence de toute agression physique violente– était un indicateur de comportement criminel ultérieur.

Dans les deux groupes arrêtés pour crimes sexuels, presque tous les individus (84%) étaient des hommes

Elle a continué de suivre ses sujets d’étude, qui sont entrés dans l’âge mûr désormais, et a également recueilli des informations sur leurs enfants. En 2015, Widom a publié plusieurs décennies de données supplémentaires. Un de ses articles en particulier porte sur la question de savoir si une expérience d’agression pendant l’enfance peut être annonciatrice d’agression sexuelle plus tard, au cours de la vie d’adulte. Si 4,5% des sujets du groupe de contrôle avaient été arrêtés pour agression sexuelle, presque deux fois plus (8,3%) de ceux qui avaient eux-mêmes été victimes d’agressions ou de négligence avaient commis ce genre de crime. Donc il y avait un lien, mais les détails ne collaient pas avec le cadre attendu «tel père, tel fils». Les personnes de l’étude de Widom qui, enfants, avaient été victimes d’agressions spécifiquement sexuelles n'étaient en réalité pas susceptibles d’être arrêtées pour crime sexuel plus tard dans leur vie; en revanche, celles qui avaient été soit négligées, soit physiquement maltraitées, présentaient de plus grands risques.

Cela pourrait être une bizarrerie due aux données de base de Widom. Dans les deux groupes arrêtés pour crimes sexuels, presque tous les individus (84%) étaient des hommes. Pourtant, son étude n’incluait que vingt-quatre victimes masculines de pédophilie, parmi lesquels trois devinrent des criminels sexuels. Peut-être cet échantillon était-il trop réduit pour qu’un réel effet apparaisse dans ses tests statistiques.

Pas de voie toute tracée de victime à agresseur

Le même genre d’étude, publiée en 2016, analyse le passif de victime de pédophilie et de criminalité sexuelle adulte d’un groupe constitué de plus de 38.000 hommes australiens. Parmi ceux qui ont été agressés, 3% ont ensuite commis une agression sexuelle à leur tour. Ce pourcentage est bien plus élevé que celui de la population générale (0,8%), ce qui laisse penser à un cycle de violence. Mais le fait d’être victime d’autres formes de mauvais traitements pendant l’enfance est également associé avec celui de commettre des crimes sexuels, et aucun signe n'indique nettement de lien particulier entre enfants victimes d’agressions sexuelles et criminels sexuels adultes.

Mais en réalité... c’est compliqué. Un article publié en février dernier associe et analyse les découvertes de 142 études différentes sur la transmission intergénérationnelle de la maltraitance. Les autrices de l’étude, dirigée par Sheri Madigan, de l'Université de Calgary, concluent qu’il existe en effet des preuves d’un «lien ténu» entre le fait de subir des violences et celui de les perpétuer, et que certaines formes spécifiques de violences pourraient être transmises comme ça.

Le risque absolu qu’une victime de pédophilie devienne un criminel sexuel est très, très bas

Un autre article, publié au même moment, a été parmi les premiers à se pencher sur l’aspect potentiellement génétique de la tendance à exercer des violences contre un enfant –peut-être les enfants de parents violents sont-ils plus susceptibles de devenir violents eux-mêmes parce qu’ils ont hérité d’un penchant inné. Cette étude a trouvé des preuves en faveur des violences émotionnelles, mais pas physiques.

Même s’il est vrai que les victimes de violences pendant l’enfance encourent un risque relativement plus élevé de commettre des crimes, notamment des agressions sexuelles, les chiffres les plus importants sont ceux qui sont restés dans l’ombre. Le risque absolu qu’une victime de pédophilie devienne un criminel sexuel est très, très bas. L’étude australienne, par exemple, a trouvé que parmi les criminels sexuels masculins, 96% n’avaient aucun passif de victime sexuelle connu. Plus des quatre cinquièmes n’avaient officiellement jamais été victimes de rien.

À la lumière de ces statistiques, il vaut la peine de se demander pourquoi nous donnons tant de crédibilité à l’explication par le «cycle de la violence». Peut-être est-il plus rassurant de se dire que la cruauté est un phénomène prévisible, et qu’un phénomène aussi dérangeant que le mauvais traitement d’un enfant pourrait être circonscrit et contenu, capturé dans une sorte de schéma dont il ne sortirait pas. Mais en science, les nuances et les mises en garde sont trop nombreuses pour qu’une explication aussi simpliste puisse être acceptable.

Une chose est sûre en tout cas: si Michael Jackson et R. Kelly ont pu courir un peu plus de risques que la moyenne d’être arrêtés pour avoir infligé des mauvais traitement à des mineurs, il n’y a pas de voie toute tracée de victime à agresseur. Souvent, les cycles s’interrompent.

Daniel Engber Journaliste

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