Égalités / Culture

Au cinéma, si la criminelle tue, c'est toujours pour une (bonne) raison

Temps de lecture : 4 min

Échappées de la rubrique faits divers ou non, les tueuses se transforment à l’écran en héroïnes justicières, mais pas à n’importe quel prix. 

L’héroïne de «Kill Bill» (Tarantino) n'est finalement qu'une incarnation stéréotypée de la féminité. Uma Thurman dans le premier volet. | Capture d'écran via YouTube
L’héroïne de «Kill Bill» (Tarantino) n'est finalement qu'une incarnation stéréotypée de la féminité. Uma Thurman dans le premier volet. | Capture d'écran via YouTube

Cet article est le quatrième d'une série de quatre épisodes, «Les femmes et le crime». Le troisième est à retrouver ici.

La criminelle nous offre stupeur et sensationnel: c’est ce qui rend son histoire fascinante pour le commun des mortels, et photogénique au cinéma. Dans les yeux des cinéastes, les femmes de faits divers se transforment en muses, sitôt érigées sur la pellicule en figures mythologiques semblant défier l'ordre, tantôt bourgeois, patriarcal, sociétal.

Violette Nozière, les soeurs Papin, Marie Besnard, Jacqueline Sauvage, Alexandra Lange, Marie Lafarge, toutes ont rejoint le panthéon des tueuses du septième art, aux côtés des Thelma et Louise et autres criminelles de Millenium, Gone Girl, Sexcrimes, Passion, Monster, Mad Max Fury Road, Kill Bill, Carrie ou Teeth… Des personnages féminins qui présentent la plupart du temps le même enjeu dramatique qui tient inexorablement le spectateur en haleine: faire triompher leur cause.

De la garce diabolique à l’héroïne

Il a fallu plusieurs décennies pour que les criminelles deviennent des héroïnes sur grand écran. Dans la France d’après-guerre, elles sont avant tout les «garces diaboliques», des séductrices par lesquelles le mal arrive. «Cela traduit la paranoïa masculine des années 1950 et la peur des femmes autonomes, décrypte Geneviève Sellier, professeure émérite en études cinématographiques à l’université Bordeaux Montaigne et fondatrice du site Le genre & l’écran. Il y avait ce désir de diaboliser les femmes pour reprendre la main sur celles qui s’étaient émancipées et leur enlever toute légitimité.»

Sous l’œil de Claude Chabrol, les criminelles accèdent au rang des personnages principaux et prennent toute la lumière. Sous sa direction, Isabelle Huppert incarnera la célèbre parricide dans le film éponyme Violette Nozière (1978) puis la «faiseuse d’anges» Marie-Louise Giraud –une des dernières femmes guillotinées en France– dans Une affaire de femmes (1988), ou encore une des meurtrières de La Cérémonie (1995), librement inspiré de l’affaire des soeurs Papin.

Mais c’est surtout à Hollywood que la criminelle s’émancipe du fait divers originel pour être réellement inventée comme une héroïne bankable. «Les années 1980 et 1990 marquent le début de ce cinéma indépendant ou de genre légitimant la violence féminine comme une réponse à celle des hommes, explique Geneviève Sellier. Sociologiquement, c’est le signe d’une prise de conscience, à l’inverse du cinéma du backlash des années 1980 envers les femmes libérées, comme on a pu le voir avec Liaison Fatale

Une criminelle vouée à plaire et à rassurer

L’industrie du cinéma américain n’a pas le choix: sans soutien financier, elle se doit d’être rentable… et donc d’attirer les femmes. «Ce sont elles les prescriptrices qui décident des films qu’on va aller voir au cinéma, assure Geneviève Sellier. Ils doivent prendre en compte ce qu’elles vivent, contrairement au cinéma français déconnecté, qui fonctionne en circuit fermé car financé par les taxes.»

Si ces criminelles à l’écran disent quelque chose de la vie des femmes, c’est parce qu’elles ont toutes été majoritairement agressées, trahies, violées, soumises ou maltraitées au préalable. Autrement dit, les femmes ne frappent pas en premier. «Les criminelles sont construites comme des victimes qui réagissent contre un agresseur, elles tuent “en réponse à”», explique Brigitte Rollet, chercheuse au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines et autrice de Femmes et cinéma, sois belle et tais-toi. Mettre en scène des femmes violées en quête de vengeance est même devenu un genre à part entière, baptisé rape and revenge.

«On trouve toujours un moyen de ne pas s’aliéner le public populaire et les hommes: soit les personnages féminins meurent, soit le film est aussi un film d’action.»

Geneviève Sellier, professeure émérite en études cinématographiques

La logique commerciale donne vie aux criminelles mais les formate aussi. Ainsi, les Beatrice Kiddo, Thelma, Louise ou Carrie ont dû remplir une condition pour exister: ne pas trop bousculer l’ordre. Il faut plaire à tout le monde: aux femmes vengeresses se juxtaposent des parades acceptables. «On trouve toujours un moyen de ne pas s’aliéner le public populaire et les hommes: soit les personnages féminins meurent, soit le film est aussi un film d’action», fait remarquer Geneviève Sellier.

Vengeance et happy end font ainsi bon ménage lorsqu’il y a beaucoup de combats (Mad Max Fury Road), ou lorsque l’héroïne revient à une incarnation stéréotypée de la féminité (le diptyque Kill Bill se termine sur la citation: «La lionne a retrouvé son petit et la paix revient dans la jungle»). Pour la Nicole Kidman de Prête à tout –une ambitieuse présentatrice télé qui fait assassiner ce mari lui réclamant un enfant–, ça finit mal. La liberté retrouvée de Thelma et Louise a un prix: celui d’un grand saut dans le vide dont on ne verra jamais la fin.

Meurtrières mais jamais méchantes par nature

Happy end ou non, la violence féminine ne peut pas advenir par elle-même. Les tueuses du cinéma ont la plupart du temps une très bonne raison de faire ce qu’elles font, à l’image des prisonnières du film et comédie musicale Chicago qui chantent en choeur dans la scène du Cell Block Tango: «He had it coming» («il l’a bien cherché»).

«En étant criminelles, c’est comme si les femmes n’étaient plus tellement femmes, qu’elles perdaient un peu de leur essence. Il doit donc y avoir une justification», souligne Brigitte Rollet. Pour l’experte, la reproduction de ces images stéréotypées peut être imputée à la hiérarchie très masculine de l’industrie cinématographique. «Ils ont des idées préconçues sur ce que sont les femmes, et le genre de femmes que le public veut voir.»

Hasard ou non, les quelques meurtrières sans motif réel du cinéma se retrouvent dans des films réalisés par des femmes: Monster de Patty Jenkins, Jeanne Dielman, 23, quai du commerce de Chantal Akerman, Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh-Thi, L’Intrus d’Irène Jouannet ou A question of silence de Marleen Gorris.

L’archétype du méchant, ce mauvais personnage qui répand le chaos pour son seul plaisir, reste dans la grande majorité incarné par un homme. Où sont les Hannibal Lecter, Voldemort et Sauron féminins? «Le méchant est en position de domination absolue: il n’a de compte à rendre à personne, a du pouvoir, analyse Geneviève Sellier. Que la figure du méchant soit quasiment toujours masculine est un aveu involontaire du caractère inégalitaire de notre société: on ne peut même pas imaginer les femmes dans une telle situation.»

Lucile Quillet

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