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Et si on dépassait la sexualité pénétrocentrée?

Temps de lecture : 12 min

Sur Instagram comme dans les librairies, l'heure semble venue de reconsidérer pleinement l'idée même du rapport sexuel, et de ne plus systématiser la pénétration d'une personne par une autre.

BT Artbox - The Poetry of Life . | Karen Roe via Flicker
BT Artbox - The Poetry of Life . | Karen Roe via Flicker

Au pays des hétéros cisgenres, il semble n'y avoir qu'une forme de rapport sexuel. Cela commence par une phase nommée «préliminaires» (on y reviendra), qui débouche sur une phase de pénétration de la dame par le pénis du monsieur. Une fois ce dernier suffisamment content, il éjacule. Fin du rapport. On peut alors reprendre une activité normale, à savoir regarder Netflix ou commencer sa nuit.

On pourrait bien entendu se dire que c'est parfait comme ça, qu'on ne voit pas bien pourquoi remettre en cause de tels schémas puisqu'ils ont toujours existé (le fameux «de tout temps, l'homme...» commun aux mauvaises copies de philo et aux argumentaires masculinistes). Se permettre de suggérer qu'il est possible d'explorer une autre voie que celle du préliminaires-pénétration phallique-expulsion de sperme semble créer autant d'effroi que lorsqu'un restaurant se détourne sans prévenir du combo entrée-plat-dessert.

Un nombre croissant de voix continuent cependant à s'élever pour indiquer que tout le monde pourrait bien tirer profit d'un changement de dynamique, et en premier lieu les femmes. «On a tout axé autour de la pénétration, qui semble être l'acte du don de soi par excellence, où la femme offre son corps à l'homme», explique Elvire Duvelle-Charles, qui codirige le programme Clit Révolution avec Sarah Constantin. Tel qu'il se déroule actuellement dans la majeure partie des cas, le rapport sexuel hétéro semble en premier lieu dédié au plaisir de l'homme, pour qui la pénétration fait office de Saint Graal.

#noustoutes

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Mais au fait, pourquoi l'homme est-il obsédé par l'idée de coller coûte que coûte son pénis dans la dame? D'abord parce que pour lui, ça fonctionne très bien, de façon quasi systématique. Ensuite parce qu'on ne lui a jamais enseigné qu'un autre type de rapport sexuel était possible (ou parce qu'il a préféré faire semblant de ne pas entendre). Romancier et essayiste, Martin Page vient de publier Au-delà de la pénétration, petit traité décontracté dans lequel il enjoint ses semblables à faire preuve d'imagination, d'ouverture, d'écoute.

Élargir le spectre des possibilités

«Nous héritons de la sexualité comme nous héritons d'une maison en béton armé», écrit Martin Page. «C'est une aubaine, nous n'allons pas refuser ce cadeau, nous nous y glissons, bien contents (ça semble solide), bien rassurés aussi de vivre là où nos parents et nos ancêtres vivaient. Nous reprenons leurs gestes, nous habitons leurs positions et leurs actions, c'est une manière de continuer à tisser un lien et à être avec eux. Ces gestes nous sont précieux, nous les avons reçus. Nous poursuivons un mouvement millénaire».

Le livre de Martin Page n'a rien d'un pensum idéaliste. Il fait simplement preuve d'espoir et de bon sens, en espérant qu'un jour, des couples hétéros pourront assumer leur sexualité, comme elle est, quels qu'en soient le rythme et les modalités. «Les hommes ne sont pas encore nés. Ils sont un territoire à découvrir (et à découvrir pour eux-mêmes). Ça ne sera pas simple. Ça prendra du temps. La subversion n'est pas dans ces hommes qui racontent leurs “conquêtes”, elle adviendra quand un homme parlera de son bonheur à se faire pénétrer par sa compagne ou quand il racontera l'infime plaisir qu'il a à recevoir des caresses sur sa nuque ou sur ses jambes. Et que personne ne rira, que personne ne se moquera de lui.»

Au-delà de la pénétration est un livre aussi précieux que touchant car il tente au maximum d'éviter les injonctions tout en faisant preuve de la plus grande transparence possible. L'auteur finit par reconnaître que malgré sa volonté de se montrer aussi ouvert que possible, il y a certaines pratiques qu'il ne parvient pas à se résoudre d'explorer. «Malgré moi, je suis conservateur et puritain», écrit-il, avant d'ajouter un peu plus loin: «Ça ne me satisfait pas, mais je suis comme ça, un peu coincé, j'ai un rapport complexe et non résolu à la sexualité.»

Entendons-nous bien: il ne s'agit pas d'interdire aux hommes de pénétrer et aux femmes d'être pénétrées, mais simplement d'élargir le spectre des possiblités. Il ne s'agit pas non plus de forcer les hommes à être pénétrés, mais de rappeler que les femmes aussi ont droit de ne pas avoir envie. Le sexe anal est particulièrement vecteur de déséquilibre et de disparités. Chez les femmes, refuser la sodomie est souvent considéré comme une marque d'un manque de dévouement, de fantaisie; chez les hommes, barricader l'accès à son anus semble au contraire être une preuve de virilité. Or, arrêtez-moi si je me trompe, mais cet orifice-là est relativement semblable chez les unes et chez les autres.

Pénétrer n'est pas posséder

Le problème réside dans le fait que la pénétration est considérée comme une forme de domination parmi d'autres. L'immense théoricienne du féminisme Andrea Dworkin en a d'ailleurs fait l'un des thèmes principaux de son essai Coïts, qui date de 1987 mais dont la première traduction française a paru il y a quelques semaines. Le chapitre 5, intitulé «Possessions», commence par ces mots: «Le coït est habituellement décrit et compris comme une forme ou un acte de possession par lequel, durant lequel, à cause duquel un homme investit une femme, la couvrant physiquement et la maîtrisant en même temps qu’il la pénètre; et cette relation physique à la femme –être au-dessus d’elle et en elle– équivaut à la posséder. Il la prend, ou, quand il a terminé, il l’a prise. Ses poussées en elle font qu’il s’empare d’elle; ces poussées sont interprétées comme la capitulation de la femme face au conquérant; c’est une reddition physique; il l’occupe et règne sur elle, exprime sa domination de base sur elle, en la possédant dans la baise.»

En fait, ce n'est pas la pénétration de la femme par l'homme qui pose problème, mais la façon que nous avons de la décrire. «Est-ce qu'on arrivera à se libérer de la pénétration vue symboliquement comme un acte de domination? C'est possible, oui», répond Elvire Duvelle-Charles, qui rappelle néanmoins que cela ne réglera pas tous les problèmes du monde. «Si les femmes cisgenres avaient un pénis et les hommes cisgenres un vagin, on considèrerait que c'est le fait d'engloutir le sexe de l'autre qui serait un acte de domination.» À ce sujet, Andrea Dworkin s'étonne «que l’homme ne soit pas vu comme l’être qui est possédé dans le coït, même si c’est lui (son pénis) qui est enfoui dans un autre être humain, et que son pénis est entouré de muscles puissants qui se contractent comme un poing serré et se détendent avec force contre la tendre chose, toujours si vulnérable aussi rigide soit-elle». Tout ne réside donc pas dans les actes, mais dans leur interprétation patriarcale.

On rappelle que dans l'une de ses vidéos destinées à rendre les hommes plus «hommes», le masculiniste Julien Rochedy explique en toute quiétude qu'il voit réellement la pénétration de la femme par l'homme comme un acte de conquête, destiné à compenser le fait que les hommes ont des orgasmes moins intenses et moins variés que les femmes. Dire qu'il lui suffirait peut-être de découvrir sa prostate pour devenir un homme différent et raconter un peu moins d'âneries (on peut rêver).

Le plaisir prostatique, c'est l'une des pistes évoquées par Martin Page pour que les hommes élargissent le champ de leur sexualité, même s'il confesse bien volontiers avoir du mal à s'y aventurer à titre personnel. Il n'est ni le premier ni le dernier à ne pas se sentir à l'aise avec ces choses-là. Comment un homme pourrait-il être complètement décontracté à l'idée de se mettre à quatre pattes ou les jambes en l'air face à sa partenaire, lui à qui on a toujours inculqué que ce sont des positions de soumission, des postures dégradantes, alors qu'il doit se comporter en valeureux dominant.

«Vous avez le droit de passer à côté du plaisir prostatique, de même que vous pouvez ne jamais utiliser une pièce de votre appartement, mais bon...»

Maïa Mazaurette, spécialiste des questions liées à la sexualité

L'autre peur, c'est évidemment d'être considéré comme homosexuel, voire de le devenir. Une angoisse évidemment infondée, teintée d'homophobie plus ou moins dissimulée. Dans l'épisode 24 du podcast de référence Les Couilles sur la table, Victoire Tuaillon recevait Adam, «explorateur sexuel» qui évoquait notamment avec elles les différents types d'orgasmes masculins et la façon d'y accéder. Adam ne cache pas que l'une des interrogations principales des hommes qui lui posent des questions sur le plaisir anal porte sur son rapport avec l'homosexualité: «Ils ont très très peur.»

Plus loin, Victoire Tuaillon cite l'autrice et chroniqueuse Maïa Mazaurette, spécialiste des questions liées à la sexualité, qui s'adresse aux hommes cisgenres à propos de leur prostate: «Vous avez le droit de passer à côté, de même que vous pouvez ne jamais utiliser une pièce de votre appartement, mais bon...» En tournant uniquement autour de leur pénis, il semblerait que les hommes cis passent à côté de choses plutôt intéressantes.

L'éjaculation ne sonne pas la fin de la récré

Martin Page rêve d'un monde où, entre autres exemples, «on pourra dire, sans s'atirer moquerie, réprobation ou pathologisation: “J'ai fait l'amour avec cette personne: nous nous sommes embrassés et caressé le dos”.» Un monde où, en tout cas, l'idée du rapport sexuel sera bien plus plurielle qu'aujourd'hui. Et cela passe en premier lieu par une déconstruction de celui-ci. Première certitude à faire tomber: il faut cesser de prendre l'éjaculation masculine pour le point final de la relation sexuelle. Ce n'est pas parce que le sperme a jailli qu'il convient forcément de s'arrêter là.

«L'éjaculation masculine signe généralement la fin du rapport sexuel, confirme Elvire Duvelle-Charles, et c'est énormément dû au porno». La grande tradition des vidéos X traditionnelles, c'est l'éjaculation externe, sur différentes parties du corps des femmes, afin de montrer que l'orgasme de l'homme a bien eu lieu. Cela constitue une manière de prévenir que la vidéo est sur le point de s'achever, mais également une ultime façon de rabaisser les femmes («Dans la pornographie littéraire, éjaculer se dit polluer la femme», écrit notamment Dworkin).

C'est aussi un moyen de rappeler, au cas où on aurait réussi à l'oublier, qu'ici comme ailleurs c'est l'intérêt de l'homme qui prime, et qu'une fois son orgasme obtenu, il n'y a plus guère de raison de continuer. Or il existe de multiples façons de continuer à faire l'amour, à donner du plaisir et à en prendre, y compris lors de cette phase où la verge se rabougrit pour finir par ressembler à un escargot.

Bannir la notion de préliminaires

Pour que l'orgasme masculin ne soit plus considéré comme le point d'orgue absolu du rapport hétéro, il convient d'abord d'apprendre aux hommes à être moins centrés sur eux-mêmes et à se soucier du plaisir de leur partenaire (ce qui ne signifie pas forcément qu'ils soient devenus des rois du féminisme, rappelle un article du site Everyday Feminism). Mais il faut aussi (et surtout?) remiser au vestiaire la bonne vieille notion de «préliminaires».

Préliminaires. À lui seul, le mot veut tout dire. Il sous-entend que des pratiques comme la fellation ou le cunnilingus ne font pas partie elles-mêmes du rapport sexuel, mais qu'elles font juste figure d'échauffement avant d'entrer réellement dans le vif du sujet. Derrière le mot «préliminaires», il y a l'idée selon laquelle tout ce qui précède n'est là que pour lubrifier les unes et pérenniser l'érection des autres. «C'est un terme mal choisi qui est hélas entré dans les moeurs, même si l'intention de départ (“préparer le terrain”) est bonne», confirme Elvire Duvelle-Charles.

Par exemple, un cunnilingus peut être considéré comme un rapport sexuel à lui tout seul. Ou bien encore, il peut y en avaoir plusieurs au cours du rapport, y compris après une phase de pénétration. Les combinaisons sont nombreuses, pour ne pas dire infinies. C'est à chacune et chacun d'y travailler, et d'en discuter, afin d'y trouver son compte.

«Quand on est jeune on se tourne vers le porno gratuit, on ne fait pas l'effort d'aller chercher un contenu intéressant.»

Elvire Duvelle-Charles, coréalisatrice du programme Clit Révolution

Dans l'un des premiers épisodes de Clit Revolution, actuellement diffusé par France TV Slash, Sarah Constantin et Elvire Duvelle-Charles rencontrent la réalisatrice Olympe de G, qui écrit et met en scène des films pornographiques féministes. Puisque le porno a, directement ou non, un impact sur nos imaginaires, elles affirment la nécessité de mettre à disposition du public un autre type de films X:

«Contrairement au porno classique dit mainstream où les pratiques sexuellessont toujours dans le même ordre (sexe oral-vaginal-anal-ejaculation du mec, le porno féministe propose des visions différentes, des scénarios différents», explique Elvire Duvelle-Charles. «Au lieu de proposer les mêmes schémas en remplaçant juste certains mecs par des meufs, elles proposent des nouvelles pratiques et de nouveaux scénarios, s'ouvrir à d'autres imaginaires, offrir un champ de possibilités qu'on n'avait pas forcément envisagé...»

Ce serait effectivement plus stimulant et moins aliénant que de se contenter de la page d'accueil des principaux tubes porno. «Quand on est jeune on se tourne vers le porno gratuit, on ne fait pas l'effort d'aller chercher un contenu intéressant», souligne Elvire Duvelle-Charles. «On se contente de la homepage de Pornhub ou de Youporn pour regarder ce qui s'y passe. Les premières vidéos qui y figurent sont généralement très violentes et très éloignées de la vraie vie.»

Il est vrai que les vidéos en questions, propulsées là par un algorithme qui sait ce que la majorité du public a envie de voir, sont principalement tournées autour de la domination masculine, leurs simples titres nous vendant le pilonnage de telle jeune femme ou le défonçage en règle de telle MILF.

La dictature du pénis

Dans l'épisode 1 de Clit Revolution, le tandem Constantin-Duvelle-Charles part à la rencontre de jeunes gens et leur demande de dessiner des sexes féminins. Une initiative qui rappelle le passionnant travail de fond mené par Béatrice Kammerer pour Slate.fr. Elle s'interrogeait sur le fait que personne n'a de difficultés à dessiner schématiquement un pénis, alors que c'est une autre paire de manches pour l'appareil génital féminin, souvent réduit à un orifice vaguement ovale.

Chez Clit Revolution comme chez Béatrice Kammerer, la conclusion est la même: y a du boulot. Pour que la sexualité hétéro cesse de ne tourner qu'autour du chibre (pas toujours) turgescent des messieurs, il faudrait déjà que tout le monde progresse sur la connaissance du clitoris, de la vulve et de leurs camarades. Les femmes gagneraient à mieux se connaître afin de pouvoir prendre davantage en main leur propre plaisir, et les hommes finiraient notamment par réaliser que non, l'orgasme vaginal n'existe pas.

Dans leurs ouvrages respectifs, Martin Page et Andrea Dworkin citent la même étude, publiée par la sexologue et essayiste allemande Shere Hite en 1982, et selon laquelle «trois femmes sur dix ont habituellement des orgasmes dus au coït», pour reprendre les mots de Dworkin. «Les femmes veulent, s’efforcent même d’obtenir l’orgasme par le coït, mais elles n’y arrivent pas», ajoute cette dernière un peu plus loin, expliquant que la plupart des femmes, elles aussi conditionnées par les croyances ancestrales et la culture de la pénétration, pensent que c'est là la principale façon (voire la seule) d'atteindre l'orgasme.

«Il faut déculpabiliser, dédramatiser. La génération d'aujourd'hui a toutes les clés en main pour ténter d'évoluer vers une sexualité plus épanouie et plus harmonieuse​​.»

Elvire Duvelle-Charles, coréalisatrice du programme Clit Révolution

C'est pour lutter contre tout un tas de stéréotypes nuisibles que se développent aujourd'hui des offres éducatives comme celle que propose le duo de Clit Revolution, mais également des comptes Instagram comme Jemenbatsleclito ou Jouissance.club. Le réseau social est un prodigieux vivier en matière d'éducation à la sexualité, même si la pudibonderie de sa modération a valu à certains de ces comptes des suspensions temporaires voire des suppressions définitives.

«Ces comptes parlent de sexualité(s) sous un prisme positif, bienveillant et qui ouvre la parole», résume Elvire Duvelle-Charles, qui incite à parler de ces sujets, sur les réseaux comme dans la vraie vie. «Au début de ma vie sexuelle, je ne parlais pas vraiment de ça avec mes amies, ou en tout cas de façon très pudique. Il faut déculpabiliser, dédramatiser. La génération d'aujourd'hui a toutes les clés en main pour ténter d'évoluer vers une sexualité plus épanouie et plus harmonieuse​​.» Donc potentiellement moins obsédée par l'omniprésence du pénis.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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