Économie / Culture

Qui pourrait incarner Chanel après Karl Lagerfeld?

Temps de lecture : 4 min

La maison a retrouvé tout son éclat grâce au créateur allemand qui l'a représentée à la perfection. Trouver la perle rare pour lui succéder s'annonce comme l'un de ses plus grands défis.

La dernière collection de Karl Lagerfeld a été dévoilée lors du défilé Chanel de l'automne-hiver 2019 au Grand Palais. | Christophe Archambault / AFP
La dernière collection de Karl Lagerfeld a été dévoilée lors du défilé Chanel de l'automne-hiver 2019 au Grand Palais. | Christophe Archambault / AFP

Deux semaines à peine après la disparition de Karl Lagerfeld, le défilé Chanel de l'automne-hiver 2019 a eu lieu tout en continuité, mais pour un temps qui semble suspendu. Le Grand Palais et ses codes de démesure et de fantaisie instaurés depuis plusieurs saisons sont là. Dans un décor de village de montagne, les charmants chalets de bois ont la fumée qui s’échappe des cheminées. La neige artificielle recouvre les toits et le sol prêt pour le dernier show. Quelques silhouettes sortent du chalet Gardénia et s’installent, immobiles, sur les marches.

Silence, une minute de silence demandée.

Puis s’entend la voix de Karl Lagerfeld avec un extrait de ses paroles à propos de son aventure Chanel: «Quand on me l'a proposé, on m'a dit: “Ne prenez pas ça, c'est sans espoir, c'est fini.” Aujourd'hui, on ne parle que de ranimer des marques, même les plus absurdes! Mais à l'époque, ça ne se faisait pas. Il fallait des noms nouveaux. Il y avait un autre monde à construire, je ne sais pas quoi... Quand on me l'a proposé une seconde fois, j'ai accepté parce que tout le monde me disait: “Ne le faites pas, ça ne marchera pas.” Mais c'est la première fois qu'une marque est redevenue un truc à la mode, de toute évidence, qui donne envie.»

Virginie Viard à côté de la mannequin Vittoria Ceretti, saluent à la fin du défilé Chanel printemps-été 2019, le 22 janvier 2019 à Paris | Anne-Christine Poujoulat / AFP

Oui, la maison est devenue une marque de mode ultra désirable et sans doute la plus populaire au monde. Le mariage a fonctionné au-delà des espérances des deux époux. Karl est devenu un mythe et Chanel a retrouvé une aura hors normes. Cette dernière collection est sans doute essentiellement un travail de studio en respectant les codes sans trop les bousculer, respect oblige. Virginie Viard, collaboratrice de Karl Lagerfeld et directrice des studios, est venue discrètement saluer. À elle incombe l’imposante tâche de continuer la maison, une sorte de régence peut-être?

Une incarnation très forte

La maison Chanel est, on ne peut plus incarnée, d’abord par le personnage de Coco Chanel toujours présent en filigrane, puis par un Karl Lagerfeld qui fut omniprésent. Il est difficile d’imaginer l’après. L’équation parfaite de Karl = Chanel est orpheline.

Quand Coco Chanel est revenue à la mode en 1954, elle avait 71 ans et réussit à relancer sa maison et à créer ses codes autour de l’emblématique tailleur. Quant Karl Lagerfeld est arrivé chez Chanel en 1983 il avait 50 ans et a tout réinventé autour d’une maison endormie. Il a redynamisé et imposé des codes éminemment reconnaissables: le matelassé, les chaînes, le noir et blanc, les fausses perles, le beige, le double C, le tweed, les chaînes... Avec ce vocabulaire gigantesque, il a écrit de très nombreuses pages en liberté et à profusion. Dans une interview à Tyler Brûlé (podcast enregistré en décembre 2018), il expliquait que ce qu’il voulait dans ses collections c’était être en avance et qu’il n’y avait pas de moodboard dans son studio, qu'il était dans sa tête. À la question des maisons qui changent complètement de style, il répond qu’il apprécie aussi les changements et ajoute: «Quand un designer parle de rétrospective, c’est le début de la fin.»

Imaginer une nouvelle équation sera un défi. Aujourd’hui les designers jouent un rôle médiatique et participent, en dehors de leur talent, à la renommée des maisons auxquelles ils collaborent. Si l’apogée excessive du système fut dans les années Tom Ford, l’air du temps est aujourd’hui plus dans la retenue. Pour une maison, il est possible d’opter pour la continuité d’un studio, mais la plupart de celles qui ont tenté l’expérience ont fini par reprendre un créateur ou une créatrice. Il est possible aussi d’imaginer un pôle de créateurs comme Hermès l’avait fait à une époque sous l’égide de Claude Brouet. Mais l’option que privilégient les maisons demeure le choix d’un créateur ou une créatrice à la direction artistique. S’il était à nouveau à pourvoir, le poste chez Chanel serait sans doute le plus convoité de la planète mode. Mais quel oiseau rare pourrait y faire son nid?

Une créatrice plus adéquat qu'un créateur?

Les grands créateurs ne sont pas pléthore et le talent majeur de Karl Lagerfeld a été la combinaison d’une personnalité hors norme et d’un talent protéiforme qui se coulait parfaitement au service des maisons pour lesquelles il créait. S’il fallait trouver un successeur à Karl Lagerfeld, il lui faudrait d’abord une capacité de travail hors norme. Il y a aussi la case couture à cocher qui est aussi un des fleurons Chanel. Avec un créateur ou une créatrice qui inventerait un nouveau style, différent, la maison se trouverait confrontée à l’attente insatisfaite d’une clientèle très attachée aux codes identifiables et signés de la maison. Prendre un créateur ou une créatrice trop jeune serait aussi un risque, n’ayant pas suffisamment fait ses preuves et qui serait trop grisée par le poids de l’aventure. Il y a aussi tous ces «oubliés» de la mode qui ont le talent, ont eu leur heure de gloire, mais dont le temps a mis un voile sur leur carrière: Alber Elbaz, Marc Audibet, Josephus Thimister... Quelques divas du moment sont parfois difficiles à «gérer» avec leur ego démesuré. Les coqueluches dans l’air du temps plongent les doigts dans la confiture du sportswear, du street style, du logo à outrance.

Ces deux options ne seraient pas «Chanel». Prendre une femme permettrait d’éviter les comparaisons avec le grand Karl et de renouer avec les débuts de l’histoire de la maison. Mais si la couture a eu dans son histoire de nombreuses femmes –Jeanne Lanvin, Madeleine Vionnet, madame Grès, Nina Ricci– les créatrices de talent ne sont pas si nombreuses aujourd’hui. Hors concours, il y a l’immense Rei Kawakubo qu’admirait Karl Lagerfeld. Sinon il y a bien sur la discrète et talentueuse Phoebe Philo qui a fait ses preuves chez Chloé et a redynamisé Céline. Des noms plus jeunes pourraient se profiler ainsi une Iris van Herpen sans doute trop expérimentale, mais qui réussit la fusion entre technologie et artisanat...

Chanel a choisi, pour le moment, de laisser le temps au temps, pas de spéculation sur le futur de la création. Et si le dernier défilé se déroulait dans un paysage de neige, c’est le prélude à une longue et sage hibernation avec aux avant-postes la garde rapprochée de Karl Lagerfeld: Virginie Viard à la création et Eric Pfrunder à l’image.

Antigone Schilling

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