Société

Hommage aux trains de nuit

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Qui n’a jamais voyagé de nuit à bord d’un train dont le roulis invincible déchire le manteau de l'obscurité ne sait rien de l’art de voyager.

Une vieille photo de la gare Jean Macé à Lyon | Pierre Guinoiseau via Flickr
Une vieille photo de la gare Jean Macé à Lyon | Pierre Guinoiseau via Flickr

Il n’existe presque plus de trains de nuit en France et c’est bien dommage. Surtout à l’heure où la planète suffoque et où chaque déplacement en avion l’accable encore un peu plus. De ces voyages en avion qui n’ont aucun charme, aucun mystère, aucune poésie, lorsqu’il nous faut arriver des heures à l’avance à l’aéroport, subir contrôles sur fouilles, parmi une foule empressée et inquiète qui s’entasse dans des salles d’attente lugubres à attendre un avion bien souvent en retard. Certes nous gagnons du temps mais sur quoi au juste? Comme si la vie était un circuit de Formule 1 où il s’agirait d’enquiller les tours sans même s’apercevoir que quoi que nous fassions, nous passons notre temps à tourner en rond.

Autant privilégier les trains. Et parmi ceux-là, quand les distances affichées sont dans l'ordre du raisonnable, les merveilleux trains de nuit.

Qui n’a jamais voyagé de nuit à bord d’un train dont le roulis invincible déchire le manteau de l'obscurité ne sait rien de l’art de voyager. Qui ne s’est jamais endormi dans la grisaille d’une ville pour se réveiller quelques heures plus tard, bercé par le doux chant de la mer ne connaît rien à cette ivresse du voyageur qui en l’espace d’une nuit, a visité tant de lieux, tant de villes, tant de champs et de plaines, de forêts et de sentiers, de coteaux et de vallons, que sa mémoire ne pourra jamais les restituer tout à fait.

Les premiers kilomètres, dans la tiédeur du soir, quand la ville s’efface, remplacée par ces espaces pavillonnaires où éclaboussent les écrans de télévision. Les derniers travailleurs qui s’empressent de rentrer chez eux à bord de leur voiture et jettent un regard distrait sur ce train déjà passé. Le soleil qui doucement tire sa révérence, le soir qui s’avance; au loin déjà la promesse de la nuit. Tout est si calme. Le train file à bonne allure maintenant. Il est huit heures, peut-être neuf. Les villes et les villages défilent, les paysages s’assombrissent, les gares rapetissent.

C’est le jour qui s’en va, c’est la nuit qui s’en vient.

Rien ne presse. Les wagons s’allument. On prépare sa couchette. Il y a dans l’air comme un parfum d’enfance, une odeur d’interdit. Des rires fusent. On déballe les sandwiches. Déjà Auxerre. Au-dehors, les champs se reposent. Les moissonneuses batteuses restent là en leur milieu comme de grands géants désœuvrés. Les vaches sont rentrées dans leurs étables. Les épouvantails soupèsent leur poids de solitude sous le regard attendri de la lune. C'est le monde immobile, le monde paisible et souverain, le monde tel qu'il fut au premier jour de sa création.

Les forêts chuchotent leurs mystères et quand on passe sans s’arrêter devant une gare à l’abandon, on penche la tête pour apercevoir l’heure sur l’horloge. Bientôt dix heures. Les plus prévoyants endossent leur pyjama, les autres se débarrassent simplement de leur pantalon. Les amoureux se répondent de couchette en couchette et promettent de se rejoindre. On entend des gloussements étouffés. Le contrôleur passe avec sa torche. On feint de dormir. À tâtons on cherche son billet. Le voilà perdu au fond de son lit, parmi les vêtements en tas.

«Bonne nuit», dit le contrôleur avant de refermer la porte.

Le silence se fait. À l’ombre des campagnes assoupies, parmi les villes endormies, le train trace sa route. On perçoit son souffle, ses grommellements, ses gémissements sourds, son martèlement régulier sur les rails et quand au beau milieu de la nuit, il s’offre un peu de répit en gare de Dijon, on entrouvre le rideau, surpris de voir monter des voyageurs ensommeillés. On ne dort pas vraiment. On rêve qu’on voyage. On voyage dans nos rêves. Au roulement du train répond la clameur de nos songes éveillés. On est à l’étroit, allongé sur les banquettes. On se tourne, se retourne et dans la pénombre, entre deux rangées de couchettes, de celles situées en hauteur, tombent des mains qui pendouillent là comme des têtes décapitées.

Les insomniaques font les cent pas dans le couloir. Ils se saluent poliment et chacun reste là, les yeux rivés sur la nuit, sur leur nuit intérieure, dans cette succession de paysages qui colorent leurs âmes de teintes profondes et mélancoliques. Peut-être ce voyage ne finira jamais. Le soleil aura renoncé à se lever. La nuit nous engloutira tous. C’est peut-être mieux ainsi. Un vieil homme grogne dans son sommeil. Une femme soupire. Des draps se froissent et tandis que le train file sur Valence, dans la lueur de la nuit, apparaissent alentour les premières collines. On a changé d’époque, de cadre, de siècle. Paris est si loin maintenant, ce n'est plus qu'un mauvais souvenir.

Tout à l’heure, quand nous serons arrivés, nous nous offrirons un café avec des croissants à la terrasse d’un café à peine ouvert. Il fera déjà chaud. La serveuse nous sourira. Le soleil nous saluera. Les passants nous demanderont des nouvelles de la grande ville. Et dans l’air embaumé, nous sentirons les senteurs des pins mêlées à l’odeur salée de la mer.

Dans le ciel hébété passeront des avions.

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

Laurent Sagalovitsch romancier

Newsletters

Bonheur, protection, écologie: à quoi rêvent les jeunes?

Bonheur, protection, écologie: à quoi rêvent les jeunes?

Leurs objectifs ne sont pas si différents des autres générations.

L'essor des trottinettes électriques à l'origine de beaucoup de blessures

L'essor des trottinettes électriques à l'origine de beaucoup de blessures

Elles auraient triplé au cours de la dernière décennie.

Il faut se laisser plus de libertés pendant les vacances

Il faut se laisser plus de libertés pendant les vacances

Ne pas programmer l'intégralité de votre voyage peut le changer pour le meilleur.

Newsletters