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Venezuela: la sortie de l’impasse peut-elle passer par Mexico?

Temps de lecture : 9 min

Guaido est rentré à Caracas sans être inquiété, mais la situation reste bloquée. Le nouveau président mexicain, qui n’a pas rompu ses relations avec Maduro, propose, lui, une nouvelle médiation.

Juan Guaido, le 4 mars 2019 à Caracas (Venezuela) Andres Manuel Lopez Obrador, le 20 février 2019 à Monterrey (Mexique) et Nicola Maduro, le 26 septembre 2018 aux Nations Unies (États-Unis) | Federico Parra, Julio Cesar Aguilar, Angela Weiss / AFP
Juan Guaido, le 4 mars 2019 à Caracas (Venezuela) Andres Manuel Lopez Obrador, le 20 février 2019 à Monterrey (Mexique) et Nicola Maduro, le 26 septembre 2018 aux Nations Unies (États-Unis) | Federico Parra, Julio Cesar Aguilar, Angela Weiss / AFP

Depuis la journée paroxystique du samedi 23 février, émaillée de heurts violents, la situation au Venezuela paraît plus inextricable que jamais. L’aide alimentaire et médicale massée aux frontières du Venezuela n’a pu rentrer dans le pays, malgré les grands moyens déployés par le charismatique chef de l’opposition Juan Guaido qui avait réussi à mobiliser un million de volontaires pour acheminer cette aide.

L’unité de l’armée est sans doute profondément fissurée malgré des purges incessantes. Mais, malgré un certain nombre de défections, elle ne s’est pas, jusqu’à présent, retournée contre le président en place Nicolas Maduro.

Le face-à-face des puissances internationales

L'activisme diplomatique semble tourner dans le vide. Le 28 février dernier, lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’Onu on a vu, sans aucune surprise, s’affronter vainement d’une part les États-Unis, la France et le Royaume Uni et, d’autre part, la Russie et la Chine. Moscou a d’ailleurs réaffirmé ostensiblement, vendredi, son soutien au régime de Nicolas Maduro. En recevant la vice-présidente vénézuélienne Delcy Rodriguez, le ministre des Affaires étrangères russe Serguei Lavrov a ainsi promis d’envoyer de nouveaux médicaments après un premier lot de 7,5 tonnes. «Par ailleurs, je pense que les livraisons massives de blé russe contribuent à la normalisation de la situation et aident grandement le gouvernement vénézuélien à relever les défis actuels», a-t-il déclaré.

Pour sa part, Juan Guaido, passé le 23 février en Colombie malgré une interdiction de quitter le territoire, a effectué la semaine dernière une tournée improvisée dans la région. Le président de l'Assemblée nationale –qui s’est déclaré «président par interim» le 23 janvier dernier– a été reçu avec les honneurs par les présidents colombien, brésilien, paraguayen, argentin et équatorien, avant de rentrer lundi 4 mars à Caracas, malgré les risques. «J'ai reçu des menaces personnelles, contre ma famille, mais je suis également menacé d'être incarcéré par le régime», avait-il prévenu peu avant son retour. Il a cependant atterri lundi à l’aéroport international de Caracas sans être inquiété et a été accueilli triomphalement par ses soutiens descendus en masse dans la rue, qu’il a appelés à une nouvelle marche samedi prochain.

Depuis, il a déjà reçu les syndicats de fonctionnaires pour tenter de les rallier et a annoncé préparer une tournée en Europe pour y conforter, là aussi, ses soutiens.

Le spectre de l’enlisement

Pendant ce temps, le président Nicolas Maduro commémorait le sixième anniversaire de la mort de son prédécesseur et mentor Hugo Chavez. Tout en promettant de venir à bout de cette «minorité folle», il s’est borné à appeler ses soutiens à une manifestation samedi, en riposte à celle de l’opposition. Difficile de savoir si cette quasi-absence de réaction correspond à un aveu d’impuissance face à une situation qu’il ne maîtrise plus et à son isolement international croissant, ou bien à l’espoir de voir ce mouvement populaire s’essouffler et s’enliser une fois de plus.

Peut-être a-t-il décidé de ne pas s’en prendre –pour l'instant– à Juan Guaido pour ne pas courir le risque d’un nouvel embrasement, pouvant dégénérer en guerre civile. Les États-Unis l’avaient en outre menacé de riposter rapidement si Guaido était arrêté. Pas sûr néanmoins que cette nouvelle menace l'ait intimidé, d'autant qu'on peut se demander en quoi aurait consisté cette riposte américaine (à part une intervention militaire dont Washington continue de brandir la menace, mais qui ne semble guère crédible aux yeux de beaucoup). Car le président Donald Trump a déjà beaucoup durci ses sanctions contre le gouvernement Maduro: gel des avoirs à l’étranger, suspension fin janvier du paiement des exportations de pétrole vénézuélien aux États-Unis (qui représentaient la quasi-totalité des sources de devises de Caracas), confiscation au profit de l’opposition de Citgo (23 milliards de dollars de chiffre d’affaires), filiale texane de raffinage de la compagnie pétrolière vénézuélienne PDVSA, dont elle est le seul actif rentable…

Caracas a riposté en annonçant ces jours-ci le transfert à Moscou du bureau de Lisbonne de PDVSA. Selon l’agence Reuters, 8 tonnes d’or auraient par ailleurs été discrètement retirées de la Banque centrale pour tenter de les vendre à l’étranger. Une initiative qui témoigne autant du besoin désespéré en devises du régime Maduro que de sa volonté de ne pas céder.

L’ambivalence du Mexique

Dans ce contexte de blocage, le président mexicain Andrés Manuel López Obrador (Amlo), qui a pris ses fonctions il y a trois mois, a proposé il y a une semaine d’accueillir une rencontre entre les parties adverses pour tenter de trouver «une sortie pacifique». «Les portes de notre territoire sont ouvertes au dialogue et à ce rôle d'intermédiation, a-t-il déclaré lors d’une de ses conférences de presse quotidiennes, évoquant un dialogue qui pourrait être également encadré par «l’Uruguay, des diplomates de haut niveau, l’Onu ou le Pape François» (le très centriste Uruguay n’a pas, lui non plus, reconnu Juan Guaido). Depuis le début de l’année, le Mexique suit une ligne de crête originale concernant le Venezuela.

Du temps du prédécesseur d’Amlo –Enrique Peña Nieto–, la deuxième puissance latino-américaine a joué un rôle très actif au sein du groupe de Lima, créé en août 2017 par une douzaine de pays de la région pour dénoncer la dérive autoritaire du régime bolivarien et trouver une solution de transition. Mais depuis son arrivée au pouvoir, Amlo se démarque de cette ligne, sans pour autant quitter le groupe. Il est le seul des membres à ne pas avoir signé la déclaration de non reconnaissance de la légitimité de Nicolas Maduro et à ne pas avoir adoubé le président par interim Juan Guaido.

Pour se justifier face à l’insistance de ses partenaires du groupe de Lima, mais aussi à celle de son grand voisin américain et de son partenaire canadien , il invoque les principes de «non intervention, d’autodétermination des peuples et de solution pacifique des différends internationaux» de la Constitution mexicaine. Beaucoup trouvent ambigüe cette prudence extrême, voire l’interprètent comme un souhait non-dit d’Amlo de voir le régime chaviste survivre. Après tout, le nouveau président mexicain a un passé de leader de gauche assez radical et a souvent été comparé par ses détracteurs à Hugo Chavez, pour le diaboliser.

En fait, Amlo a toujours été un électron libre, plus pragmatique qu’idéologue, incarnant un leadership nationaliste et social très latino-américain. «Mais il n’a aucune sympathie pour le chavisme», affirme un proche de son gouvernement joint à Mexico, qui rappelle que le président mexicain n’a pas assisté à l’investiture de Nicolas Maduro en janvier dernier, et n’a pas envoyé de ministres pour le représenter.

Mexico ne croit pas à une intervention militaire américaine

Si sa position est ambivalente, c’est qu’il n’est pas question pour lui de «faire le jeu» des États-Unis, certes partenaire incontournable du Mexique mais face auquel Amlo tente de réaffirmer une certaine indépendance. En outre, selon ce proche, Mexico «est convaincu que Donald Trump ne se soucie nullement du Venezuela, c’est pour lui un sujet vendeur et facile vis-à-vis de ses électeurs. Maduro ne représente aucun défi sécuritaire pour les États-Unis et les menaces d’intervention militaire n’ont aucun sens en année préélectorale». Une intervention que d’ailleurs personne dans la région, même les plus anti-maduristes, ne semble souhaiter.

Pour autant, Amlo ne peut se désintéresser du dossier vénézuélien –malgré ses propres défis intérieurs en matière de sécurité et de corruption– car l’exode migratoire ne cesse de s’amplifier. Chassées par les pénuries de produits de base et surtout de médicaments, par une hyperinflation de plus d’1,3 million de pourcents et une violence croissante, plus de 3,4 millions de personnes ont déjà fui le pays, selon le HCR. Vers la Colombie, qui en a reçu le plus grand nombre (1,1 à 2 millions selon les chiffres) et ne peut faire plus, mais aussi vers le Brésil, le Pérou, l’Équateur et l’Espagne. Ils sont désormais arrivés à la porte du Mexique, devenant donc également «le problème d’Amlo».

On peut dire que, jusqu’à présent, toutes les phases de dialogue n’ont profité qu'au régime de Nicolas Maduro en lui faisant gagner du temps.

Que peut-il faire? Le bilan des tentatives de médiation de ces dernières années est un fiasco total, qu’il s’agisse de celle du groupe de Lima, de celle initiée par Saint Domingue en 2016, de celle de l’ancien président espagnol Jose Luis Rodriguez Zapatero, mais aussi des initiatives de l’Église. On peut dire que, jusqu’à présent, toutes les phases de dialogue n’ont profité qu'au régime de Nicolas Maduro en lui faisant gagner du temps.

Mais le président mexicain reste dans son couloir: pas d‘ingérence, priorité à la diplomatie. Son ministre des Affaires étrangères Marcelo Ebrard a dirigé la délégation mexicaine au sein d’un groupe de contact réunissant il y a un mois à Montevideo huit pays européens (dont la France) et cinq pays latino-américains. Avec l’Uruguay et plusieurs pays des Caraïbes, il a aussi proposé le «mécanisme de Montevideo», destiné à «rapprocher les parties en conflit» et à créer les conditions d’un «contact direct entre ls acteurs concernés», puis d’une négociation, et enfin de la mise en œuvre d’éventuels accords. Efforts restés vains pour le moment, mais l’idée serait de se tenir prêt lorsque la situation sera «mûre». Autrement dit, quand Maduro sera vraiment acculé.

Maduro tient bon

Pour le moment, celui-ci tient bon, en partie grâce à Cuba: non seulement via les quelque 60.000 médecins cubains présents dans le pays, mais aussi via la mainmise idéologique des experts de La Havane sur les services secrets et sur l’armée. C’est sans doute en bonne partie grâce à l’efficacité de la surveillance cubaine que les forces armées restent globalement loyales au régime. Les colectivos, bandes civiles armées pro chavistes qui «tiennent» la population des quartiers, sont directement inspirées du modèle cubain. L’île castriste a grand intérêt à garder son emprise sur le Venezuela car même si la production de brut vénézuélien s’est effondrée, Caracas lui enverrait encore, selon certains experts, quelque 40.000 barils par jour.

D’autre part, la Russie et la Chine (outre l’Iran et la Turquie) soutiennent toujours le régime maduriste, mais avant tout pour récupérer les dizaines de milliards de dollars qu’ils lui ont prêtés, et que Caracas rembourse tant bien que mal en pétrole.

Quelles conditions pour une «solution pacifique»?

Beaucoup d’observateurs estiment néanmoins que la dureté des sanctions américaines va étrangler rapidement le pouvoir. Mais les mêmes pensent aussi que Maduro ne composera jamais –«sinon il l’aurait déjà fait». En revanche, il n’en est pas forcément de même de tout son entourage, et notamment des responsables bolivariens peu désireux de sombrer (ou de s’enfuir) avec lui.

Pour que la solution pacifique souhaitée par Amlo soit possible, il faut donc faire émerger de nouveaux éléments. Les tentatives de Juan Guaido de faire basculer l’armée en sa faveur ont échoué, sans doute parce que sa promesse d’amnistie pour tout militaire «rejoignant le camp de la démocratie» n’a pas convaincu (et de fait, elle parait difficile à faire accepter, au moins en ce qui concerne les hauts gradés).

Pour le moment, les offres mexicaines ne semblent guère intéresser les deux camps à Caracas et l’heure est davantage à la confrontation qu’au dialogue.

En revanche, il parait clair que, dans l’hypothèse d’un dialogue, Guaido devra faire des concessions au camp adverse pour lui laisser une porte de sortie. Par exemple en acceptant d’inclure, dans la future conduite du pays, des chavistes déçus par Maduro. Ce qui aurait le mérite de faire retomber la température de ce pays polarisé à l’extrême. Mais risquerait aussi de faire voler en éclat la très fragile unité de l’opposition. C’est peut-être dans une configuration de ce type que le président du Mexique, dont la couleur politique n’est pas incompatible avec l’opposition vénézuélienne majoritairement de centre gauche, et qui, d’autre part, n’a pas coupé les ponts avec Maduro et ne peut enfin être suspecté d’alignement sur Washington, pourrait jouer un rôle précieux. Mais pour le moment, les offres mexicaines ne semblent guère intéresser les deux camps à Caracas et l’heure est davantage à la confrontation qu’au dialogue.

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