Société / Sports

L’autorisation de boire de l’alcool dans les stades illustre les inégalités sociales

Temps de lecture : 8 min

Une proposition de loi a été déposée dans ce sens fin février. L'occasion d'en finir avec une certaine forme d'hypocrisie dans les stades de football?

La différence entre les loges et le reste du stade s’explique par un «traitement différencié selon les types de publics». | Petr Sonnenschein via Unsplash
La différence entre les loges et le reste du stade s’explique par un «traitement différencié selon les types de publics». | Petr Sonnenschein via Unsplash

La sempiternelle magie de la Coupe de France, c’est quand un petit club amateur se permet le luxe d’affronter une cylindrée de l’élite. En janvier, ce fut le cas: la GSI Pontivy, cinquième division, s’offrait un match de gala contre le PSG, champion de France en titre. L’occasion pour les fans bretons de passer le week-end à faire la fête, et à boire. Dans cet exercice fort pour le foie, il y a quand même eu une pause. De quatre-vingt-dix minutes: le temps du match.

Dans l’enceinte du Moustoir, à Lorient, et comme dans tous les stades de France, la vente d’alcool est interdite. Face à nous, un supporter pontivyen va s'en rendre compte après avoir commandé une pinte à la buvette. «Mais attendez, elle est sans alcool, cette bière?», demande-t-il à ses comparses après une première gorgée. Face à la confirmation de ses pairs, le regard du supporter jovial se transforme rapidement en celui d’un cocker malheureux.

Mais bientôt, celui-ci pourrait ne plus avoir de raison d’être triste. Des élus du parti Les Républicains ont déposé une proposition de loi le 20 février dernier «portant autorisation permanente de la vente de boissons dans les stades». Cette proposition n’a pas pour vocation de créer une nouvelle législation, mais plutôt de modifier les contours de la loi actuelle. Dans les faits, un club de football ou une association peut obtenir dix dérogations par an pour permettre la vente d’alcool dans une enceinte sportive. Les députés, eux, désireraient retirer la mention du nombre, et permettre donc de demander des autorisations à chaque évènement. L’alcool ne serait donc pas, de facto, autorisé dans les stades, mais il serait possible d’en faire la demande.

VIP only

Pour mieux comprendre, petit flashback: la vente d’alcool dans les stades a été interdite en 1991, avec la loi Évin. Du nom du ministre de la Santé à son origine, elle sert à encadrer la consommation de tabac et d’alcool dans l’Hexagone. C’est elle qui proscrit la vente de cigarettes aux mineurs et inscrit la mention funeste sur les paquets: «Fumer nuit gravement à la santé». C’est aussi elle qui condamne toute publicité et vente d’alcool sur les lieux d’activité physiques sportives. Dont les stades. «Dans les années 1980, il y a eu des grands drames du football. On supposait que la consommation excessive d’alcool expliquait la violence des supporters, indique Nicolas Hourcade, sociologue et professeur agrégé de sciences sociales à l'École centrale de Lyon. Ce n’était pas qu’en France, on interdisait la vente d'alcool dans les stades de plein d’autres pays. C’était dans l’air du temps.»

Problème: aujourd’hui, cette mesure ne touche que les tribunes latérales et les virages. En loges et dans les accès VIP, l’alcool se boit et se vend à chaque match, dans tous les stades de France qui en contiennent. Ces loges et accès VIP ne tombent pas sous le coup de la loi Évin mais sont régis par une loi sur la restauration. La Direction régionale des douanes peut donner une licence «Restaurant» aux clubs de football pour ces alcôves tant que les boissons prévues sont accompagnées d’un repas.

«Si tu vas en loges avec les gars qui sont en apéro tout l’après-midi, ils ne sont pas dérangés parce que ce ne sont pas des ultras!»

Une forme de mépris de classe, puisque les abonnements en loges sont bien plus élevés que dans les autres endroits du stade. Dans une enquête en 2016 pour le site L’Équipe, les économistes Luc Arrondel et Richard Duhautois catégorisaient les abonnés en loges lorsqu’ils payaient un prix «supérieur ou égal à 3.000 euros» à l’année, contre 180 euros en moyenne pour un abonnement en virage. «Quand on appartient à la bonne bourgeoisie, on a le droit de picoler, alors que le bas peuple n'a pas le droit de s'offrir une petite bière», s’était offusqué Alain Tourret auprès de L'Express, lorsque ce dernier avait voulu faire passer en 2015 un amendement à la loi Macron, non retenu, qui permettait la vente d’alcool de moins de trois degrés.

Si la comparaison est caricaturale, elle témoigne tout de même d’une forme de mépris de classe, car ce sont bien les tribunes dites «populaires» qui sont tenues de ne pas consommer d’alcool. Et ce stéréotype du supporter en tribune qui pouvait devenir un hooligan sous la consommation d’alcool est resté très prégnant. Au milieu des années 2000, les forces de police s’installaient à l’entrée des virages avec des éthylotests pour contrôler les supporters et interpeller les fans ivres. Parfois en ciblant certains supporters comme les ultras, ces supporters qui mettent l’animation dans le stade et suivent leur équipe lors des déplacements.

À Toulouse, les Indians Tolosa –le groupe ultra local– avaient subi cette discrimination. «C’était lors d’un match il y a six ou sept ans, se souvient un des membres. On était deux potes catalogués comme les responsables des Indians. On est rentré sur le parvis du stade et la SIR [section d’intervention rapide, la police des stades, ndlr] nous a placés sur le côté. Moi j’étais marron mais je ne savais pas à quel taux je pouvais être refusé, pourquoi ça aurait été le taux habituel alors que je ne conduis pas!» Son ami, lui, ne boit pas, car «ça le rend malade, mais il a le coffre d’un gars qui picole».

Les deux comparses sont alors amenés par les policiers de la SIR aux gendarmes, pour faire un contrôle d’alcoolémie. «Évidemment, ça tombe sur zéro pour lui, vu qu’il a rien bu, continue l’ultra. Les flics redemandent à faire souffler, ça retombe sur zéro. Ils sont sur le cul. Moi je suis à 0,40 mais le gendarme me dit que c’est rien, qu’il a l’habitude avec les matchs de rugby au Stade Toulousain. Donc il me laisse y aller. Heureusement que le gars était compréhensif, sinon je me faisais recaler d’un match pour lequel j’avais payé un abonnement. Mais si tu vas en loges avec les gars qui sont en apéro tout l’après-midi, ils ne sont pas dérangés parce que ce ne sont pas des ultras!»

Pourquoi ce besoin d’alcool?

Pour Nicolas Hourcade, la différence entre les loges et le reste du stade s’explique par un «traitement différencié selon les types de publics». «Pendant longtemps, les différences sociales se nichaient dans les tribunes, selon le prix des places. Maintenant que les virages attirent des jeunes de différents profils voulant participer à l'ambiance, il y a une mixité sociale qui s’y opère. Désormais, les différences sociales apparaissent surtout dans les loges, qui sont devenues un endroit à part du reste du stade, observe-t-il. Les inégalités s’y incarnent de manière très visible. Des privilégiés sont dans un endroit protégé par une vitre et profitent de services auxquels les autres n’ont pas accès. Ils regardent les autres spectateurs un peu d’en haut. Ça illustre les différences sociales, c’est certain.» Et ajoute:

«C’est pour ça que cette question de l’alcool est choquante. Parce que moralement, c’est difficile de justifier le fait que certains aient droit à de l’alcool et d’autres non dans un stade.»

«La vente d’alcool dans les stades pourrait y renforcer la sécurité»

Certains clubs arrivent même à vendre de l’alcool à leurs supporters plus de dix fois par saison. Et c’est là toute l’hypocrisie de la mesure. À Angers par exemple, les supporters nous confiaient qu’ils avaient régulièrement de l’alcool aux buvettes. «C’est compliqué de s’expliquer là-dessus, par rapport à la législation, lance un peu gênée une personne au sein du club angevin. Nous ne sommes pas autorisés à communiquer et à dire que sur certains matchs il peut y avoir des dérogations. C’est particulier avec la loi Évin, elle est très stricte et on peut vite se retrouver en porte-à-faux là-dessus.»

Pourquoi ce besoin d’alcool? «Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la vente d’alcool dans les stades pourrait y renforcer la sécurité, car de nombreux supporters boivent massivement en dehors du stade avant les matchs sans que quiconque ne puisse réguler cette consommation. Parallèlement, les ventes de boissons réalisées par les clubs, au sein des stades où ils pratiquent, viendraient renforcer leurs recettes», expliquent les députés dans leur proposition.

C’est bien l’argument financier qui motive les clubs et la Ligue de football professionnel. «L'aspect économique est évidemment premier, mais il faut bien argumenter le dossier, dit Nicolas Hourcade avec un sourire dans la voix. D'ailleurs, le problème est réel: certains spectateurs consomment beaucoup en très peu de temps avant le match. Les clubs peuvent jouer là-dessus et dire que si les spectateurs peuvent boire pendant plus de temps, y compris dans le stade, leur consommation sera moins intensive.»

Ce n’est pas pour demain

Un rapport de l’Union des clubs professionnels (UCPF) en 2014 montrait que les clubs allemands touchaient 40 millions d’euros via la vente de bière et des recettes sponsoring liées à l’alcool. Et un récent rapport sénatorial estimait qu’une modification de la loi Évin en ce sens pourrait permettre de rapporter «entre 30 et 50 millions d’euros aux clubs professionnels». Au risque de provoquer des vagues de violences sous l’effet de l’alcool?

«Il y a une telle peur d'un accident grave qu’il risque d’y avoir une véritable vigilance au moment de délivrer des dérogations»

Le sociologue tient à préciser une nouvelle fois que ce n’est de toute façon pas l’alcool qui crée le hooliganisme ou la violence. «Les gens impliqués dans les principaux incidents, ce sont des supporters qui acceptent que la violence fasse partie de leur répertoire d'actions. L’alcool peut être un facilitateur, un excitant, mais il n'est pas la cause première des violences. D'ailleurs, certains ne vont pas boire ou consommer de drogues pour rester vigilants, alors que d’autres vont boire pour se désinhiber. À part certaines violences ponctuelles, que l'on peut qualifier de spontanées où des supporters lambdas débordent de manière imprévue, les principales causes de la violence résident dans les conflits entre clubs et groupes de supporters. L'alcool peut alors être un facilitant pour le passage à l’acte de ces supporters qui ont de toute façon des intentions belliqueuses.» Sûrement pas le supporter de Pontivy qui voulait juste boire tranquillement sa bière.

Au-delà de l’hypocrisie actuelle, la proposition de loi ne devrait pas permettre à l’alcool de trouver une place régulièrement et ponctuelle dans tous les stades de France, puisqu’il faudra passer par une autorisation pour proposer ces boissons. Ainsi, il est très aisé, connaissant la frilosité des autorités et les principes de prévention utilisés envers les supporters, que certains clubs n’aient que très rarement des autorisations. «Il y a une telle peur d'un accident grave qu’il risque d’y avoir une véritable vigilance au moment de délivrer des dérogations, admet Nicolas Hourcade. Ça va sûrement dépendre du niveau de risques identifiés des matchs, et la mise en place risque d’être progressive, on ne commencera pas par un PSG-OM.» Très progressive, surtout que ce n’est pas pour demain.

La proposition de loi a été écrite, mais elle n’a pas encore été étudiée par l’Assemblée nationale et sa mise en débat n’est pas programmée. D’ailleurs, ce genre de mesure revient régulièrement dans les débats, année après année, sans que cela n’ait vraiment changé grand-chose pour le moment. Contacté, le porteur de la proposition, Stéphane Viry, n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.

Christophe-Cécil Garnier Journaliste à Slate.fr

Frédéric Scarbonchi Journaliste

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