Politique

Pourquoi les «gilets jaunes» soutiennent Esther Benbassa

Temps de lecture : 10 min

«Elle est franche et n’a pas sa langue dans sa poche.»

«Ce sont des “gilets jaunes” eux-mêmes qui m’ont demandé de mettre l’écharpe de la République.» | Esther Benbassa
«Ce sont des “gilets jaunes” eux-mêmes qui m’ont demandé de mettre l’écharpe de la République.» | Esther Benbassa

Affaire Benalla, droits des prostituées, reconnaissance des trans*, visite surprise dans un centre de détention administrative ou dans un camp de réfugiés, défense des Roms: «Je veux être la voix des sans voix», revendique Esther Benbassa, qui ne rechigne pas au titre de «sénatrice des indignés», lequel lui «convient tout à fait» quoiqu’elle avoue une «timidité constitutive cachée».

Figure un peu marginale, intello et gauchiste, dans le personnel politique, elle est par excellence l'avocate des minorités. Or elle vient de prendre tout le monde par surprise en se portant aux côtés des «gilets jaunes», elle que personne, et probablement aucun d'entre eux n'attendait là.

Gants roses et écharpe tricolore

Esther Benbassa est l’une des rares élues à les «accompagner», c’est son terme, «presque depuis le tout début». Facilement reconnaissable dans les cortèges, chevelure flamboyante et tenue acidulée, gants roses et veste orange, la sénatrice y porte également l’écharpe bleu-blanc-rouge de sa fonction. Un emblème qui ne l’a pas protégée des injonctions d’un policier («Mémé mets toi sur le trottoir tu nous embêtes là») ni d’être prise dans la nasse que les forces de l’ordre mettent en place pour étouffer le mouvement.

«Ce sont des “gilets jaunes” eux-mêmes qui m’ont demandé de mettre l’écharpe de la République. Ils nous détestent, nous les élus que symbolise cette écharpe mais là, alors que je suis à leurs côtés, ils veulent que je l’endosse. Et c’est tout le paradoxe!», explique la sénatrice Europe Écologie-Les Verts (EELV) tout en serrant des mains et se prêtant de bonne grâce aux selfies et aux autographes.

«Elle est franche et n’a pas sa langue dans sa poche», commente l’une de ses admiratrices. «Esther Benbassa n’est pas une vendue, elle au moins!», déclare une autre la félicitant de ne pas s’être «laissée démonter face à Benalla» lorsque l’ancien chargé de mission à la présidence de la République a été auditionné au Sénat.

«Ces femmes sont fières de leur métier alors que celui-ci ne leur permet plus de vivre dans la dignité et c’est de cela dont elles souffrent.»

«Vous n’avez pas à me remercier, c’est mon boulot», lui répond la sénatrice qui évoque l’émergence d’une «sororité» au sein des femmes «gilets jaunes». Sororité dans laquelle elle s’inscrit: «Le mouvement comprend de nombreuses institutrices, des aides-soignantes, des smicardes qui après avoir eu plusieurs compagnons, se retrouvent souvent avec des enfants à charge. Elles sont fières de leur métier alors que celui-ci ne leur permet plus de vivre dans la dignité et c’est de cela dont elles souffrent.»

Sans doute l’utopie «bienveillante», dont Esther Benbassa se réclame, lui permet de regarder le verre plein plutôt que vide, c’est-à-dire chez les «gilets jaunes» un mouvement populaire légitime plutôt qu’un mouvement instrumentalisé par l’extrême droite et l’extrême gauche, où le jaune vire parfois au brun-rouge.

Ainsi évoque-t-elle la fois où alors qu’un «un chef auto-proclamé braillant dans un mégaphone, invoquait la domination des francs-maçons et de la banque Rotschild, plusieurs “gilets jaunes” se sont approchés en lui demandant d’ “arrêter [ses] conneries”».

Antisionisme et antisémitisme

Petite fille turque d’origine juive, cachée dans la cave de la maison familiale, mais observant tout par le soupirail, elle a assisté aux pillages et au pogrom commis contre les minorités grecque en premier lieu mais aussi arménienne et juive d’Istanbul en 1955. L’appartement familial fut alors dévalisé. Cet événement conduira ses parents à émigrer avec leur fille unique en Israël, dont elle critique sévèrement et depuis des années la politique à l’égard des Palestiniens. «Les positions d’Esther sur Israël sont en effet radicales –elle a un tempérament excessif– mais pas délirantes», commente l’essayiste israélien Marius Schattner.

La sénatrice compte parmi celles et ceux qui refusent d’établir un lien automatique entre antisémitisme et antisionisme: «On peut critiquer la politique de Benyamin Netanyahou, Premier ministre israélien, à l’endroit des Palestiniens. Des progressistes israéliens le font aussi. Ramener cela à l’antisémitisme est une grave confusion. En revanche, lorsque l’antisionisme cache mal une volonté de destruction pure et simple de l’État d’Israël, voire d’annihilation du peuple israélien, on entre de plain-pied dans l’antisémitisme. Si la distinction n’est pas toujours nette, il faudrait toutefois éviter les superpositions et les mélanges de genre», explique Esther Benbassa.

À la suite de la bordée d’insultes dont a fait l’objet le philosophe Alain Finkielkraut, le 16 février à Paris lors d’une manifestation des «gilets jaunes», ses tweets ne laissent planer aucune ambiguïté. «Après l’incident regrettable concernant Alain Finkielkraut, j’ai lancé un appel aux porte-parole des “gilets jaunes” pour qu’ils sauvent leur honneur en condamnant l’antisémitisme, le racisme, l’homophobie, puisque la majorité d’entre eux n’ont rien à voir avec ces dérives. Certains l’ont fait. D’ailleurs, ils l’ont probablement fait avant que je ne le leur demande. En le faisant, ils sauvaient aussi leurs combats. Si on voit nombre d’entre eux porter sur le dos de leurs gilets des messages du genre “Je ne suis ni facho, ni raciste, ni antisémite”, il y en a aussi certains, très peu, qui font la quenelle.»

Des «gilets jaunes» et verts

Entrée à EELV lorsque le parti a décidé d’ouvrir les listes à des personnalités de la société civile, Esther Benbassa fut élue sénatrice dans la foulée en 2011. «J’ai essayé de sensibiliser le parti aux “gilets jaunes”, je ne sais pas si j’y suis arrivée. Les cadres s’y intéressent peut-être moins que la base militante. S’imaginent-ils que les “gilets jaunes” n’ont rien à faire de l’écologie, mais c’est faux. Quand vous parlez avec eux, ils vous disent: “Non seulement on est pauvres, mal chauffés, on mange de la merde avec des colorants, on a des cancers du sein et de la prostate, on vit dans des endroits pollués et on en ajoute une couche avec nos diesels qu’on ne peut pas changer”», constate l’élue qui se réclame de l’«écologie politique».

Même frilosité, selon elle, du côté des cadres socialistes et de Génération-s, le mouvement de Benoît Hamon: «“On ne sait pas, c’est un phénomène qu’on ne connait pas”, voilà ce qu’ils me répondent ou simplement ils me disent “nous ne voulons pas les instrumentaliser…”»

Pis, certains à gauche lui reprochent de faire le jeu de l’extrême droite en accompagnant ce mouvement. «On peut dialoguer avec certaines personnes mais carrément participer au mouvement [des “gilets jaunes”] renforce la confusion générale qui y sévit. Ceux qui déclarent leur apolitisme font le jeu de l’extrême droite, ça ne rate jamais», brocarde Bernard Schalscha, éditorialiste à la Règle du jeu, aux yeux duquel ce compagnonnage n’est rien d’autre que du «populisme de gauche».

«C’est exactement le contraire», répond Esther Benbassa. «Le seul moyen d’empêcher que le mouvement tombe à droite, c’est justement d’être à leurs côtés», conclut la sénatrice en invoquant la redoutable efficacité de la parole, de l’islamophobie et de la xénophobie du Rassemblement national face à des «technocrates qui s’enivrent de leur rhétorique».

Elle a d’ailleurs réussi à convaincre une poignée de sénateurs «de toutes sensibilités politiques» –mais dont elle ne veut pas dévoiler les noms– à recevoir une délégation de «gilets jaunes» au Sénat fin 2018. Et se déclare favorable à la constitution d’une liste de «gilets jaunes» pour les élections européennes, mais surtout pour les municipales.

«Il faut les entendre dans les diners en ville traiter les “gilets jaunes” de “populace”, c'est insupportable!»

Et puis, à certains égards, Esther Benbassa partage avec les «gilets jaunes» une méfiance pour ne pas dire une acrimonie à l’égard d’une partie de «cette élite universitaire et bourgeoisie intellectuelle», qu’elle a rejoint sur le tard, après avoir enseigné dans les collèges et lycées puis passé deux doctorats, et dont elle dénonce les préjugés: «Il faut les entendre dans les dîners en ville traiter les “gilets jaunes” de “populace”, de voyous, de poujadistes, c’est insupportable!, s’exclame-t-elle. Je n’ai rien à envier à cette élite. J’ai été dix ans directrice de recherche au CNRS, puis directrice d’études à l’École pratique des hautes études (Sorbonne), j’ai écrit quelques dizaines de livres, traduits dans de nombreuses langues et je ne me sens pourtant pas étrangère aux revendications des “gilets jaunes”. Nous avons beaucoup à apprendre de nos concitoyennes et concitoyens modestes, ne serait-ce que l’humilité.»

Les intellectuels de gauche sont divisés sur le phénomène. Là où les uns, sensibles avant tout aux violences ainsi qu’aux multiples dérapages verbaux, racistes et antisémites qui ont émaillé les manifestations et qui prolifèrent sur certains comptes Twitter de leaders des «gilets jaunes», voient dans le mouvement se concrétiser une alliance rouge-brun de sinistre augure, d’autres, de sensibilité plus «mouvementiste», préfèrent ignorer ces alarmes et soulignent la double orientation fondamentale du mouvement, vers plus de justice sociale et davantage de démocratie.

Un couple très intéressant

La perception d’Esther Benbassa est confirmée par son compagnon, Jean-Christophe Attias. Très présent, mais toujours trois pas en arrière, en coulisses ou faisant les cent pas lors d’une de ses interventions au Sénat, toujours chaussé de lunettes de couleur vive, cet homme à l’humour décapant est la botte secrète d’Esther Benbassa. Un véritable érudit en judaïsme qu’elle décrit dans son livre autobiographique (1) comme «un homme discret, cultivé, humain, un grand intellectuel aussi qui l’accompagne patiemment et avec enthousiasme».

Lors de journées de débats sur les nouvelles relégations territoriales organisées au Palais du Luxembourg en décembre 2014. | Philippe Mariana

«Leur couple est très intéressant. À certains égards ils fonctionnent comme une petite PME. Il n’est pas exclu d’ailleurs qu’il pondère souvent les exaltations d’une Esther passionnée et éruptive», décrit le philosophe Joël Roman qui fut l’éditeur de leur Encyclopédie des religions (Pluriel, 2012).

Si Jean-Christophe Attias évoque effectivement les «colères» que peut éprouver son épouse face à certaines situations, il justifie sa présence auprès de la sénatrice tout autrement: «C’est une aventure nouvelle grâce à elle, la découverte d’un nouveau monde, un antidote à l’ennui, ça me change des livres», précise l’auteur de Journal d’une femme de sénateur.

Nettement ancrée à gauche, Esther Benbassa sait que la disparition d’une grande force de gauche n’est jamais bonne pour la démocratie. Et c’est pour cela que la sénatrice s’est prononcée en faveur d’un vaste rassemblement incluant les insoumis, Génération.s, les communistes et EELV.

Un de ses compatriotes turcs, Halil Karaveli de l’Institute for security and development policy explique très bien le processus: «La gauche creuse sa tombe quand elle met la question de classe de côté, au profit des revendications féministes, antiracistes et identitaires. Elle laisse alors le champ libre à l’extrême droite qui s’empare de la question sociale qu’elle a délaissée. Et c’est comme cela qu’on s’enfonce dans l’autoritarisme, faute d’une vraie opposition de gauche. On le voit en Turquie, et c’est ce qui est en train de se passer en France.»

Ce qu'elle exècre chez Macron

Et puis il y a autre chose qu’Esther Benbassa paraît partager avec les «gilets jaunes» c’est une certaine détestation du président Macron pour lequel elle a cependant voté au deuxième tour. Elle qui parle plusieurs langues, possède trois nationalités et a souffert dès son enfance de la violence politique, retient ses mots pour qualifier le président français: un «homme du vieux monde aux manières monarchiques».

Il est évident qu’elle a été piquée au vif par les saillies méprisantes d’Emmanuel Macron. Là où le président Hollande faisait preuve, parfois certes de façon incongrue, d’un certain humour, son successeur est dans le registre de la provocation vacharde, une stratégie délibérée sans doute qu’elle exècre.

De ses racines orientales, elle a conservé de son propre aveu, «l’affabilité et une certaine simplicité» ainsi que l’habitude d’être minoritaire. Confinée aux marges du spectre politique, «un espace de liberté plus large qu’on ne le croit», elle se veut aiguillon. Mais sa recherche de visibilité a ses limites: elle a par exemple refusé la proposition de Cyril Hanouna de participer à l’une de ses émissions dont le sujet ne lui convenait pas. Esther Benbassa pourrait-elle devenir la Roselyne Bachelot de gauche?

«Pour elle, la politique n’est pas une affaire d’appareil mais de conviction, tout ne se passe pas au Parlement, elle aime les gens; ce qui l’intéresse ce sont d’abord les citoyens», décrit Jean-Christophe Attias. Ce goût de l’aventure humaine, une anecdote de son enfance le laissait déjà percevoir.

C’était à Istanbul, la petite Esther n’avait pas 5 ans. Des Tziganes passent devant le bel immeuble bourgeois où elle vit. Elle se joint à leurs enfants. Et disparait avec eux. «Leur intention était sans doute de soutirer de l’argent à mes parents lorsqu’ils voudraient me récupérer.» À la fin de la journée, les kidnappeurs sont identifiés. Son père vient la reprendre. Mais, raconte-t-elle soixante ans plus tard: «Je n’étais pas du tout triste d’être partie, ni n’avais le sentiment d’avoir été enlevée. Chez mes parents, je m’ennuyais un peu. Tout était interdit chez nous. Là tout semblait permis. Ce fut pour moi un beau moment d’aventure. Et de rêve.» C’est sans doute cette part de rêve qu’Esther Benbassa tente aussi de préserver en politique.

1. Vendredi noir et nuits blanches, Esther Benbassa, éditions JC Lattès, 2016.

Ariane Bonzon Journaliste

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