Culture

Vasarely, un artiste au service du capitalisme?

Temps de lecture : 6 min

Exposé au Centre Pompidou, le maître de l'Op'Art était encarté au Parti communiste mais n’a cessé d’exalter les idéologies dominantes.

Un visiteur devant le tableau «Arny» (1967-1968), pendant l'exposition «Vasarely, Le partage des formes», le 5 février 2019 au Centre Pompidou à Paris. | François Guillot / AFP
Un visiteur devant le tableau «Arny» (1967-1968), pendant l'exposition «Vasarely, Le partage des formes», le 5 février 2019 au Centre Pompidou à Paris. | François Guillot / AFP

Il voulait créer «pour les déshérités de toujours», et que «l’art des privilégiés» devienne «l’art de la communauté». Influencé par les théories du Bauhaus, Victor Vasarely sera parvenu comme nul autre à mettre l’art au service de la société. À l’instar d’un chanteur pop, il capte si bien le zeitgeist des années 1960-1970, qu’il séduit tout le monde et irrigue massivement la France pompidolienne de ses motifs ondulants. Pour la télé, il réalise des décors de plateaux. Il décore des universités, des hôtels, illustre des livres, des disques, vend des sculptures à la chaîne, collabore avec la presse, la mode et conçoit même des vases et des assiettes. Sans lui demander, des marques et des entreprises s’approprient même ses motifs. «Que mon œuvre soit reproduite sur des kilomètres de torchon, ça m’est égal», disait cet hongrois émigré à Paris en 1930. Il n’intenta jamais de procès. Son but resta toute sa vie inchangé: que l’art infuse toutes les couches de la société.

L'émergence du capitalisme artiste

Le succès rencontré par l’exposition que lui consacre le Centre Pompidou est à la hauteur de la popularité de cette (rare) rock star des arts plastiques. Chaque jour, 5.000 personnes se pressent pour découvrir ses toiles et ses multiples. Surtout, la rétrospective mobilise de nouveaux publics, à savoir ceux qui ne fréquentent pas les musées mais ont connu l’artiste par le poster trônant chez leurs parents. L’un des deux commissaires de l’exposition, Michel Gauthier, interprète cette fréquentation record comme «un retour du refoulé», celui d’un enthousiasme aujourd’hui déchu et propre aux Trente Glorieuses. Une époque mythifiée qu’on associe encore aujourd’hui au bonheur, à la croissance, au plein emploi, bref aux grands jours d’une France qui aurait ensuite déclinée.

Vasarely a en fait décoré et embelli le quotidien et ainsi participé par son ultra-présence à l’émergence d’un capitalisme artiste français.

Cette époque est pourtant aussi celle des élans consuméristes, des choix hasardeux et des mutations du capitalisme absolument inédites. Un contexte occulté qui éclaire pourtant en grande partie les choix et l’œuvre de Vasarely. En fournissant «sa bande-image» à la société des Trente Glorieuse, comme le dit Michel Gauthier, Vasarely a en fait décoré et embelli le quotidien et ainsi participé par son ultra-présence à l’émergence d’un capitalisme artiste français. Son cas n’est évidemment pas isolé.

L'art de rendre sexy le capitalisme d'État

Dans leur ouvrage L’esthétisation du monde. Vivre à l'âge du capitalisme artiste, Gilles Lipovetsky et Jean Serroy pointent ce nouveau régime dont Vasarely fut à la fois le héraut et le précurseur. Pour continuer à prospérer, le capitalisme ne peut plus se contenter de fournir des produits mais il lui faut trouver de nouvelles raisons d’exister et de vendre du bonheur. Il doit continuer à séduire, être sexy. Et dans ce contexte, quoi de plus pertinent que les pastilles colorées de Vasarely pour contenter et mettre le monde en marche? Aux objets comme au capitalisme d’État, Vasarely ne cessera de donner ses formes esthétiques. Il dessine le fameux logo losange de Renault, conçoit pour la SNCF des fresques et réalise un portrait de Georges Pompidou (celui-ci est encore dans l’entrée du Centre Pompidou). Aussi, il propose en 1980 des projets pour embellir les centrales nucléaires françaises, décore des sièges sociaux, des hôtels de luxe et la Deutsche Bank à Francfort le Main. Les multiples objets de consommation vasareliens n’étaient d’ailleurs clairement pas pour toutes les bourses. «Mais la diffusion de l’œuvre ne s’arrêtait pas là», précise Michel Gauthier. «Par le biais des intégrations architecturales et par le libre accès laissé par l’artiste à ses formes, son œuvre se diffusait hors de tout marché de l’art.» Sur France Culture, en 1967, Vasarely ne le nie pas: il se définit comme un «chercheur scientifique utile à la société de consommation».

Désacraliser l'artiste pour faire entrer l'art dans la consommation de masse

C’est ce qui fait l’intérêt et l’originalité de Vasarely: l’ampleur de son succès s’expliquant par le fait qu’il fut un soutien des pouvoirs en place et l’un des bâtisseurs du consumérisme «cool». Il en fournira non seulement les avatars et les décors mais en produira aussi les signes. À une époque où l’information, la pub et les médias explosent, il faut se repérer. L’enjeu, désormais, c’est d’attirer l’attention. Vasarely sur un magazine de mode, sur une serviette, sur un carton, chez Michel Drucker… Vasarely!

Avec ses motifs reconnaissables entre tous, Vasarely fut sans doute le premier «artiste-marque» et «artiste-entreprise» made in France. Il s’entoura de pléthores d’assistants et de collaborateurs adaptant ses dessins aux architectures et produits de luxe ou de masse. L’artiste n’est plus un romantique, un marginal ou un mystique mais un entrepreneur qui fait de l’art une commodité de masse.

«Vasarely a ainsi rompu avec une forme de religiosité de l’art, lié au tableau de chevalet, livré au regard des amateurs entre les murs du salon bourgeois.»

Michel Gauthier, commissaire de l’exposition «Vasarely, Le partage des formes»

«Vasarely a ainsi rompu avec une forme de religiosité de l’art, lié au tableau de chevalet, livré au regard des amateurs entre les murs du salon bourgeois», explique Michel Gauthier. «Cela dérange encore les tenants d’une conception traditionnelle, sacrée, de l’art. Les œuvres de Vasarely se sont mises à l’épreuve de la quotidienneté et de la consommation de masse.» C’est pour cela qu’elles ont indéniablement pris un coup de vieux et ont été pendant longtemps boudées par les musées. L’art peut-il seulement être le parfum d’une époque et ainsi mal traverser le temps?

Une œuvre dont l'utopie se retourne contre elle-même

L’œuvre de Vasarely embarrasse par sa contingence mais aussi parce qu’elle a particulièrement accompagné les forces, idées et méthodes dominantes, sans les remettre en cause. Car Vasarely, c’est indéniable, est tombé dans le panneau des utopies de son temps. Il a célébré les premiers élans de la mondialisation et l’essor de la cybernétique sans y voir l’établissement de nouvelles formes de domination.

Vasarely voulait en effet inventer une langue universelle, «un folklore planétaire», «traduire en langage commun nos conquêtes». Cette langue commune prend forme dans ses motifs; comme ces surfaces boursouflées figurant une planète terre, sur laquelle se diffuse une information uniforme caractérisée par des ronds et des carrés. Les visuels de l’artiste s’inspirent des standards binaires et rigides dictés par la machine et le code informatique. Pour manifester sa foi dans le progrès et la science, il fondera en 1976 à Aix-en-Provence un lieu qu’il baptisera «cité polychrome du bonheur»…

Accusé d'avoir trahi la cause de l'art

Ces vues utopiques et la défense d’un universalisme s’expliquent sans doute à la lumière de la biographie de l’artiste. Vasarely grandit en Hongrie, connaît les transformations de l’empire austro-hongrois et est le témoin des violences liées à l’essor des nationalismes. Comme le souligne Jill Gasparina dans le catalogue de l’exposition, l’artiste restera influencé par les aspirations d’un art moderne «souhaitant s’approcher de l’ubiquité divine, affirmer une dimension quasi religieuse de la croyance dans le progrès technologique». Cette naïveté nous se dévoile aujourd’hui et n’invalide en rien l’œuvre de ce géant populaire. Au début du XXe siècle, les artistes futuristes étaient eux aussi fascinés par la machine, et cela sans distance critique. Il s’agit seulement de pondérer le mythe de cet artiste qui n’a pas seulement démocratisé l’abstraction. «On l’a souvent accusé de faire partie du système et d’avoir trahi la cause de l’art», ajoute Michel Gauthier. Et de nuancer: «Je remarque tout d’abord qu’il est difficile d’échapper au système économique et politique dans lequel on existe.»

Parce que Vasarely avait sa carte du Parti communiste et inscrivait son travail «dans un dialectique marxiste-léniniste», il souligne à merveille les contradictions de l’artiste, toujours pris dans des réseaux de pouvoirs, toujours à l’épreuve de la réalité, de paradoxes et de décalages entre valeurs et actions. Son cas est passionnant: un art populaire est-il forcément destiné à se vider de toute portée critique en rejoignant la pensée dominante? Attend-on forcément d’un artiste qu’il aille à contre-courant? En 2019, Vasarely nous rappelle qu’un artiste n’est jamais pleinement –et si tant est qu’il existe– du bon côté de l’histoire.

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