Monde

Xi Jinping et Vladimir Poutine, chaleureux amis de la nouvelle guerre froide

Temps de lecture : 7 min

L’entente entre les deux pays n'est sans doute pas qu'une parenthèse dans une longue histoire de conflits.

Vladimir Poutine et Xi Jinping lors de la cérémonie d'ouverture de «L'année du tourisme chinois en Russie» à Moscou, le 22 mars 2013 | Sergei Ilnitsky / AFP / Pool
Vladimir Poutine et Xi Jinping lors de la cérémonie d'ouverture de «L'année du tourisme chinois en Russie» à Moscou, le 22 mars 2013 | Sergei Ilnitsky / AFP / Pool

Le 2 mars 1969, les troupes chinoises ouvraient le feu sur des gardes-frontières soviétiques sur l’île Zhenbao. C’est là un territoire disputé (mais dénué de toute valeur stratégique) situé sur la rivière Oussouri, partie de la frontière extrême orientale qui sépare les deux pays. L’assaut chinois fit alors plusieurs dizaines de morts. Ce fut le point de départ d’une crise de plusieurs mois, faite d’alertes constantes et de violentes escarmouches le long de la frontière sino-soviétique.

L’ampleur du conflit sino-soviétique de 1969 fut heureusement limitée; il ne fit «que» quelques centaines de morts. Cette confrontation mineure eut néanmoins pour effet de transformer la Guerre froide. Au lendemain de la crise, les deux géants communistes firent le même constat: s’ils souhaitaient faire barrage à leur voisin gênant, ils devaient tout d’abord renforcer leurs liens avec les États-Unis. Lors d’un déjeuner à Washington, un diplomate soviétique demanda à un représentant américain comment la Maison-Blanche réagirait si Moscou décidait d’attaquer et de détruire le petit arsenal nucléaire chinois. Et la Chine, qui se remettait à peine du chaos engendré par la Révolution culturelle, commença à envisager le meilleur moyen de se rapprocher des États-Unis –et d’en faire un bouclier contre le pouvoir soviétique.

Cinquante ans ont passé et la situation s’est inversée. La Chine et la Russie ont résolu leurs différends frontaliers et sont devenues les meilleures amies du monde. Leur principal terrain d’entente? L’opposition aux États-Unis, qu’elles considèrent toutes deux comme une menace géopolitique et idéologique. L’anniversaire du conflit fait figure d’avertissement: la dernière période d’alliance entre la Chine et l’Union soviétique n’a duré qu’une petite dizaine d’années avant de s’achever avec la guerre de 1969. L’entente sino-russe d’aujourd’hui pourrait toutefois s’avérer plus solide.

Collaboration plus étroite que jamais

Depuis la toute première négociation sino-russe majeure de l’histoire, en 1689, les deux pays ont souvent été à couteaux tirés. La Russie a annexé une large portion de la Chine du nord à la fin des années 1850. Puis elle a envahi le Xinjiang (région frontalière) en 1871, et a annexé la Mandchourie chinoise en 1900. Le XXe siècle n'a pas été plus paisible: dans les années 1920 et 1930, l’Union soviétique a armé et financé des révolutionnaires en Chine et envahi à nouveau la Mandchourie et le Xinjiang. En d’autres termes, l’attaque chinoise contre les gardes-frontières soviétiques n’était qu’une étape de la (très) longue histoire des guerres sino-russes.

Depuis la guerre de Corée, la Russie et la Chine collaborent toutefois plus étroitement que jamais. Elles coopèrent dans le cadre des Nations unies en cherchant à écarter les priorités occidentales. La Russie vend de l’équipement militaire à la Chine, notamment des missiles sol-air S-400. Elles soutiennent les régimes autoritaires d’Asie centrale (et d’ailleurs). Elles mènent des entraînements militaires conjoints depuis la mer Baltique jusqu’en mer de Chine méridionale. En 2018, 3.200 Chinois ont participé à l’exercice militaire russe de Vostok, sur la frontière sud du pays –l’armée russe ne considère donc clairement pas la Chine comme une menace à court terme. Et la Russie a récemment converti une large part de ses réserves de change en yuans pour se prémunir contre les sanctions américaines.

L’Union soviétique et la Chine sont passées d’alliées privilégiées à ennemies acharnées

Cette amitié est-elle faite pour durer? À Washington, beaucoup en doutent. De fait, on peut aisément identifier plusieurs pommes de discorde potentielles entre Moscou et Pékin. La Russie a toujours considéré l’Asie centrale comme faisant partie de sa sphère d’influence, mais la Chine se déploie: de nombreux projets d’investissements liés aux nouvelles routes de la soie fleurissent dans la région. La question du statut va également jouer. Jadis, Moscou avait l’ascendant sur son partenaire chinois; aujourd’hui, la puissance de Pékin devance celle de la Russie, même si les Russes refusent de l’admettre. On comprend donc pourquoi James Mattis, ancien secrétaire américain à la Défense, affirmait l’an dernier qu’il ne voyait que «peu d’adéquation à long terme entre les projets de la Russie et de la Chine».

Mais le «long terme» pourrait s’avérer relativement court. Au fil de la décennie qui a suivi le milieu des années 1950, l’Union soviétique et la Chine sont passées d’alliées privilégiées à ennemies acharnées lorsque Pékin a accusé Moscou d’impérialisme et de trahison des principes socialistes. Ce revirement était pour le moins inattendu: l’Union soviétique avait facilité l’ascension de Mao Zedong et de son gouvernement communiste en 1949. Les Soviétiques soutenaient l’économie chinoise depuis le début des années 1950, période d’industrialisation à marche forcée. Et ils avaient accompagné les premiers pas du nucléaire chinois, quinze avant de caresser l’idée de détruire les installations atomiques de Pékin avec l’aide des États-Unis. L’Union soviétique entraînait encore l’armée chinoise en 1960; et neuf années plus tard, elle essuyait ses coups de feu.

Plus en paix qu'en guerre

Pourtant, en dépit de ce parcours émaillé de conflits surprises, les exemples de rapprochements éclair et de stabilisations (visiblement) réussies ne manquent pas. La Chine et la Russie se sont certes souvent fait la guerre, mais les périodes de paix prédominent. Celles et ceux qui prédisent une rupture pure et simple entre Pékin et Moscou devront expliquer quels éléments seraient à même de renverser cette dynamique. Les analyses les plus citées ne reposent parfois sur aucun fait concret. Certaines font valoir que des millions de Chinois originaires du nord du pays (région densément peuplée) seraient sur le point d’affluer en Sibérie. Les Russes désertent la Sibérie; des centaines de millions de Chinois vivent au sud de la frontière; Moscou serait-elle en passe de perdre son ascendant sur ce territoire? Or rien ne permet d’affirmer qu’un grand nombre d’immigrés chinois serait bel et bien sur le point d’affluer en Russie; par ailleurs, un tel exode serait quelque peu surprenant, car les salaires sont souvent plus élevés sur le territoire chinois.

Il en va de même pour l’analyse selon laquelle l’appétit vorace de Chine en matière de ressources naturelles pourrait compliquer sa relation avec sa riche voisine –et l’inviter à grignoter le territoire russe pour garantir son accès aux ressources. Or la Chine peut déjà acquérir les richesses minérales de la Russie à des prix avantageux. En échange, la Russie accède à l’un des marchés les plus importants (et affichant l’une des plus fortes croissances) au monde. Pour quelle raison voudraient-ils modifier cet arrangement?

En outre, rien n’indique que la coopération sino-russe en Asie centrale se transformera en conflit. Certes, les deux pays se sont investis depuis longtemps dans la région, et nombre de leurs intérêts sont contradictoires. Mais Pékin et Moscou ont trouvé des moyens de ménager la chèvre et le chou –sagesse en partie motivée par le fait que les deux pays partagent les mêmes priorités: la stabilité politique et le maintien au pouvoir des élites. Une crise inattendue –une succession contestée au Kazakhstan après le départ de son président âgé, par exemple– pourrait certes brouiller la Russie et la Chine. Mais ni l’une, ni l’autre n’appelle de ses vœux un changement radical; elles ont donc tout intérêt à coopérer.

Les systèmes politiques russe et chinois se ressemblent de plus en plus; c’est un terreau propice à l’amitié

C’est la politique intérieure, plus que la politique étrangère, qui a engendré nombre des coups de théâtre de l’histoire diplomatique sino-russe. C’est un bouleversement idéologique national qui fut l’un des éléments déclencheur du conflit sino-russe de la fin des années 1960; Mao était en train d’accélérer le rythme de la Révolution culturelle, et il avait besoin d’un ennemi extérieur. C’est souvent le renvoi d’un Premier ministre ou la mort d’un tsar qui, au XIXe siècle, motivait le début ou la fin des incursions russes sur le territoire chinois.

Les choses n’ont guère changé depuis: l’amitié sino-russe dépend toujours de la politique intérieure des deux pays. Leurs dirigeants poursuivent le même objectif avec détermination: garantir la stabilité autoritaire à domicile, rechercher l’affrontement diplomatique avec Washington à l’étranger. Les systèmes politiques russe et chinois se ressemblent de plus en plus; c’est un terreau propice à l’amitié. Et leur compétition commune avec la superpuissance mondiale américaine fait de cette amitié une nécessité.

Les États-Unis doivent-ils s’en inquiéter? Une chose est sûre: cette situation complique leur politique étrangère. La Chine et la Russie forment un duo de poids lorsqu’elles lui font barrage au sein des organisations internationales ou dans le cadre de crises telles que celle du Venezuela. Il serait difficile de parasiter l’amitié entre Pékin et Moscou; face à une confrontation américaine, les deux pays seraient toutefois moins incités à harmoniser leurs efforts. Les États-Unis préféreront sans doute attendre, en espérant que le duo se fissurera avant qu’ils n’aient à agir.

L’attente sera sans doute longue. Les présidents Xi Jinping et Vladimir Poutine ont investi sans compter dans leur relation. Il est certes toujours possible d’imaginer un coup de théâtre de politique intérieure comparable à ceux qui ont altéré l’amitié sino-russe par le passé. Les deux pays semblent toutefois bien partis pour octroyer des «mandats à vie» à leurs présidents; il pourrait donc être malavisé de parier sur un bouleversement politique à court terme. Xi et Poutine sont les garants de l’amitié mutuelle sino-russe. Ils ne semblent pas vouloir changer d’avis… et ils semblent tous deux bien décidés à conserver le pouvoir.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Chris Miller

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