Égalités / Société

Les femmes, ces criminelles (presque) comme les hommes

Temps de lecture : 6 min

Minoritaire dans les statistiques pénales, la criminelle reste une exception, confortant le cliché de la femme douce, victime… et celui de l’homme mauvais par essence.

Les femmes représentent 5% des personnes entrant en prison. | Denis Oliveira via Unsplah
Les femmes représentent 5% des personnes entrant en prison. | Denis Oliveira via Unsplah

C’est bien connu: les femmes sont des victimes, non des bourreaux. Comment ces êtres qui donnent la vie, enlacent de leurs bras aimants et chaleureux l’univers, pourraient avoir les mains noircies par le crime destructeur? Elles sont ce refuge sacré et serein où tout peut aller mieux, là où nous venons chercher bienveillance et douceur, où nous plaçons nos espoirs. La femme maintient, protège et rassure, elle subit mais endure, et rarement riposte. C’est bien connu.

Alors, quand elles volent, escroquent, dealent, braquent, violentent ou tuent, un trouble se crée. La statue de la déesse se fissure. «On sait bien que les femmes peuvent être agressives –mais leur violence est toujours traitée différemment, comme une surprise, comme un oxymore, écrit la journaliste Valentine Faure dans son essai Lorsque je me suis relevée j’ai pris mon fusil. Imaginer la violence des femmes. On s’étonne régulièrement qu’il y ait des femmes criminelles de guerre, des nazies, des gangs de filles, des kamikazes, des mères infanticides, des infirmières tueuses, ou des jeunes filles qui rejoignent Daech. Elles semblent apparaître, à chaque fois, comme autant de signes d’un glissement vers la barbarie: si même les femmes s’y mettent…»

Une figure contre-nature

Les deux termes apparaissent inalliables, l’un minimisant l’autre. «On voit les femmes violentes comme un peu moins femmes, ou leur violence comme un peu moins violente, écrit Valentine Faure. Se pourrait-il qu’il y ait derrière ces invisibilisations, ces dénis de responsabilité, un désir inconscient que les femmes n’aient pas transgressé leur rôle?» Plus le crime trahit l’idéal féminin, plus il fascine: Jacqueline Sauvage a tué son mari, Véronique Courjault a congelé ses bébés, Rosa-Maria Da Cruz a dissimulé pendant deux ans sa petite fille entre le sous-sol de la maison et le coffre de sa voiture.

Si même celles qui représentaient ce bastion d’humanité inaltérable basculent, tout passe en négatif, la vie se retourne contre elle-même. «Dans les discours sur la criminalité féminine du XIXe siècle, la femme est une figure de paix, de stabilité, de reproduction, sa violence est anormale, tandis que les hommes sont plus associés à la guerre, explique Arthur Vuattoux, maître de conférences en sociologie à l’Université Paris 13. Encore aujourd’hui, dans les médias, la délinquance des filles par exemple est représentée comme un phénomène anormal, un peu irrationnel.»

Une disparition progressive

Nous n’avons pas tout à fait tort d’être surpris: statistiquement, les criminelles sont rares. Elles ne représentent que 3,6% de la population carcérale et 17% des 2,1 millions d’auteurs des affaires traitées par les parquets en 2016. Les femmes se tiennent apparemment à bonne distance des réseaux délictueux, ne représentant que 25% des victimes d’activité criminelle, 6% des homicides relatifs à un conflit entre deux criminels, ou encore seulement deux auteurs sur dix d’homicides volontaires commis au sein du couple. «Les femmes commettent moins d’infractions, c’est une réalité, même si la criminalité féminine réelle est plus importante que la criminalité apparente dans les statistiques», souligne Catherine Ménabé, maîtresse de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’université de Lorraine, autrice de La criminalité féminine.

«Il n’y a pas vraiment d’infractions spécifiques aux hommes ou aux femmes. Leurs criminalités sont similaires, avec des variations»

Catherine Ménabé, maîtresse de conférences en droit privé et sciences criminelles

Les femmes sont donc moins souvent criminelles et semblent aussi glisser avec plus de facilité entre les mailles du filet. Au fur et à mesure de la procédure judiciaire, elles s’évaporent. «Elles représentent 14% des personnes mises en cause par la police et la gendarmerie; 12% des personnes mises en examen; 10% des personnes condamnées et 5% des personnes entrant en prison», rappelle, dans son article Le contrôle social réservé aux femmes: entre prison, justice et travail social, la sociologue spécialiste de la déviance et du genre Coline Cardi, également co-autrice de Penser la violence des femmes. «Ensuite, au cours du processus pénal, les femmes sont rarement sanctionnées –environ deux fois moins fréquemment que les hommes– par des décisions privatives de liberté, qu’il s’agisse de décisions avant jugement ou de décisions sentencielles.»

Commettraient-elles des délits moins graves? Négatif, pour Catherine Ménabé: «Il n’y a pas vraiment d’infractions spécifiques aux hommes ou aux femmes. Leurs criminalités sont similaires, avec des variations: les hommes sont plus souvent condamnés pour infractions sexuelles, celles commises par des femmes restent encore très taboues. Les femmes représentent une part importante des meurtres sur mineurs de moins de 15 ans. Environ 30% des condamnés pour proxénétisme sont des femmes. On ne peut pas dire qu’une femme est moins dangereuse qu’un homme».

Criminelle, mais cheffe de famille aussi

Pour Coline Cardi, la rareté entretiendrait la rareté: «Cet apparent traitement “préférentiel” des femmes au sein du processus pénal s’alimenterait lui-même, par effet systémique: le plus faible recours à l’incarcération concernant les femmes contribue à renforcer les représentations selon lesquelles elles seraient moins délinquantes que les hommes, et à les écarter davantage des filières qui conduisent à la formation de la “clientèle pénale”».

On a longtemps soupçonné l’existence d’une justice «paternaliste», exercée par des magistrats hommes condescendants vis-à-vis de femmes. «Or, les magistrates les jugent de la même façon, les peines prononcées sont globalement similaires», relève Catherine Ménabé. Si les femmes ont des peines moins sévères, c’est en partie grâce à leurs enfants. «La parentalité protège les femmes du prononcé de peines privatives de liberté fermes. Non pas parce qu’elles sont des mères, mais parce qu’elles sont le seul repère parental stable de l’enfant. Parmi les femmes poursuivies, beaucoup ont des enfants dont elles ont la charge exclusive.»

Cette situation familiale, prise en compte dans le processus de personnalisation des peines au même titre que la personnalité de l’auteur ou de l'autrice, la gravité et les circonstances de l’infraction, fait que, dans bien des cas, la criminelle n’est pas seule à la barre: elle représente une famille monoparentale. «Un enfant n’est pas un mécanisme protecteur en tout état de cause, explique l’experte en droit privé et sciences criminelles. Souvent, les femmes présentent de meilleures garanties: elles récidivent moins, ont des projets de réinsertion. Les juges ne font pas de favoritisme, ils adaptent la peine au mieux en fonction des circonstances pour qu’elle affecte l’enfant le moins possible, en évitant des séparations.»

Les hommes jugés avec moins d’empathie

Aussi, les femmes criminelles présentent généralement des «personnalités fragiles et des antécédents victimologiques», d’après Catherine Ménabé. «C’est aussi le cas des hommes, mais on a pu constater que c’est encore plus net avec elles. Elles cumulent souvent plusieurs types de violences vécues dans le passé. Peut-être aussi ont-elles plus de facilité à l’exprimer.»

Les hommes ne semblent pas bénéficier de cette même approche psychologisante qui nous place en empathie avec les femmes. En étudiant le traitement de la délinquance juvénile par la justice, le sociologue Arthur Vuattoux a remarqué cette dissymétrie. «On ne comprend pas l’intérêt qu’elles auraient à verser dans la délinquance, alors que les garçons y seraient plus poussés ou encouragés. On verse dans la psychologisation: on soupçonne que, derrière leurs actes, il doit y avoir une raison plus profonde, l’expression d’un mal-être. On va rechercher des éléments sur leur intimité, leur famille, leur enfance, pour justifier leurs actes.»

Résultat: les mineures délinquantes sont plus fréquemment renvoyées vers les services de protection de l’enfance. Les garçons, qui ne sont pas exempts des violences, familles abusives et misère sociale, se dirigent de leur côté vers le pénal, devant composer avec le stéréotype dans lequel ils sont enfermés. «La justice voit qu’ils ont des vulnérabilités, mais ne se donne pas les moyens de pousser l’investigation comme ils le font pour les filles, sauf quand il s’agit de délinquance sexuelle, témoigne Arthur Vuattoux, qui a eu accès à nombre de dossiers judiciaires. Le principe de précaution est moins présent. Alors qu’on l’envisage difficilement pour les filles, la délinquance gratuite est concevable pour les garçons.»

Cet article est le premier d'une série de quatre épisodes, «Les femmes et le crime». Le deuxième est à retrouver ici.

Lucile Quillet

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