Société / Culture

Doit-on oublier le génie de Michael Jackson parce qu'il s'est comporté comme un monstre?

Temps de lecture : 13 min

Le mal est fait et le génie reste.

«Leaving Neverland», le documentaire diffusé sur HBO, revient sur les agressions de l'icône pop envers de jeunes garçons. | Capture d'écran via YouTube
«Leaving Neverland», le documentaire diffusé sur HBO, revient sur les agressions de l'icône pop envers de jeunes garçons. | Capture d'écran via YouTube

Au début ce ne fut qu’une abominable rumeur. Elle circula pendant des années, mais les fans du grand artiste persistèrent à rester plongés dans le déni jusqu’à ce qu’émergent des preuves apparemment irréfutables. Je parle des résultats de recherches publiés fin février. Ils montrent que lorsque Charles Dickens largua sa femme, avec laquelle il avait eu dix enfants, au bout de vingt-cinq ans de mariage pour pouvoir vivre sa liaison avec une actrice de 18 ans, il essaya pour s'en débarrasser de la faire enfermer dans un asile de fous. Ce genre de cruauté à l’égard d’une épouse parfaitement saine d’esprit n’était pas hors du commun chez les hommes de l’Angleterre victorienne.

L’échec de Dickens tient à l'humanisme de l’ami médecin qu’il avait approché dans ce but et qui refusa d’y consentir. Aussi écœurante que soit cette histoire, difficile de penser qu’elle écornera le statut de Dickens. Les experts ont mis des dizaines d'années à accepter la vérité sur son flirt longue durée avec l’actrice et, lorsque cela a enfin été le cas, peu de productions annuelles d’Un chant de Noël ont été annulées. Dickens reste un élément bien trop central de la culture littéraire, alors que celles et ceux qu’il a blessés (il a également été un père pourri) sont ensevelis bien profond sous le brouillard londonien du XIXe siècle. Ce qui ne minimise pas le sort abominable auquel Catherine Dickens a échappé de justesse.

Quand la popularité occulte la culpabilité

Malgré toutes les émotions et toutes les questions soulevées par l’éprouvant documentaire sur les agressions sexuelles supposément infligées par Michael Jackson à des enfants, Leaving Neverland (diffusé par HBO), il n’en reste pas moins aussi dérangeant que Michael Jackson a été à la musique et à la danse populaires ce que Dickens était au roman victorien –parallèle que vous ne trouverez saugrenu que si la musique pop moderne vous indiffère totalement.

Aujourd’hui, Thriller continue d’être l’album qui s’est le mieux vendu dans le monde, et les estimations des ventes, entre 66 millions et 100 millions d’exemplaires, ne prennent même pas en compte le nombre inimaginable de versions enregistrées sur cassettes et autres piratages dans les collections privées, de Boston au Botswana. Presque dix ans après sa mort, certaines semaines la moitié des morceaux les plus écoutés ont l’air de vouloir imiter Michael Jackson. En termes de portée mondiale, de reconnaissance et d’influence, seuls les Beatles et Elvis peuvent rivaliser. Or John Lennon frappait sa première femme et faillit battre un homme à mort parce qu’il avait suggéré qu’il pouvait être homosexuel. Et Elvis commença à fréquenter sa future femme, Priscilla Ann Wagner, alors qu’elle avait 14 ans et lui 24.

Je n’évoque pas ces histoires pour disculper Jackson des accusations horrifiantes portées contre lui dans ce documentaire, sans parler de celles auxquelles il a échappé devant les tribunaux de son vivant. Les récits des deux supposés rescapés d’agressions dans le film sont extrêmement détaillés et convaincants. Ils sont particulièrement dérangeants si, comme moi et comme beaucoup d’autres, vous vous êtes un jour livré à une gymnastique mentale olympique pour conserver un soupçon de foi dans l’innocence relative de Michael Jackson.

La morale et l'oubli

Si je mets Michael Jackson dans le même sac que Lennon et Dickens, c’est pour souligner que, dans certains cas, condamner quelqu’un à l’oubli au nom de la morale est plus complexe que ça en a l’air. Face aux révélations d’intolérance dont a fait preuve une personne ou, pire, quand on découvre qu'elle a commis des agressions, les médias sociaux réagissent en déclarant qu’ils «effacent» l’accusé, le déclarent persona non grata et affirment qu’ils n’en parleront plus jamais sauf pour exercer de nouvelles censures. Cela peut avoir un petit goût de justice aussi expéditive que gratifiante.

Certaines personnes n’ont-elles pas pris trop d’importance pour qu’on les oublie, surtout lorsqu’elles sont mortes et hors de portée de toute sanction?

Mais, pour détourner une expression née de la crise financière de 2008: quand les chiffres, ou les gens, sont trop gros, restent-ils effaçables? Certaines personnes n’ont-elles pas pris trop d’importance pour qu’on les oublie, surtout lorsqu’elles sont mortes et hors de portée de toute sanction? Lorsqu’en cours d’écriture j’ai parlé de cet article à une amie, elle m’a dit: «Je gèrerai Michael Jackson quand j’aurai fini de digérer Charlie Chaplin Ce qui, vu son ton, suggérait que cela n’arriverait probablement jamais.

D'ailleurs, vous pouvez tout aussi bien invoquer Miles Davis. Ou James Brown. (Bill Cosby, bien qu’encore en vie, pourrait également s’imposer à votre esprit; mais si sa carrière a marqué un tournant dans la société américaine, je soupçonne son humour de s’appuyer trop sur son capital sympathie pour qu’elle se remette de révélations aussi nombreuses que répugnantes. Sans parler des écrivaines féministes blanches avant-gardistes qui n’en étaient pas moins racistes, comme l’eugéniste Charlotte Perkins Gilman ou encore Virginia Woolf, dont la réputation est souillée par un antisémitisme précoce.

La complicité de l'industrie du disque

C’est une chose de blacklister la musique de quelqu’un comme R. Kelly. Il est vivant, et pour l’instant il n’a pas encore été puni pour la multitude de crimes qui lui sont reprochés. Il est nécessaire d’anéantir la complicité dont une si grande partie de l’industrie du disque et des médias s’est rendu coupable depuis si longtemps. Mais si sa musique a été très présente dans le R&B des années 1990 et 2000, finalement, elle n’est pas indispensable.

Je ne veux pas dire que Jackson ou les Beatles aient droit à un joker «génie». Ce titre, si chargé en stéréotype du soi-disant «grand homme», obscurcit plus qu’il n’illumine. Au mieux, il devrait être utilisé pour décrire les apparitions momentanées du sublime qui se manifestent dans un geste créatif particulier, et pas comme une étiquette fixée sur quelqu’un de façon permanente afin de l’expédier dans une sphère où il devient intouchable. Il est des moments où la force apparemment irrésistible de l’indignation morale entre en collision avec des objets immuables de l’histoire culturelle.

Séparer l'indispensable de l'inaudible

Dorénavant, de nombreuses chansons de Michael Jackson vont sembler radioactives. Toutes celles qui comportent des chœurs d’enfants. Certainement «The Lost Children» et «Do You Know Where Your Children Are», où on dirait désormais que Michael Jackson accuse toute la société des péchés qu’il commet, comme s’il ne parvenait pas à penser à autre chose. Comme le souligne mon collègue Jack Hamilton, l'obsession de Michael Jackson pour les enfants parcourt l'ensemble de son œuvre. Mais pas dans la partie qui a vraiment compté. La paranoïa grandiose et l’attitude défensive qui parsemaient ses chansons dans les années 1990 pourraient sembler affligeantes aujourd’hui, si la persécution dont il se plaignait n’était que justice. Une part non négligeable était douloureuse à l’oreille, fondamentalement.

Si les fans peuvent défendre de façon convaincante certaines de ces dernières chansons et albums, comme Dangerous et HIStory, ce n’est pas tant le Michael Jackson qui a changé le monde de la musique que celui de «I Want You Back», de «Rock With You» et de «Billie Jean». De même, je ne me plaindrai pas de ne plus jamais entendre le morceau «Run for Your Life» des Beatles, dans lequel Lennon menace de tuer une femme si elle le trompe. Avec ce que nous savons sur les transgressions sexuelles de Chuck Berry, on peut tout à fait se passer, aussi, de «Sweet Little Sixteen». Et tout le monde se porterait mieux en oubliant «My Ding-a-Ling». Mais prétendre mettre à la benne l’intégralité des œuvres de cet artiste et parolier fondamental ne serait que des paroles creuses –pour quiconque accorde la moindre valeur à la musique américaine, ce n’est pas une option envisageable.

Le double écueil de la diabolisation et de la déshumanisation

Évidemment, chacun a droit à son opinion. Quand Hannah Gadsby décrète dans son spectacle Nanette sur Netflix qu’elle en a soupé de Picasso et de sa misogynie et qu’elle ne veut plus entendre parler de lui, je ne vois rien à y redire, même si j’avais l’impression que la culture en général avait déjà pris cette décision depuis un moment (j’avoue, je garde Guernica). Et je me sens plein d’empathie aussi chaque fois qu’une personne exaspérée par le défilé de notables blancs et hétéros décide, à la place, de s’intéresser aux innombrables artistes non-mâles et non-hétéros à qui on a refusé le feu des projecteurs. C’est une correction nécessaire, incontestablement. (Le meilleur essai à se colleter intimement avec ces sujets est celui écrit en 2017 par Claire Dederer, What Do We Do With the Art of Monstrous Men? [Que faire des œuvres d’art des hommes monstrueux?] et qu’elle est en train de transformer en ce qui s’annonce comme un livre crucial.)

Il y a des questions pragmatiques immédiates. Dans les espaces publics, la musique envahit souvent nos oreilles sans y être invitée. Dans un avenir proche, on devrait ne pas diffuser les chansons de Michael Jackson à la radio, ou de toute autre manière qui exposerait les personnes agressées à s’y retrouver confrontées contre leur gré. Leur traumatisme potentiel prime sur toute autre considération, en tout cas dans un premier temps. Franchement, je n’ai plus envie d’écouter cette musique avant un bon moment moi-même: ce qui ne m'empêchera pas d'y être exposé.

Tout comme qualifier des gens de génies déforme la réalité [...] nous devrions hésiter avant de les qualifier de monstres.

Michael Jackson ne disparaîtra pas. Ce qui signifie que nous continuerons à nous demander quoi penser de lui et comment gérer nos instincts moraux. Comment concilier mentalement le fait que Jackson aurait fait des choses répréhensibles à de petits enfants mais qu’il a aussi largement répandu la joie et changé la face de la pop mondiale? Aucune de ces deux choses ne modifie l’autre. Tout désir de minimiser les crimes qu’il est soupçonné avoir commis a été extirpé de moi. Mais, tout comme qualifier des gens de génies déforme la réalité –façon de légitimer tout ce qui les touche de près ou de loin–, nous devrions hésiter avant de les qualifier de monstres. Parce que c’est succomber au fantasme inverse: réduire une personne qui a commis des actes méprisables au véhicule de ces actes, à un être consumé par la malveillance, corrompu et inauthentique dans tous les autres domaines. Cette déshumanisation nous protège de la crainte d’avoir quoi que ce soit en commun avec ces gens, ou de faire l’effort de les comprendre.

La criminologie au secours de la nuance

Julia Shaw, criminologue et psychologue basée à Londres, vient de publier un ouvrage, Evil: The Science Behind Humanity’s Dark Side (Le mal: la science derrière la face sombre de l’humanité) dans lequel elle prône l’abolition de l’usage du mot evil, le mal. Selon elle, il met un terme à la conversation là où elle devait commencer. Elle ne prêche pas le relativisme moral. Elle avance à la place que les sombres désirs sont bien plus universels que nous ne voulons l’admettre, tandis que leurs manifestations extrêmes sont plus rares que ne l’imaginent nos cerveaux enfiévrés par les médias.

La plupart des meurtres, par exemple, sont des actes uniques issus de conflits qui dégénèrent quand une personne perd tout contrôle. Ils ne sont pas l’œuvre de tueurs appliqués. Le plus souvent, les meurtriers regrettent leurs actes. Dans son chapitre consacré à la pédophilie, elle explique que ce trouble est si tabou –une enquête révèle qu’on trouve des pulsions dans ce sens chez 6% des hommes et 2% des femmes– qu’il est quasiment impossible pour celles et ceux qui en sont atteints de rechercher un traitement, car ils risquent d’être arrêtés simplement pour l’avoir admis. Ce paradoxe multiplie les risques que des enfants soient victimes d’agressions. Et pourtant, la majorité de celles et ceux ceux qui ressentent cette attirance ne passent jamais à l’acte, parce qu’ils restent des êtres humains qui se rendent compte que c’est mal. Ce ne sont pas des monstres.

Créer des dieux et s'accrocher à leur illusion

Je ne me sens pas capable de spéculer sur la manière dont Michael Jackson a pu combattre l’homme qu’il voyait dans le miroir, bien qu’on puisse se demander s’il n’y a eu quelqu'un parmi ses managers, ses amis ou sa famille pour se risquer à lui parler en toute honnêteté de ses problèmes supposés au lieu d’appuyer automatiquement ses démentis. Franchement, rien que le fait de parler des recherches de Julia Shaw me met mal à l’aise, à l’idée que vous pourriez vous faire une opinion erronée de moi –ce qui est un autre des syndromes autour du «mal» qu’elle identifie, c’est-à-dire que quiconque ose aborder le sujet risque la stigmatisation. Mais je pense qu’il existe des schémas contre-productifs dans la manière dont nous abordons ces personnages dans nos cultures.

La compulsion culturelle qui pousse à donner à des artistes et à des célébrités des statuts de dieux et de héros, puis à défendre désespérément ces illusions, n’est pas soignée lorsqu’une ou plusieurs de ces stars sont enfin éjectées du panthéon.

Il est vital que quelqu’un comme R. Kelly, encore une fois, soit accusé et, espérons-le, poursuivi pour les années d’agressions supposément commises contre des jeunes femmes. Mais cela ne remédie en rien à ce qui a permis à Kelly de le faire pendant si longtemps. La compulsion culturelle qui pousse à donner à des artistes et à des célébrités des statuts de dieux et de héros, puis à défendre désespérément ces illusions, n’est pas soignée lorsqu’une ou plusieurs de ces stars sont enfin éjectées du panthéon. Je ne peux pas regarder Leaving Neverland et ne pas y penser.

En écoutant les familles raconter leurs histoires, j’ai remarqué que, dès qu’elles entraient dans l’orbite de Michael Jackson, tout prenait une apparence onirique et irréelle. C’est facile de condamner les parents qui n’ont pas su protéger leurs enfants et même ont facilité la relation avec la star. Mais ça me semble normal, à moi. Vous n’avez jamais eu dans votre vie un moment où brusquement vous vous mettiez à fréquenter des gens cool, ou même juste une seule personne que vous aviez mise sur un piédestal? Un tel magnétisme peut aveugler et faire perdre la tête. Peut-être qu’avec le recul, le souvenir de ce que vous avez fait sous cette influence vous procure un sentiment de culpabilité, que ce soit parce que vous avez négligé d’autres amis ou membres de votre famille ou avez pris part à une activité imbécile ou autodestructrice parce que les gens cool le faisaient, en vous disant que ça n’avait rien de grave.

Ces frontières sont bien plus floues pour des enfants. Ce qui me dérange quand j’écoute les deux rescapés supposés de Leaving Neverland, qui sont aujourd'hui des hommes, c’est que malgré tout ce que cela contient de tordu, c’est une histoire d’amour que chacun raconte. C’est pour cela qu’il leur a fallu si longtemps pour s’avouer la vérité à eux-mêmes –après la mort de Michael– et pourquoi ils ont même fait des faux témoignages pour le défendre. Dans le documentaire, en parlant du procès de 2005, l’épouse de Wade Robson [l'une des victimes qui témoigne] dit: «C’est si puissant, l’amour.»

La célébrité, cette atrocité tapie dans l'ombre

Les histoires de ces familles sont un reflet de l’intégralité de la relation entre la culture et les stars et aussi de leurs liens avec nous –ce sont des histoires d’adoration et d’exploitation, de projection et de possession, d’opportunisme et de rationalisation. Et de ravages dans leur sillage. Quand vous êtes amoureux d’une star, au fond vous aimez quelqu’un qui n’existe pas, fruit d’une image fabriquée et de vos propres désirs manipulés. Dans le cas de Michael Jackson, c'est deux fois plus valable. Il semblait si dissocié dans sa manière de se présenter dans la deuxième moitié de sa vie qu’il est difficile de deviner à quel point il faisait l’expérience de la réalité. Est-ce que même pour lui, il n’existait pas?

S’il y a une chose dont «Leaving Neverland» me donne envie de me débarrasser, c’est du phénomène des enfants-stars, qui a massacré le psychisme de cet homme et a continué à être un appât pour les enfants et les familles qui s’étaient attachées à lui.

S’il y a une chose dont Leaving Neverland me donne envie de me débarrasser, c’est du phénomène des enfants-stars, qui a massacré le psychisme de cet homme et a continué à être un appât pour les enfants et les familles qui s’étaient attachées à lui. Je pourrais souhaiter la même chose de la célébrité en général, mais ce serait de nouveau des mots creux. La célébrité, cette atrocité tapie dans l’ombre, c’est ce que les rouages de cette culture sont programmés pour produire, bien plus que n’importe quelle œuvre d’art ou divertissement en particulier. Personne ne peut la contrôler, que nous soyons artistes ou fans, saints ou pécheurs. Bien que je soupçonne que s’ils existent, les saints ont sûrement mieux à faire.

Carl Wilson Critique musical

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