Monde / Culture

L’Amérique vit toujours dans le cauchemar de «The Slim Shady LP» d'Eminem

Temps de lecture : 11 min

Avant de devenir le plus gros vendeur de disques de rap de tous les temps, Eminem sortait, il y a vingt ans, un album fondateur tout droit sorti d'un film d'horreur.

Eminem alias The Slim Shady | Capture d'écran via clip vidéo YouTube «My Name Is»
Eminem alias The Slim Shady | Capture d'écran via clip vidéo YouTube «My Name Is»

«Le cauchemar de l’Amérique: jeune, noir et qui n’en a rien a foutre», entendait-on en 1993 dans le film Menace II Society. Six ans plus tard, il s’avérerait qu’il avait une apparence légèrement différente: il était blanc. Il avait le visage poupon d’un (faux) blondinet de 26 ans aux yeux bleus à qui des jeunes filles de 14 ans avec un piercing à la langue hurlait «je veux te baiser».

Il avait «le regard de Timothy McVeigh et les rêves de Leatherface», comme l’écrivait alors Entertainment Weekly. Quand l’Amérique rencontre Marshall Mathers en ce mois de février 1999, ce n’est donc pas aux rues régulièrement ensanglantées des ghettos de Watts qu'elle pense, mais au terrorisme blanc et à la consanguinité, qui tuait 168 personnes dans un attentat à la bombe sur un bâtiment fédéral d'Oklahoma City, qui charcutait à coup de tronçonneuse des jeunes hippies au fin fond du Texas.

Avec ses histoires de l’Amérique white trash, celles des trailer-parks, des grossesses adolescentes, des pères alcooliques et des mères accrocs à la méthamphétamine, Marshall Mathers offrait à l’Amérique ce genre de terreur qu’elle n'était prête à affronter habituellement qu’en face de son téléviseur, dans les films d’horreur de série B ou journaux télévisés regardés dans le confort de son canapé.

Le seul et unique

Il n’aurait pas été le premier –des groupes de rock avaient depuis longtemps exploité ces histoires et cet univers– mais Marshall Mathers avait un petit plus, une raison supplémentaire d’effrayer l’Amérique: il aimait le rap et il était doué pour ça, tellement doué, en fait, que le premier à l’avoir décelé, le sortant de la misère, était un homme noir.

Parce qu’il était plus talentueux que Vanilla Ice ou Marky Mark et plus légitime que les très bourgeois Beastie Boys, Marshall Mathers, alias Eminem, était une double menace. Pour l’Amérique blanche et bien pensante, il était le miroir de sa dégénérescence. Pour l’Amérique noire, il était le voleur et l’exploiteur d’un de ses rares leviers d’intégration.

Eminem était surtout une anomalie. Il pouvait bien être le plus talentueux rappeur de sa génération, il restait un paria, celui qu’il avait été toute sa vie. Au lieu des morceaux habituels de bravoure que les rappeurs racontaient à longueur de chansons et d’interviews, lui récitait les humiliations, incessantes et protéiformes, celles qui auraient pu faire de lui le nouveau Timothy McVeigh, le petit blanc raciste poseur de bombes, celui qu’il racontait sans complexe dans la presse au moment où son disque s’est hissé aux premières places des charts.

Il y avait, par exemple, celle de ce jour, à 16 ans, où «je rentrais de chez un ami en traversant le centre commercial Bel-Air et où tous ces Noirs sont passés en voiture près de moi à me faire des doigts d’honneur. Je leur ai fait un doigt d’honneur à mon tour, ils sont partis et j’ai continué mon chemin, expliquait-il à Rolling Stone. Mais un mec est arrivé, m’a frappé au visage et m’a mis au sol. Ils ont ensuite sorti un flingue et je me suis empressé d’enlever mes chaussures car je pensais que c’est ce qu’ils voulaient.» Une agression dont il se disait alors sûr qu’elle avait eu lieu «parce que j’étais blanc», les chaussures étant toujours là, prises dans la boue, le lendemain.

«Ma mère se droguait beaucoup –beaucoup d’anti-douleurs– ce qui la faisait changer d’humeur brutalement»

Dans le même genre, il racontait aussi l’histoire de DeAngelo Bailey. «L’enculé avait l’habitude de me défoncer la gueule. J’étais en CM1 et lui en sixième. [...] Un jour il est entré dans les toilettes, j’étais en train de pisser et il m’a frappé. Je me suis pissé dessus», racontait-il avant d’évoquer un autre moment plus violent encore. «Il a couru à travers la cour et m’a frappé si fort que je me suis évanoui dans la neige» provoquant une hémorragie cérébrale qui le laissera dans le coma pendant cinq jours avec un pronostic vital engagé.

Des récits d’enfance qui ne tranchent pas avec ceux de l’adulte. Deux ans avant de sortir The Slim Shady LP, Eminem enchaînait en effet avec sa compagne Kim et leur bébé Hailie les logements miteux dans des quartiers infestés par le crack. «On y a laissé quatre télé et cinq magnétoscopes en deux ans, disait cette dernière à propos d’un junkie qui avait établi sa résidence informelle chez les Mathers. Il a laissé le beurre de cacahuète, la confiture –et toute cette merde– sur la table et n’a rien volé mais un jour il est revenu et a tout pris sauf le canapé et les lits. Les coussins, les vêtements, les couverts, tout. On était putain de baiser.»

Un évènement qui force le couple à réinvestir la maison de la mère du jeune homme avec, là encore, des histoires tragiques d’une vie de misère et d’humiliation. «Ma mère se droguait beaucoup –beaucoup d’anti-douleurs– ce qui la faisait changer d’humeur brutalement, racontait-il. Elle allait se coucher et, quand elle se réveillait, nous hurlait dessus en nous disant de dégager.»

Une masculinité différente

Sur le papier, dans un monde du rap encore très basé sur l'idée virile de la réussite matérielle, ces histoires étaient sa faiblesse. Elles étaient en fait sa plus grande force. «Après ce disque [Infinite, son premier disque autoproduit, vendu, d’après son autobiographie, à seulement 70 exemplaires, ndlr], chaque rime que j’ai écrit est devenue de plus en plus énervée, expliquait-il à Rolling Stone en 1999. En grande partie à cause du retour que j’ai eu. Les enculés n’arrêtaient pas de me dire que je n’étais qu’un petit blanc et que je n’avais pas à rapper, que je devrais faire du rock’n’roll. Ce genre de merde a commencé à bien me faire chier.»

Ce sont ces histoires qui, comme le tueur en série d’un film de série B, lui ont permis de se dissocier, de s’inventer une nouvelle personnalité qui lui permettrait d’extérioriser cette colère et cette haine au lieu de singer ses idoles d'un autre monde, du Queens ou du Bronx. Il s’appellerait Slim Shady. Il était celui qui pouvait dire –dans «My Name Is»– qu’il «s’était énervé et avait arraché les seins de Pamela Lee et l’avait frappée si fort qu’il avait retourné ses vêtements comme Kris Kross» ou qui pouvait écrire, dans «97’ Bonnie & Clyde», une lettre d’amour à sa fille en racontant le meurtre brutal de la mère de cette dernière.

«Oh, où est maman? Elle fait une petite sieste dans le coffre / Oh, cette odeur? Papa a dû rouler sur un sconse [...] Et maman a dit qu’elle voulait montrer aussi loin qu’elle pouvait flotter / Et t’inquiète pas pour ce petit bobo à sa trachée», récitait-t-il vicieusement. Eminem, libéré par la voix de son alter-égo maléfique, était si extrême que même Marilyn Manson, alors connu pour uriner sur son public ou se scarifier avec des tessons de bouteille en concert, avait refusé d’apparaître sur le morceau.

L’Amérique bien pensante entrait de plein fouet dans son cauchemar à mesure que les chansons défilaient dans la stéréo et, à force d’indignation sur sa supposée misogynie et homophobie, sur son influence néfaste sur la jeunesse ou ses incitations au viol et au meurtre, elle bâtissait sa légende, celles qui finissaient toujours par remplir les caisses d’Hollywood.

Une répartie adulée

Dans un édito aussi célèbre que malveillant, le rédacteur en chef de Billboard, Timothy White, accusait par exemple le jeune rappeur de «faire de l’argent en exploitant la misère du monde», d’être implicitement responsable d’une vague récente de crimes violents contre des adolescentes de Los Angeles et de conclure sans nuance qu’en «défendant l'objectification d’êtres humains comme de vulgaire sex-toys», il «nous ramenait au pire crime contre l’humanité de l’histoire, l’esclavage».

Eminem se contentera de lui répondre «laissez-le être coincé et aller à l’église». Il n’en avait rien à foutre, en somme. Il le disait lui même dans la bien-nommée «Just don’t give a fuck», «quand vous me voyez dans le quartier avec deux Glocks hurlant ‘Fuck the world’ comme Pac, c’est que j’en ai rien à foutre», avant de rajouter, pour être sûr, dans l’encore mieux nommée «Still don’t give a fuck», à «toutes les personnes que j’ai offensé, allez vous faire foutre».

Le genre de répartie à vous transformer en nouveau Dieu d’une très vaste population aux poils qui poussent et à la voix changeante qui n’aime rien tant que claquer les portes, regarder MTV et écouter en boucle, le volume à fond, les récits de leur prophète.

D’autant que l’une des personnes offensées était la propre mère du rappeur qui, six mois après la sortie du disque, attaquait son fils en diffamation, pour 10 millions de dollars, à cause d’une ligne dans «My Name Is» où il rappait qu’il «venait de découvrir que [sa mère] se droguait plus que [lui]». Digne d’un épisode du Jerry Springer Show, sa réponse propulsera le rappeur des revues musicales à la une des tabloïds: «C’est la reine des procès. C’est comme ça qu’elle gagne son argent. Quand j’avais cinq ans, elle a eu un job de caissière d’un magasin qui vendait des chips et du soda. Pour le reste, je ne l’ai jamais vu travailler un jour de sa vie.»

Identification

De DeAngelo Bailey non plus, il n’avait rien à foutre, le citant explicitement dans sa chanson «Brain Damage», le récit sec et très détaillé du harcèlement qui l’a laissé dans le coma vingt ans plus tôt. Le désormais père de famille l’attaquera pour un million de dollars en 2001. Sans succès car, comme le rappera (sic) la juge en rendant son jugement, «les paroles sont des histoires que personne ne peut prendre au sérieux / Elles sont une exagération d’un acte puéril».

À sa façon, elle venait de résumer parfaitement le rapport du rappeur à la réalité et d’expliquer son gigantesque succès et les 18 millions d’exemplaires vendues dans le monde de The Slim Shady LP. Oui, DeAngelo Bailey avait harcelé et frappé le jeune Marshall Mathers. Il l’avait reconnu lui-même, bien avant le procès, avouant à Rolling Stone, en 1999, que «ouais, on l’a frappé à la tête à la récré. Quand on a vu qu’il bougeait plus, on s’est barré en courant. On a menti et dit qu’il avait glissé sur la glace». Mais, non, le principal n’avait pas collaboré avec Bailey et, non, son cerveau entier ne s’était pas répandu sur le pavé, comme il le rappait. En somme, oui, Eminem avait souffert, beaucoup souffert et ses histoires avaient ce réalisme qui permettait à tous de se projeter mais elles avaient aussi l’exubérance d’un film et une puissance narrative que seule la fiction offrait.

«Pourquoi les gens ne peuvent-ils pas voir que des disques peuvent être comme des films?, se demandait-il dans les colonnes du Los Angeles Times en 2000. La seule différence entre certains de mes raps et des films est qu’ils ne sont pas sur un écran. Je suis mis au pilori pour une scène fantasmant un viol dans la chanson “Guilty Conscience” mais l’idée me vient de American College qui est un film que tout le monde trouve drôle et merveilleux. Dre et moi parlions de faire une chanson sur ce qui se passe dans l’esprit de quelqu’un au moment de faire quelque chose de mal et je me suis rappelé de American College quand la fille s’évanouissait et le type était sur le point de la violer. Il avait un diable sur une épaule et un ange sur l’autre lui disant de pas le faire. On a donc fait la même chose, avec un tout petit peu plus de détails graphiques.»

Comme l’écrivait Rob Sheffield dans sa critique de l’album sur Rolling Stone, «Eminem va vous faire mourir de rire [...] Il est le plus clown le plus écervelé du hip-hop depuis Biz Markie», ce qui était en soi une petite révolution dans la très premier degré scène Hip-Hop de la fin des années 1990. «Prenez au hasard un magazine The Source au kiosque et voyez combien [de rappeurs] ont le sourire», lisait-on à la même époque dans le Globe And Mail.

«Il est le plus clown le plus écervelé du hip-hop depuis Biz Markie»

Rob Sheffield

Le Eminem des débuts était si fascinant pour cette raison, pour sa façon de constamment marcher sur le fil qui séparait la réalité de la fiction. Comme aucun rappeur avant lui, il réussissait à manier à la fois le brutal réalisme social de morceaux comme «If I Had» et «Rock Bottom» où il décrivait la colère et le stress d’élever un enfant dans la misère, la comédie misanthrope façon Groucho Marx dans «My Name Is», «Guilty Conscience» ou «Cum on Everybody» et le pur sarcasme dans un morceau comme «Role Model» dans lequel il rappe «je suis allé dans un club bourré avec une fausse carte d’identité / Tu veux pas devenir comme moi? / J’ai couché avec dix femmes avec le HIV / Alors, tu veux pas devenir comme moi? / J’ai des verrues sur la bite et ça brule quand je pisse / Tu veux pas devenir comme moi? / J’ai accroché une corde autour de mon pénis et sauté d’un arbre / C’est sûr que tu veux devenir comme moi».

Eminem n’était pas vraiment le cauchemar qu’on croyait. Plutôt que Leatherface, il ressemblait davantage à Beetlejuice, une figure parfois macabre certes mais avant tout un empêcheur de tourner en rond, un sale gosse qui devait casser quelques jouets avant de se calmer, pas le fils du diable venu vous tuer dans votre sommeil.

L'héritage

Vingt ans plus tard, c’est d’autant plus flagrant en écoutant et observant la nouvelle génération de rappeurs dite «soundcloud», pour beaucoup des bébés à la sortie de The Slim Shady LP, dont la musique retrouve son nihilisme destructeur mais en le dépouillant de son deuxième ou troisième degré.

Entre 6IX9INE condamné pour abus sexuel sur mineure de 13 ans, XXXTentacion accusé de kidnapping et violence sur sa petite-amie enceinte et assassiné quelques semaines plus tard ou Tay-K et Yung Bans accusé de meurtre et vol à main armé, il n’est pas aisé de trouver de l’humour ou un quelconque recul ironique dans les paroles d’une chanson comme «Gummo» de 6IX9INE. «Je ne baise pas avec des vieilles putes, seulement des jeunes putes / Je mets ma bite dans sa colonne vertébrale et la passe à mon pote», récite-t-il par exemple dans cette chanson titrée en hommage au film culte d’Harmony Korine sur l’Amérique white-trash, dont le très naturaliste clip ne laisse, lui non plus, aucun doute sur son concept très premier degré.

Eux aussi étaient jeunes et n’en avaient rien à foutre. Eux aussi s’accrochaient à leur colère comme on s’accrochait à une bouée quand le navire chavire. Mais Eminem était un enfant des années 1980 et 1990, un enfant d’une époque à l’économie radieuse, où il était encore possible de rêver et de rire. Ses héritiers, eux, étaient ceux du 20 avril 1999, ceux des fusillades dans les lycées, de Trump et de la grande récession. Peut-être Eminem avait-il été en 1999 le cauchemar de l’Amérique? Force est de constater, vingt ans plus tard, qu’elle est désormais bien réveillée.

Michael Atlan

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