Ces Américains qui veulent attaquer l'Iran

A la rencontre de ces hommes qui réclament à Obama des frappes aériennes contre la République islamique.

Coucou les revoilà! Les partisans d'un bombardement de l'Iran ont fait leur grand retour sur la scène politique, alors que l'on se demande depuis des mois comment réagir face à la République islamique. Des faucons comme Daniel Pipes et John Bolton martèlent que l'Iran est fermement décidé à se doter d'un arsenal nucléaire ; ils s'appuient notamment sur l'annonce du lancement de la production d'uranium enrichi à 20% pour expliquer que cette fois, c'est sûr, la voie diplomatique est une impasse. Ces pro-bombardement craignent que les mollahs ne profitent de leur puissance nucléaire pour développer l'influence perse dans le monde arabe et au-delà. Selon eux, les Etats-Unis doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour les en empêcher, même si cela implique l'usage de la force.

Ce mouvement a connu son âge d'or dans les cercles conservateurs en 2006 et 2007, à l'époque où l'Iran a officiellement annoncé avoir commencé à enrichir de l'uranium et où les Etats-Unis poussaient le Conseil de sécurité des Nations-Unies à adopter des sanctions supplémentaires. Et difficile d'oublier la gaffe du candidat à la présidentielle John McCain, qui avait entonné en 2008 «Bomb, bomb, bomb Iran» («Bombardez, bombardez, bombardez l'Iran ») sur l'air de «Barbara Ann» des Beach Boys... Après l'élection iranienne contestée de juin dernier, les partisans d'un bombardement ont avancé que l'agitation populaire ne devait pas conduire les Etats-Unis à se tenir en retrait mais, au contraire, que c'était l'occasion idéale pour toucher les dirigeants de plus en plus impopulaires du régime iranien.  Evidemment, Obama ne semble pas sur le point d'écouter leurs conseils; l'administration a répété que c'est par la voie diplomatique et les sanctions qu'elle comptait répondre aux ambitions nucléaires iraniennes.

Les faucons de l'Iran sont soutenus par Dick Cheney, le vieux rival de l'administration Obama. Il a souligné en août, dans une interview accordée à Fox News, qu'il était «probablement le plus grand partisan de l'action militaire» dans l'équipe Bush. Sans plus attendre, voici les principales figures de cette minorité belliqueuse:

Daniel Pipes

Sa position: Directeur du Forum du Moyen-Orient; professeur associé a l'Institution Hoover.

Verbatim2 février 2010, National Review.

Pour casser son image d'idéologue sans consistance, Obama a besoin de faire un geste fort dans un domaine où les enjeux sont importants, où il pourra prendre les choses en main et surprendre. Une telle opportunité lui tend les bras : il peut ordonner à l'armée américaine de détruire la capacité d'armement nucléaire de l'Iran.

Explication: Pipes n'a pas prononcé cette phrase et prodigué ce conseil pour faire copain-copain avec Barack Obama. Mais aussi inhumaine qu'elle puisse paraître, la stratégie politique qu'il préconise a de quoi faire rougir Dick Morris ou Karl Rove (ndlt : conseillers respectifs de Bill Clinton et George W. Bush), puisqu'il cite cinq sondages indiquant qu'une solide majorité d'Américains est favorable à une attaque aérienne de l'Iran. Il assure en outre que, sous le coup du traditionnel effet de «ralliement autour du drapeau», les autres soutiendraient de toute façon Obama si celui-ci devait bombarder l'Iran. Sarah Palin a évoqué cet argument lors d'une interview sur Fox News le 7 février, affirmant que si Obama déclarait la guerre à l'Iran, il aurait plus de chances d'être réélu. (Elle s'est toutefois trompée en attribuant la paternité de cette idée à Patrick Buchanan.)

Obama craint qu'un tel coup de maître électoral ne mène à un bourbier à la sauce irakienne? Qu'il se rassure, ajoute Pipes, il est possible de rendre l'assaut plus «politiquement acceptable» en se limitant à des frappes aériennes et à seulement quelques bottes sur le terrain.

John Bolton

Sa positionMembre de l'Institut américain de l'entreprise; ancien ambassadeur des Etats-Unis à l'ONU.

Verbatimjuillet 2009, WashingtonPost.

Il n'y a qu'une option à court terme pour ceux qui veulent empêcher l'Iran de s'équiper d'armes nucléaires: viser de façon ciblée ses installations. Compte tenu de la révolte dans le pays, une campagne publique auprès des Iraniens expliquant que l'attaque vise le régime et non la population a beaucoup plus de chances d'être efficace. On peut lier l'action militaire contre le programme nucléaire de l'Iran et l'objectif ultime de changer le régime.

Explication: L'agitation qui a suivi l'élection présidentielle contestée du mois de juin a convaincu beaucoup d'experts qu'une attaque militaire américaine de l'Iran serait contreproductive. Mais pas Bolton. Pour lui, les éléments les plus conservateurs du régime sont «incontestablement revenus aux commandes» après la première vague d'agitation, c'est donc le moment idéal pour convaincre les Iraniens que si les installations nucléaires du pays étaient détruites par des frappes ciblées, ce serait la faute de la dictature au pouvoir, pas celle d'une puissance étrangère.

Notez qu'il n'a pas grand espoir que l'administration Obama fasse ce qu'il pense être nécessaire (il savait aussi en 2008 que l'équipe de Bush ne suivrait pas ses conseils). Il compte en revanche sur Israël pour bombarder les installations nucléaires de l'Iran, estimant qu'une frappe israélienne est «quasi inévitable».

Norman Podhoretz

Sa position: Chroniqueur au magazine Commentary.

Verbatim: Juin 2007, Commentary

Pour faire court: il n'y a pas d'alternative à l'usage de la force si l'on veut empêcher l'Iran de développer un arsenal nucléaire, pas plus qu'il n'y avait d'alternative à la guerre pour arrêter Hitler en 1938. C'est brutal, mais c'est la vérité.

Explication: Podhoretz est l'auteur du livre «Quatrième guerre mondiale: La longue lutte contre l'islamo-fascisme», et l'un des parrains intellectuels du mouvement néoconservateur. Pour lui, la confrontation avec l'Iran est le dernier front de la «guerre prolongée» que mènent les Etats-Unis de Bagdad à Kaboul. Dans chacun de ces cas, explique-t-il, l'Amérique se défend contre «l'islamo-fascisme» - un cousin spirituel du communisme et du nazisme qui menace de renverser militairement les Etats-Unis et leurs alliés et sape de l'intérieur les valeurs occidentales.

Pour Podhoretz, Ahmadinejad est à l'avant-garde de ce mouvement: la première chose que le président iranien fera pour transformer l'équilibre global des puissances, c'est de remplir sa promesse de «rayer Israël de la carte». Podhoretz craint qu'un Iran doté de l'arme nucléaire ne tente ensuite d'imposer son hégémonie sur le Golfe persique et d'étendre son influence vers l'Europe. Enfin, le coup de grâce: l'Iran travaillerait à neutraliser l'influence américaine dans le monde, voire essaierait d'atteindre son objectif de mettre sur pied «un monde sans l'Amérique».

Comme du temps de la lutte contre Hitler, la seule option qui se présente aux Etats-Unis face à un ennemi à l'ambition si menaçante est d'utiliser la force militaire, estime Podhoretz. Il espère qu'une campagne aérienne américaine stopperait le programme nucléaire iranien et ouvrirait la porte à un renversement de la République islamique - un message qu'il a aussi fait passer au président Bush lors de rencontres privées. A ses yeux, la seule question qui comptait était de savoir si Bush aurait assez de courage politique pour lancer l'attaque avant de quitter ses fonctions. «En tant qu'Américain et en tant que juif, je prie de tout mon cœur pour qu'il le fasse», a-t-il écrit.

Joshua Muravchik

Sa position: Membre de l'Institut de politique étrangère de l'Ecole d'études internationales avancées de l'Université Johns Hopkins.

Verbatim19 novembre 2006, Los Angeles Times

Il nous faut bombarder l'Iran. Cela fait maintenant quatre ans que le programme nucléaire secret de ce pays a été révélé, et la voie de la diplomatie et des sanctions n'a mené nulle part... Nous n'avons donc plus que deux options: se préparer à vivre avec un Iran doté de l'arme nucléaire, ou utiliser la force pour ne pas en arriver là.

Explication: Frustré par l'incapacité des Etats-Unis à convaincre la Russie et la Chine de s'engager pour un véritable régime de sanctions sévères, et peu enclin à croire que les plus conservateurs seront un jour poussés hors du pouvoir, Muravchik pensait que la seule option qu'il nous restait était de détruire le programme nucléaire de l'Iran avant que le pays n'ait le temps de fabriquer une bombe. Ce qu'il redoutait: que la maîtrise de l'arme nucléaire ne permette à la République islamique d'imposer son hégémonie dans la région, de menacer Israël et de saper ce qu'il reste du régime de non-prolifération internationale. Il craignait aussi que l'Iran ne «refile du matériel nucléaire à des terroristes», non seulement à ses clients, comme le Hezbollah et le Hamas, mais aussi à Al-Quaïda.

Muravchik a aussi pris la plume dans Foreign Policy pour expliquer que les néoconservateurs avaient besoin de défendre corps et âme la nécessité de bombarder l'Iran pour surmonter les blessures dont souffre le mouvement depuis plusieurs années.

Thomas McInerney

Sa position: Lieutenant général à la retraite de l'armée de l'air américaine.

Verbatim24 avril 2006, Weekly Standard

On peut envisager l'option militaire contre les installations nucléaires iraniennes. Le président Bush a raison de dire qu'on ne peut pas laisser l'Iran acquérir des armes nucléaires. L'idée que des dirigeants comme Ahmadinejad, qui veut rayer Israël de la carte, aient entre leurs mains des armes nucléaires est un risque que nous ne pouvons prendre. Il faut bien sûr explorer toutes les possibilités diplomatiques, mais notre expérience avec l'Irak nous donne peu de raisons d'être optimistes. Il est donc impératif d'avoir un plan militaire.

Explication: McInerney a réfléchi aux détails du bombardement militaire de l'Iran plus que n'importe quel autre analyste. Dans une interview à Fox News, il a exposé une stratégie en deux temps, avec d'abord une «puissante campagne aérienne qui touchera en 36 à 48 heures plus de 1 500 cibles», y compris les installations nucléaires, les sites de défense aérienne et ceux des missiles Shehab-3.

Cela fragiliserait la République islamique pour la deuxième partie de la campagne - des opérations militaires clandestines destinées à pousser la population iranienne à se révolter. McInerney se réjouit du potentiel de division du pays que présentent ses nombreuses minorités ethniques. Selon lui, l'Iran est «mûr pour l'agitation politique, mûr pour que le peuple laisse le peuple reprendre possession de son pays». Le plan de McInerney a suscité l'indignation dans les cercles libéraux, qui ont fait remarquer qu'il avait déjà suggéré un plan similaire en 2002 pour renverser le régime de Saddam Hussein. Mais McInerney ne semble pas avoir de doutes sur l'expérience américaine en Irak, il estime que l'opération «Libération de l'Irak» a été «une campagne brillante, achevée en 21 jours».

Max Boot

Sa position: Membre du Conseil des relations étrangères (think tank)

Verbatim2 juillet 2009, Commentary

Si les agences de renseignement israéliennes peuvent nous assurer que leur armée de l'air peut faire dérailler le programme iranien pour, disons, six ans, alors il faut agir sans hésiter. Mais s'ils ne peuvent retarder l'Iran que de six mois, est-ce que ça vaut vraiment la peine de risquer toutes les conséquences d'une telle frappe? Peut-être que oui; peut-être que, pour Israël, perdre sa crédibilité et sa capacité de dissuasion face à un Iran en voie de nucléarisation serait si grave qu'une frappe même symbolique peut valoir la peine.

Explication: Après les manifestations qui ont ébranlé l'Iran suite aux élections de juin dernier, Max Boot a fait écho aux remarques de Bolton sur la probabilité croissante d'une frappe aérienne israélienne sur les installations nucléaires du pays. Mais ce n'était pas la première fois qu'il réclamait plus d'agressivité envers l'Iran. En 2006, Boot a exposé un plan pour «faire à l'Iran ce que les Iraniens sont en train de nous faire en Irak»: alimenter les divisions ethniques dans le pays et fournir des armes et de l'argent aux milices anti-gouvernementales. La seule autre option, aux yeux de Boot, serait des frappes aériennes américaines - un développement qui deviendra inévitable une fois que la politique actuelle de «négociations multilatérales peu enthousiastes soutenues par des résolutions manchotes de l'ONU aura échoué, ou plutôt une fois que son échec ne pourra plus être nié».

David Kenner

Traduit par Aurélie Blondel

LIRE ÉGALEMENT SUR LE MÊME SUJET:  Les risques d'une attaque israélienne contre l'Iran, Pourquoi Israël attaquera l'Iran et Nucléaire: la guerre secrète entre Israël et l'Iran.

Image de une: Vue par satellite de l'emplacement de l'usine secrète iranienne d'enrichissement uranium près de Qom  Reuters

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L'AUTEUR
Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie. Ses articles
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Publié le 16/02/2010
Mis à jour le 16/02/2010 à 10h58
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