France

Le retour de la méthode Coué

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.02.2010 à 6 h 54

Emile Coué de la Châtaigneraie est un héros français oublié qu'un historien des thérapies vient nous aider à redécouvrir.

La méthode Coué; histoire d'une pratique de guérison au XXe siècle d'Hervé Guillemain. Editions du Seuil. Janvier 2010.

«Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux.» Cherchez bien: ce nom devrait réveiller en vous quelques échos. Il peut aussi, tout bonnement, vous faire sourire tant il invite à l'onomatopée. «Coué», donc. Ou plus précisément Emile Coué de la Châtaignerie (Troyes, 26 février 1857 - Nancy, 2 juillet 1926); un héros français oublié qu'un historien des thérapies, Hervé Guillemain (1), vient nous aider à redécouvrir.

Le père d'Emile avait pour prénom Exupère (qui, on ne le sait plus guère, fut, vers 400 de notre ère, le sixième évêque de Toulouse). Exupère Coué de La Châtaigneraie est d'ascendance noble, de condition modeste. Il est aussi breton, du moins si l'on pense que le Morbihan fait partie de cette province. C'est à Troyes, en 1856, qu'Exupère épouse Catherine Élisa Prévost. Emile ne tarde guère. Scolarité brillante certes, mais père employé des chemins de fers naissants: l'enfant ne pourra pas embrasser la profession de chimiste. Ce sera donc la pharmacie d'officine, ce pont courageusement lancé entre la chimie et la médecine.

Le subjectif objectivement efficace

A Troyes, ce pharmacien «gagne très vite l'estime de sa clientèle». Il quitte bientôt les habits de l'apothicaire pour ceux de l'hypnotiseur-magnétiseur, puis du psychologue des profondeurs. Derrière son comptoir il a très tôt saisi le profond impact d'un effet (placebo) gentiment manié. Il croit en l'efficacité objective des médicaments qu'il délivre, mais saisit aussi que l'on peut subjectivement potentialiser leurs effets sans ruiner son âme. Coué en avance sur son temps; Coué ou l'anti-Knock. Combien de Coué, aujourd'hui, dans les pharmacies françaises?

L'homme prolonge alors ses travaux expérimentaux et découvre bien vite que l'autosuggestion et la pensée positive peuvent conduire à la guérison et au «développement personnel». Il est pleinement de son époque qui se passionne pour les mouvements thermodynamiques pathologiques des pensées conscientes et inconscientes humaines. Non loin de Coué, Freud trace sa voie sans jamais se moquer du Français. Coué l'enthousiaste, l'optimiste, le théosophe.

En 1910, à 53 ans, Emile quitte son officine de Troyes pour s'établir à Nancy. Là, il fonde une «clinique libre» dans sa résidence située rue Jeanne d'Arc. On raconte qu'il y reçoit, dans un désintéressement absolu, les malades qui viennent le consulter. Les séances sont  individuelles ou collectives. Elles ont lieu dans son bureau ou, à la belle saison, dans son jardin. Les chroniqueurs relatent que des guérisons (souvent spectaculaires) se produisent en grand nombre. Bientôt l'évidence s'impose: un psychologue-thérapeute d'exception est né qui offre au monde l'outil qu'il a forgé et son mode individuel d'emploi. Le tout, notable différence avec les approches concurrentes, gracieusement.

Vingt fois le matin, vingt fois le soir

La guerre de 1914-1918 s'approche, éclate, s'éteint. En ces temps de grands malheurs collectifs Emile Coué élabore et peaufine sa «Méthode»: «La maîtrise de soi-même par l'autosuggestion consciente.» Rien de moins, rien de plus. Quelques beaux esprits pensent aujourd'hui pouvoir  faire ici quelques parallèles explicatifs: avec le mélange des désirs et de la réalité, avec le wishful thinking. Au début du XXe siècle, l'espace anglophone avait tranché: Emile Coué's Own Method of Self Mastery.

On caricature bientôt la pratique. Ses ennemis voudraient la réduire à une sorte de prière (vingt fois le matin, vingt fois le soir) avec chapelet laïc et républicain: «Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux.» Au lendemain de la guerre, le nombre de patients reçus à Nancy par Emile Coué et ses proches tourne autour de 15.000 à 20.000 par an; séances collectives de 50 à 70 personnes, répétées plusieurs fois par jour et deux fois par semaine. Sa renommée a atteint le monde anglo-saxon, la Belgique -durablement- ainsi que la Suisse. On vient en pèlerinage. Coué donne des conférences devant des publics sans cesse plus enthousiastes. Il est reçu en triomphe aux Etats-Unis. On le filme, on enregistre ses conférences. On en garde la mémoire.

Puis il meurt, de pneumonie ou d'épuisement. Sans cesse rééditée, toujours traduite, La Maîtrise de soi-même par l'autosuggestion consciente sera un succès de librairie considérable. Puis on oublia ce pédagogue charismatique qui avait oublié de théoriser sa pratique thérapeutique; ce qui équivaut -en médecine aussi- à un suicide programmé. Mieux, on méprisera bientôt sa simplicité thérapeutique, une élégance pédagogique et laïque qui apparaîtra vite désuète. Quelques disciples tenteront de lui survivre. On fragmentera l'héritage et on déclinera la méthode outre-Atlantique via la mind cure. Puis la disparition progressive de la thérapeutique et l'entrée en littérature avec Voyage au bout de la nuit où le docteur Destouches confirme qu'il est bien, par excellence, l'anti-Coué.

On peut parfaitement lutter contre le trac sans gâcher la nourriture. Par exemple en utilisant la méthode Coué. J'imagine que les plus jeunes d'entre vous ne savent pas ce qu'est la méthode Coué... Je suis de jour en jour un peu plus consterné par l'incommensurabilité sidérale de l'inculture des jeunes...

C'est ce qu'écrivait en 1988, l'année de sa mort, Pierre Desproges, cité en exergue d'Hervé Guillemain, maître de conférences en histoire à l'université du Maine.

Hervé Guillemain croit toutefois voir aujourd'hui, ici ou là, des résurgences fragmentaires de la «Méthode Coué»; dans le sillage de la sophrologie tout d'abord, puis dans le «développement personnel» et cet «attrape-tout théorique» qu'est le «coaching d'entreprise». «Propice au retour du refoulé, notre période autorise la résurgence de ce non-dit historique qu'est la méthode Coué», conclut-il.

Comment, dès lors, ne pas s'intéresser à l'usage croissant que l'on peut faire de la suggestion individuelle et collective dans le champ politique; avec en point d'orgue l'épure quotidiennement déclinée que peut en donner Nicolas Sarkozy: «Tous les jours, à tous points de vue, nous allons tous de mieux en mieux.»

Jean-Yves Nau

Image de une: Show us your smile/dotbenjamin via Flickr CC

(1) Hervé Guillemain est aussi l'auteur de Diriger les consciences, guérir les âmes; une histoire comparée des pratiques thérapeutiques et religieuses (1830-1939) (Editions La Découverte, 2006)


Jean-Yves Nau
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Journaliste
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