Monde

L'Inde et le Pakistan feront tout pour éviter une guerre atomique

Temps de lecture : 5 min

Les dirigeants indiens et pakistanais sont parfaitement conscients des risques.

Des manifestants pour la paix à Islamabad, le 28 février. | Aamir Qureshi / AFP
Des manifestants pour la paix à Islamabad, le 28 février. | Aamir Qureshi / AFP

Karachi, PAKISTAN

En Inde comme au Pakistan, deux mots sont dans toutes les têtes: «armes nucléaires». Au vu de l’escalade militaire qui oppose les deux pays, ces mots devraient être dans la tête de beaucoup plus de personnes à Washington. La menace d’une guerre nucléaire entre New Delhi et Islamabad plane toujours –alors même que les négociations nucléaires entre le président américain Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong Un viennent de s’achever. Pour l’heure, une seule chose est parvenue à tenir à distance cette catastrophe potentielle: la bonne foi (relative) des dirigeants de ces deux ennemis historiques.

Mercredi 27 février, le Pakistan a annoncé avoir abattu deux avions de combat indiens et fait prisonnier l’un des pilotes, qu’il s’est empressé de promener devant les caméras de télévision. L’Inde affirme avoir abattu un avion de chasse pakistanais, et affirme qu’un seul de ses chasseurs a été abattu. Quelle que soit la vérité, un constat s’impose: deux puissances nucléaires en sont venues aux mains. Cette bataille aérienne n’est que la dernière étape en date d’une escalade militaire qui couve depuis le 14 février dernier, lorsqu’un attentat suicide a tué au moins 42 soldats indiens dans la région disputée du Cachemire. L’Inde a pointé du doigt des militants cachemiris basés au Pakistan –et soutenus par ce dernier, selon elle.

Une conscience des répercussions

Ce mercredi a marqué la seconde journée consécutive durant laquelle des avions de combat indiens ont franchi la Ligne de contrôle, qui sépare le Cachemire indien du Cachemire pakistanais. La chose n’était pas arrivée depuis un demi-siècle. Le tout survient en pleine campagne électorale indienne. Les menaces externes profitent généralement au candidat en exercice –en l’occurrence, au premier ministre Narendra Modi (pour peu qu’il s’acquitte d’une démonstration de force adéquate).

Voilà pour la mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que les dirigeants –civils et militaires– des deux pays semblent garder la tête froide. Pour l’instant. «Nous devrions nous rencontrer et trouver une issue diplomatique», a affirmé le premier ministre pakistanais Imran Khan lors d’une allocution publique. Quelques heures plus tôt, l’armée pakistanaise avait annoncé avoir abattu les avions de chasse indiens et avoir à son tour pénétré dans l’espace aérien du pays voisin. «Toutes les guerres sont mal calculées, et personne ne sait où elles mènent… On ne peut imaginer l’issue d’un conflit opposant des nations possédant l’arme nucléaire», a-t-il ajouté.

Partage de positions

Pour celles et ceux qui sont surpris d’apprendre que l’utilisation de l’arme nucléaire est bel et bien envisagée, un peu de contexte s’impose. Le Pakistan compte moins de 200 millions d’habitants; l’Inde, 1,3 milliards. L’armée indienne est presque quatre fois supérieure en nombre à celle du Pakistan. Le Pakistan n’aurait donc que peu de chances de repousser une invasion indienne en bonne et due forme sans l’aide d’armements nucléaires tactiques. «Voilà ce que je demande à l’Inde», a poursuivi Imran Khan: «Étant donné leurs armes, et les nôtres, pouvons-nous nous permettre la moindre erreur de calcul? Toute escalade serait incontrôlable, pour moi comme pour Modi.»

Narendra Modi n’a pas répondu dans l’immédiat, mais dans les jours qui ont suivi l’attentat-suicide visant les troupes indiennes, Modi et Khan avaient tous deux affirmé qu’il était préférable de mettre en valeur tout ce que leurs pays avaient en commun. Même les puissantes forces pakistanaises s’étaient montrées conciliantes. Un porte-parole de l’armée pakistanaise avait affirmé que ses bombardements dans le territoire contrôlé par l’Inde étaient pensés pour éviter les pertes militaires et civiles: «C’était un message implicite –en dépit de notre potentiel, nous voulons la paix.»

Un porte-parole du ministère pakistanais des Affaires étrangères a confirmé cette position sur son compte Twitter: «Le seul but de cette opération était de faire la démonstration de notre droit à l’autodéfense, et de notre détermination –et de notre capacité– à l’assurer. Nous ne voulons pas d’escalade de la violence, mais nous sommes parfaitement préparés à cette éventualité si l’on nous y force.»

Une opinion préocccupée

Les médias pakistanais –qui sont étroitement surveillés– ont reçu des consignes du même ordre. Un rédacteur en chef m’a dit avoir reçu ce message: «Gardez votre calme.» De l’autre côté de la frontière, certains organes de presse se sont laissés gagner par un patriotisme va-t’en-guerre. «La petite mascarade du ‘Faukistan’», claironnait une bannière sur la WebTV de la chaîne indienne Times Now. Le présentateur de la chaîne n’était pas en reste, qui déclamait une tirade des plus grandiloquentes: «Puisqu’on nous force à rendre coup pour coup, eh bien les voilà, les répercussions! Nous ne mentons pas. C’est le Pakistan qui ment, chers téléspectateurs.»

Mais les va-t-en-guerre n’ont pas été les seuls à s’exprimer. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #SayNoToWar s’est hissé en tête des tendances dans les deux pays. Dinakar Peri, journaliste de défense pour le quotidien indien The Hindu, a tweeté: «Besoin de désamorcer la crise avant qu’elle n’empire.» Le Herald de Goa a exprimé sa préoccupation quant aux motivations des premiers bombardements ordonnés par Modi après l’attentat-suicide: «Nous aimerions croire qu’il ne s’agissait pas d’un simple coup électoral. Merci de ne pas nous faire changer d’avis.»

La crise a pour origine le Cachemire, territoire divisé entre l’Inde et le Pakistan lors de la partition de l’Empire britannique des Indes en 1947. Cette région a provoqué trois guerres indo-pakistanaises; la plus récente remonte à 1999. Depuis, le conflit s’étiole, loin des regards des grandes puissances mondiales.

En attente

Ici, à Karachi, capitale commerciale du Pakistan, les cieux sont gris, pollués –et vides. Des nuées de rapaces noirs –omniprésents en ville– volent bas au dessus des rues embouteillées; ils ont le ciel pour eux. Tous les avions de ligne sont cloués au sol suite à la fermeture de l’espace aérien pakistanais. Le plus grand quotidien du pays, Dawn, a publié une capture d’écran (tirée d’un dispositif de suivi des vols) mettant en évidence le cordon aérien.

A l’heure où j’écris ces lignes, l’hôtel où je suis descendu est en train de tester son système de sonorisation de sécurité. «Hello, hello? Test micro.» Les cadres occidentaux qui ont rendu leur clé à midi en pensant s’envoler vers Dubai ou Doha attendent dans le lobby sans trop savoir quoi faire, l’air sombre. Pour l’heure, la confrontation n’est guère plus qu’une dispute de cour de récré: d’un côté comme de l’autre, on se contente de montrer qu’on est capable de se défendre. Il faut juste espérer qu’aucun des deux écoliers ne s’armera d’une pierre –car ils ont à leur disposition des pierres bien terrifiantes.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Lawrence Pintak Journaliste

Foreign Policy

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